Sakariya Razi

Parus dans Encu­ler 1 et 2.

 

1

Argu­ment qu”

On raconte qu”
A Bag­dad
Au Xe siècle
Un méde­cin du nom de
Saka­ryia Razi
Sus­pen­dit des quar­tiers de viande dans divers endroits de la ville, pour déter­mi­ner l’emplacement d’un hôpi­tal qu’il devait faire construire.

*

Il choi­sit l’endroit où la viande pour­ris­sait le moins vite.

*

Les hygié­nistes et leurs dis­ciples indiquent que l’état de séden­ta­ri­té est le plus sain de tous, et qu’il faut ain­si se choi­sir une pri­son.

*

Pour ce qu’on y sent d’élégance salie sous les ais­selles (la souillure n’est plus une coquet­te­rie du Monde, elle fonde aujourd’hui la plu­part des affir­ma­tions viriles), les grandes Bourses occi­den­tales ne sont qu’un ersatz d’état fran­çais moderne, salo­pe­rie mono­po­liste qui confisque à la fois léga­le­ment et infra­struc­tu­rel­le­ment notre hygiène et fait pros­pé­rer (pla­ce­ment des plus sûrs et des plus durables) notre san­té, par­fois contre le gré de tous.

*

Aus­si qui nous observe extra­ter­res­tre­ment ne voit que pros­pects et pros­teaks (plus ou moins anciens, plus ou moins bien conser­vés, plus ou moins tendres et plus ou moins ner­vés) d’un état fié­vreux et fri­gide à la fois.

*

Par­lant fièvre et ren­fro­gne­ment, voi­ci Razi-1, por­te­faix man­da­té par le cali­fat, qui sus­pend ses quar­tiers de viande dans des quar­tiers de gens par une belle jour­née de prin­temps. Une saqieh de scribes et d’estafiers le suit, l’abreuve de louanges ; c’est un homme en pleine ascen­sion, c’est un archi­tecte à la mode.

*

On le revoit, plus tard (en-2), hési­tant une der­nière fois, consi­gnant ses obser­va­tions, appe­lant de ses vœux cer­tains amé­na­ge­ments dans le quar­tier du steak n°12, fai­sant obser­ver l’incompatibilité de tel empla­ce­ment avec son pro­jet au ministre, parce que les gens n’y sont que de pas­sage et que le noma­disme des places de mar­ché, où men­diants et den­rées pour­rissent, dif­fuse un air irres­pi­rable, humide, presque sanieux.

*

Suivre les petits chefs et les faux alié­nés à la trace du fac­ti­tif.

(On m’a fait faire
On m’a fait dire
On m’a fait taire
On m’y a fait croire)

*

On m’a pas­sé com­mande ; « alors nous allons mou­rir, alors c’est bien, alors mou­rons » (R.R. 2000) :
Il y a comme une sur­en­chère dans la sophis­ti­ca­tion des ambages quand, dans un registre jamais paro­dique, on fait valoir des évi­dences. A l’évidence pénible (qui est une peine) s’oppose une évi­dence seconde, celle de l’impensable, de l’invraisemblable, au sens qu’Artaud par exemple donne à ces mots devant Lau­tréa­mont et Van Gogh. L’impensable (l’incohérent) enri­chit d’une igno­rance, apporte quelque chose qu’on ne sait pas (Le Der­nier Homme).

*

Razi-3, dans sa virée, leste un peu ce très lourd far­deau des impen­sables : il aurait fait l’économie de 100 steaks si, recon­nais­sant en la com­mande ins­ti­tu­tion­nelle un moyen de domp­ter son propre invrai­sem­blable, il avait refu­sé qu’on le libère de la traite intime de sa pra­tique.

*

« Regarde,
Il a mau­vaise mine le steak
popu­laire,
La mine d’un autre il a cuit dans un bain de sanie
popu­laire,
Une mine allé­go­rique assailli(e) par l”
popu­laire
insectes »

Regarde comme il nous altère,
Ce bien-pen­dant du steak socié­tal
(Comme l’elles pendent bien car­di­nal):

Il enfonce le clou du marasme,
Il achève un peuple enta­mé ;
Il est
Cepen­dant, Saka­riya Razi (-4), nous affli­geant des évi­dences pénibles que :

1. l’avarié fait niche dans les plus bas taux loca­tifs ;
2. la pré­ca­ri­té naît de l’instabilité (mobi­li­té subie) ;
3. l’abattoir ins­ti­tu­tion­nel post-traite la ville et sa popu­la­tion en cou­pant des tranches dans le fil de leur chair (mobi­li­té choi­sie, par d’autres).

*

- Vous jouez à quoi les enfants ?
- On est des men­diants !
- Ah non les enfants vous ne pou­vez pas,
il y a des gens qui n’ont pas le choix et qui souffrent.

- … Alors on est des PAUVRES
DES LAPINEURS CUITS DANS LEUR VIN
ET LEUR PLAT DE VIANDES PLUS QU’À POINT

*

« Je serai mort aus­si long­temps que n’importe qui (reçu d’Aubervilliers Cedex), et cepen­dant je suis vivant. » (Com­pact) :
Il y a comme une sur­en­chère dans la sophis­ti­ca­tion des ambages quand, dans un registre jamais paro­dique, on fait valoir des évi­dences. A l’évidence-seconde (qui ne dure pas) s’oppose une évi­dence pénible et net­te­ment moins cir­cons­tan­cielle, sur le ter­rain de laquelle il faut se choi­sir une pri­son.

*

Argu­ment
Qu”
Il n’y a pas de fumée sans feu
Que peu d’ironies sont com­prises, que ce qu’on dit pen­ché se retrouve droit dans le dis­cours un texte ou l’autre.

*

Un rien dans le rela­tif. On tombe un rien dans le rela­tif. On chute mal. On fait une mau­vaise tombe.

 

2

Il arrive qu’

A Bag­dad
Au Xe siècle
Un méde­cin du nom de
Saka­ryia Razi
S’offre le fris­son d’une sor­tie noc­turne
Dans les rues péri­phé­riques, qu’il connaît
Pour les avoir soi­gneu­se­ment minées.

*

Il va seul,
Sans cette uni­té d’esclaves nègres et
D’obséquieux lèche-couilles
Man­da­tés par le cali­fat pour
Mordre la couille en cas d’impair.

*

Son allure de petit bicra­veur qu’une com­mande impor­tante presse comme une gibou­lée ferait vite oublier qu’il roule pour le calife,
Un homme bon
Un employeur modèle
Un patron comme on n’en fait plus, de ceux
Qui ne vous jugent qu’aux résul­tats.

*

Au pas confiant du trap­peur rele­vant ses pièges, il part à l’entretien des steaks enre­gis­trer leurs témoi­gnages :

De quar­tiers en quar­tiers
La viande dit
Qu’elle sait qui vivra
(Inter­roge
Classe
Ins­truit et rend ses comptes

Remet fina­le­ment son rap­port
Et les noms de ceux qui vont mou­rir)

*

Dans ces rues
popu­laires
Le spec­tacle d’un tra­vel­ling étour­dis­sant
(Etran­gers, pauvres et men­diants)
Se fixe sur
Un enfant de per­sans de Perse.
(Brillant –
Ça impor­tait.)

*

Son regard insé­cu­ri­sé s’attache à la chair
Crue, qui
Dis­trayant d’odeurs de misères moins
Exo­tiques que la misère, le guide
Comme la nuit, sur le mur fami­lier du cou­loir
Un inter­rup­teur, même tout cou­rant cou­pé,
Ras­sure la main de celui qui va pis­ser.

*

Les indics les plus dis­crets sont sou­vent ces vieux impo­tents, aveugles ou lépreux, qui connaissent le quar­tier pour y men­dier en per­ma­nence.

Par­fois, de vieux hnouchs
Las­sés par la planque,
Jouant leurs dieux de tra­gé­die,
Les mignotent, dis­tri­buent par­mi eux les mis­sions et les rôles,
Rendent utiles, font,
Font fonc­tion­ner.

*

D’ailleurs, au second plan des quar­tiers
popu­laires,
il arrive que le bou­ché guette, que l’aveugle tende l’oreille, et qu’un lépreux les grille en taxant du hâsh au dea­ler. L’information cir­cule et là-bas (comme par­tout) sa cir­cu­la­tion main­tient l’ordre : les puis­sants s’assurent la com­pli­ci­té des petits en lâchant un ren­sei­gne­ment, véri­fiable mais péri­mé. On fait voir ensuite aux citoyens hon­nêtes, comme autant d’images de stu­dio, des cars de chtars qui arrivent à l’heure.

*

Du temps du lieu réels,
L’éclairage la lumière faite
La mise en scène
Des affaires de cou­lisse l”
Ain­si font fonc­tion.

*

- Vous jouez à quoi les enfants ?
- On est des sans-papiers !
- Ah non les enfants vous ne pou­vez pas,
il y a des gens qui n’ont pas le choix et qui souffrent.

- … Alors on est des MINORITÉS ETHNIQUES
SINISTROGYRES AUX MŒURS PAS ENCORE AU POINT
AUX PLATS TRÈS CUITS ET AU PAIN PLAT

*

La viande morte qui pend aux car­re­fours est aus­si peu sus­pecte que ces misé­rables com­mis poli­ciers, cepen­dant qu’elle ment moins, demeure assez loyale, n’ayant pas fait ses classes dans les bas-fonds urbains mais sur les tré­teaux cleans des abat­toirs hllal. De sa vie de bête d’élevage elle a conser­vé ce côté tou­jours-déjà trop cuit : sauf à fixer les yeux d’un bœuf en l’abstrayant à sa clô­ture, on sent qu’il est à point ; et qui fut tout le temps condam­né condamne plus volon­tiers.

*

Fidèle espion
Au ser­vice d’une pègre d’Etat
Le steak numé­ro 16 (auquel il a déjà pas mal coû­té d’être
Basé près de la rive du Karkh)
Révèle en sa chair que la zone trop
Sou­vent sujette aux pillages,
Est d’une insta­bi­li­té peu pro­pice au pro­jet
D’y faire triom­pher la san­té

Son rap­port conclut que :
Nous devons concen­trer nos efforts sur ceux qui veulent être soi­gnés ; ceux qui pré­fèrent pour­rir, nous les y aide­rons.

*

Un écran d’épingles d’Alexeïeff, com­po­sé en 60 pour un pro­jet jamais ache­vé, repré­sente un Razi sty­li­sé, cri­blé d’épingles qui détourent sa sil­houette ché­tive, comme si tous les regards haschi­schins qui le fusillèrent n’avaient jamais ser­vi, à force de rater leur cible, qu’à le mettre un peu plus en lumière.

*

Fidèle espion
Au ser­vice d’une pègre d’État
Chaque por­tion de bœuf mort rend compte, à sa manière un peu par­ti­cu­lière, des indices de dégra­da­tion du cli­mat que sa chair enre­gistre. On dit qu’elle voit le Diable agir, et qu’il est à chaque porte éga­le­ment influent : à Bas­ra, deux com­mu­nau­tés se sont affron­tées au rasoir. A Kufa, des pauvres égor­geaient un des leurs pour man­ger sa cer­velle avec un peu de sel.

*

Pour­tant n’ayez pas peur : on dit qu’au Xe siècle, en France, les mêmes faits pas­saient pour de la méde­cine.

*

Mais à Bag­dad
Au Xe siècle
Etran­gers, pauvres et men­diants
Dont le vice aurait à lui seul pro­fa­né la Ka’aba
Sont, sauf à les abs­traire à leurs rues,
Sans affects, abso­lu­ment

On dirait à les regar­der qu’ils n’ont rien dans la tête ; à part, peut-être, ce que cha­cun se croyant seul souf­flait à Zukof­sky :

In my city one wished me death1

Ils pro­noncent bien les m
Ils disent ville
Ils disent on
C’est incon­tes­table ils res­pirent la mort
En toutes langues et à toutes les modes

*

« Elle s’est mis le Diable en tête », tran­cha le méde­cin franque et, sai­sis­sant un rasoir, il fit une inci­sion cru­ci­forme au niveau du front, écar­ta le cer­veau pour dévoi­ler l’os de la tête, puis le frot­ta avec du sel… et la femme mou­rut sur le champ. Je deman­dai alors : « Vous n’avez plus besoin de moi ? » Ils me dirent que non et je m’en revins après avoir appris de leur méde­cine bien des choses que pré­cé­dem­ment j’ignorais.2

*

On dit qu’

A cette époque en ce lieu-ci
Des anciens qui avaient pour les yeux gagné une tête
Conseillèrent :
Si tu veux qu’il n’existe plus, ne le regarde plus

*

Et la viande leur a répon­du :

Si vous êtes de ceux qui pré­fèrent mou­rir, je vais vous y aider

 

 

 

  1. In my city one wished me death
    Never­mind,
    The stars last more than one night –
    The hid­den so dis­poses ima­gi­na­tion,
    And so the body to take on a nature
    Oppo­sed it seems to itself, of which no idea
    Can be given the mind, but that a man
    Out of need of his nature should try not to exist
    Or appear chan­ged
    Is as impos­sible
    As for any thing to be made out of nothing
    This eve­ryone with a lit­tle reflec­tion
    May see :
    Anyone can kill him­self, com­pel­led by some other
    Who twists his right hand
    Which holds per­haps a sword
    So it is led against his own heart,
    Or like Sene­ca by the com­mand of a tyrant,
    Be for­ced to open his veins,
    To avoid more evil by taking on less –
    Many things sleep­wal­kers do
    They would not dare if awake –
    Louis Zukosf­ky, « A12 »
  2. Usâ­ma ibn Mun­qidh, Des ensei­gne­ments de la vie. Tra­duits et com­men­tés par André Miquel, Impri­me­rie natio­nale, Paris, 1983.