Ein Querschnitt durch alles : 1.Longtemps le binaire amadoua

Alles in allem bin ich aus einer dur­chaus inter­es­san­ten Mischung,
sozu­sa­gen ein Quer­sch­nitt durch alles bin ich.
(Tho­mas Bern­hard, Alte Meis­ter)

Chien n’est pas le contraire de chat.

Long­temps le binaire ama­doua. L’enfance : un chien est le contraire d’un chat, l’enfance long­temps le binaire ama­doua.

J’écoutais un titre de Bin­tou Sidi­bé et le pré­nom Bin­tou qui ne m’était pas fami­lier m’obséda et je me suis mis à répé­ter « ich bin tout», ce qui m’a rap­pe­lé la phrase de Tho­mas Bern­hard citée en exergue dont je ne me sou­viens jamais qu’en alle­mand-fran­çais sous la forme incor­recte :

Alles in allem bin ich issu d’un mélange tout à fait inté­res­sant, ich bin pour ain­si dire une coupe à tra­vers tout. (Alles in allem = en somme)

À un moment tu apprends que chien n’était pas, n’a jamais été le contraire de chat. C’est à peu près aus­si le moment où tu com­prends que tu n’es pas tout. Un grand mou­ve­ment de bas­cule, on entre dans un autre monde.

Un chien est le contraire d’un chat occupe une par­tie de vie pre­mière, brève mais au souffle long, ses livres et ses index, ses élé­ments de ran­ge­ment et ses ima­giers, son voca­bu­laire, ses four­ni­tures sco­laires et par­fois même ses meubles (coif­feuse jani­forme où chien et chat s’adossent). Des bandes de chiens et chats se fai­sant dos dans une impasse, gar­rots saillants, cha­cun d’un autre monde mais pas loin de se bas­cu­ler sur la gueule, alors s’il est acquis pas­sé quelques années que chien n’a rien à voir avec être contraire de chat, quand même on constate que long­temps, le binaire ama­doua, (poème) :

Long­temps le binaire ama­doua :
fille <> gar­çon
appart <> mai­son
ville & cam­pagne & dic­ta­ture
démo­cra­tie bien sûr (et bien d’autrencores :
prose <> vers, regret <> remords)
mé l’humain le contraire de rien
(un grand mer­ci l’humain de n’être le contraire de rien).

Capture du 2014-05-03 09:47:56

Plai­san­te­rie mise à part, l’enfance au souffle long porte loin le binaire ama­douant qui finit par faire bloc, un mot de passe pro­vi­soire s’installe dans la durée et son chif­frage indique une sorte de savoir pra­tique et pro­pice au par­tage, une sorte de nature, de savoir de nature à main­te­nir un ordre – et l’anthropologique en fait –, mais déser­té par le désir : chaque chose sauf toi a son contraire peut cau­ser des com­pli­ca­tions comme une grande réac­ti­vi­té niveau mélan­co­lie (majo­rée en période de drogues douces), diverses envies d’en découdre (majo­rées en période de manque), voire méga­lo­ma­nie (majo­rée en période de nuit, drogues dures, sen­sa­tion de suc­cès de ton corps sur ton corps).

À un moment tu apprends que chien n’est pas le contraire de chat et à peu près au même moment tu com­prends que tu n’es pas tout, et alors tu te dis que peut-être la meilleure façon d’en gué­rir n’est pas d’essayer quand même et contre l’évidence d’être tout, mais d’essayer d’être 1) une inter­es­sante Mischung et 2) un Quer­sch­nitt à tra­vers tout, mais pas for­cé­ment dans cet ordre.

Par­lons enfance : j’étais un petit entre­peau, dans ma tête la grande fucked-upe­rie du lan­gage orga­ni­sait des les­sives sépa­rées (chiennes/chattes), aus­si quand le bal­lot­te­ment s’arrêta j’étais un jeune anthro­pos avec un corps, le grand moyen corps de ses petits usages, poème :

enfile, chausse, met, serre, lace, noue, laque,
cire, fond, crème, pom­made, émiette,
rogne les bouts, dépa­pillote et des fois sans grand soin
des endroits pleins d’envers et l’inverse est vrai
mais quand même à la fin pas de doute
je recon­nais bien là mon corps
le der­nier dino­saure
je recon­nais bien là le style de mon
corps.

Tous ces usages, dont le poème oublie les fameux fourre et gratte, ont pro­duit des rap­ports bien plus ama­douants que le binaire, et après crème, fond, noue, caresse aus­si bien sûr, clas­ser les confi­gu­ra­tions de la matière ani­mée comme inani­mée n’était plus aus­si drôle (four­rer ou laquer davan­tage), ni ras­su­rant non plus parce qu’émiette tous les jours et rogne les bouts sans cesse com­mu­ni­quaient sur le rien à attendre des diver­sions pas­sa­gères à la peur du noir.

Alors que le savoir cli­vant qui clas­sait les confi­gu­ra­tions de la matière ani­mée comme inani­mée se trou­vait confir­mé par l’école (celle qui colle, rive, cloue, mob), je conti­nuais des fois fébrile (des fois tran­quille) à ser­rer, nouer, enfi­ler des confi­gu­ra­tions de la matière inani­mée comme ani­mée, si bien que je n’ai pas rete­nu ce qui aurait pu m’aider à sau­ver quelques dis­tinc­tions sal­va­trices (ratio­na­lisme des Lumières pas plus que mathè­sis grecque, aris­to­té­lisme pas plus que car­té­sia­nisme). Et comme j’avais per­du de vue les ori­gines de ces dis­tinc­tions, j’étais dans un mez­zo­ca­min un peu par­ti­cu­lier, sans amont sans aval, per­du nu en échec sans polaire et sans étoile non plus, en échec échoué (sans job, sur le fumier, et n’imaginant rien1), ayant renon­cé au sché­ma soté­rio­lo­gique des sachants qui m’engageaient à sau­ver du sal­va­teur (ayant peut-être alors déve­lop­pé une fai­blesse pour les récits de sau­ve­tage), je finis par consi­dé­rer tout ce savoir cli­vant comme un simple sys­tème de repli, une rétrac­ta­tion com­mune à toute doc­trine sur des séries binaires dont l’alternance des termes fait appa­raître des sépa­ra­tions essen­tielles, tou­jours plus ou moins rede­vables de celle entre « nature » et « culture», le der­nier dino­saure.

N’ayant pas d’amont pas d’aval, j’ai fini par consi­dé­rer que cette rétrac­ta­tion ce repli consti­tuait la fatigue de toute science, de toute démarche de connais­sance, qui lui fait céder aux diver­sions-à-la-peur-du-noir et la trans­forme inévi­ta­ble­ment en his­toire natu­relle dans laquelle le chien par exemple est le contraire du chat, et j’aimerais com­men­cer en ne vous cachant pas les pro­blèmes que ça pose en matière d’italiques.

Une his­toire natu­relle s’est main­te­nue depuis le 19e siècle grâce à un impen­sé cri­tique devant la tra­di­tion et a consa­cré puis entre­te­nu un par­tage confor­table des pré­ro­ga­tives (idéal pour le déve­lop­pe­ment d’un capi­ta­lisme natu­ra­liste et pour ma voca­tion de poète à l’âge où on croit que les voca­tions et les poètes existent) : d’un côté le « monde pro­saïque de l’activité», de l’autre celui de la « poé­sie», selon la dis­tinc­tion qu’à la fois Bataille laque, noue, lace, enté­rine et cri­tique dans son texte sur Bau­de­laire dans La Lit­té­raire et le Mal.

Dans les savoirs cli­vants qui entre­tiennent la contra­rié­té entre chien et chat il existe une oppo­si­tion un peu par­ti­cu­lière puisque le second terme, son chat, son chien, est rare­ment défi­ni de façon pré­cise (le voca­bu­laire varie selon les auteurs ; on pour­ra donc contes­ter, pro­ba­ble­ment, qu’y soit à l’œuvre un bina­risme) ; c’est l’opposition au concept (ou concep­tuel) d’un tas de dis­cours qui ont en com­mun de poser la ques­tion du savoir à par­tir de la caté­go­rie du sai­sis­sable : le lais­ser-être, le lâcher-prise – le lâcher-des-usages en fait –, sont alors des termes pos­sibles pour dési­gner le « contraire » abu­sif du concept, sou­vent réduit à sa dimen­sion d’opérateur ver­bal des abs­trac­tions (celui qui émiette, rogne les bouts, empa­pillote et des fois sans grand soin). C’est par­ti­cu­liè­re­ment le cas du dis­cours d’inspiration hei­deg­ge­rienne sur la poé­sie, bavard et tenace, en France encore plus que par­tout ailleurs. Ce rap­port au savoir m’intéresse parce que n’ayant de connais­sance que celle que je déduis de nouer, laquer, lire, tordre et cou­per des tomes, je ne com­prends pas a prio­ri pour­quoi on vou­drait lâcher les usages et tout mélan­ger dans de l’être, être par­mi les êtres, la dépres­sion.

LE PARADIGME POSTHEIDEGGERIEN

Soit, par exemple, un pas­sage célèbre de Hei­deg­ger sur Höl­der­lin :

Wir haben das eine noch nicht bedacht, dass die Stimme des Sagens ges­timmt sein muss, dass der Dich­ter aus einer Stim­mung spricht, welche Stim­mung den Grund und den Boden bes­timmt und den Raum durchs­timmt, auf dem und in dem das dich­te­rische Sagen sein Sein stif­tet.

Il y a une chose que nous n’avons pas encore consi­dé­rée, c’est que la voix [Stimme] du dire doit être accor­dée [ges­timmt sein muss], que le poète parle à par­tir d’une dis­po­si­tion d’esprit [Stim­mung] qui déter­mine [bes­timmt] le fond et le sol et fait réson­ner [durchs­timmt] l’espace sur lequel et dans lequel le dire poé­tique ins­ti­tue son être [sein Sein, un son pénible de vuvu­ze­la]2

Pour qui parle rien qu’un peu alle­mand (c’est une des quelques connais­sances que fuir m’a concé­dée), ce pas­sage est d’une étan­chéi­té totale : la répé­ti­tion, la décli­nai­son satu­rante d’un signi­fié-racine (ici Stimme, décli­né en Stim­mung, ges­timmt, bes­timmt, durchs­timmt) fait de la phrase une sorte d’homéostat, un sys­tème auto­nome à la réflexi­vi­té suf­fo­cante3. Ce qui a lieu n’est pas de l’ordre d’une ven­ti­la­tion ou d’un balayage, mais plu­tôt d’un remous, avec son œil qui fait comme les ser­pents tour­nants de Kitao­ka : l’impression que ça bouge tout autour de ce que tu regardes, mais ça s’arrête dès que tu regardes.

kitaoka_rotating_snakes

Les phrases hei­deg­ge­riennes attirent, comme des guivres bor­de­lo­gyres, tournent tournent verfüh­re­risch, sans trop savoir ce qu’elles ché­rissent. (Légende)

En même temps chaque mot te regarde et te pré­vient de son retour, inchan­gé autre­ment qu’éventuellement plus pur, tout propre, eigen, concen­tré plus qu’intensifié, rata­ti­né dans l’étymon fait roll­mops, chaque mot te fait bien com­prendre qu’il est (n’est que) le dérou­lé natu­rel d’un mono­syl­labe essen­tiel, fon­cier.

Le récit de sau­ve­tage hei­deg­ge­rien : des mots vidés, pur­gés, mis au ser­vice de la grande pan­to­mime du ran­ge­ment. Le dépla­ce­ment n’est qu’une res­tau­ra­tion : la langue y pro­fite de sa propre confir­ma­tion. Les signi­fiés-racines sont figés dans l’essence (nombre de verbes sub­stan­ti­vés ; c’est tou­te­fois plus com­mun en alle­mand qu’en fran­çais), arti­cu­lés les uns aux autres selon des tun­nels géni­tifs qui hié­rar­chisent leurs rela­tions avant qu’un verbe sou­vent au pas­sif ne vienne carac­té­ri­ser ce que le sujet gram­ma­ti­cal subit sans que le sujet réel soit spé­ci­fié. Parce que le sujet réel, en fait, c’est une trans­cen­dance dont la langue elle-même est por­teuse : ges­timmt recon­duit à l’idée d’une poé­sie lyrique, qui doit jouer de sa langue comme d’un ins­tru­ment ; durchs­timmt, à l’idée d’un ton­nerre, d’un bruit sourd qui tra­verse, par­court, « fait réson­ner » l’espace [Raum].

Cette langue est juste ; elle est en accord avec la Stim­mung (une syn­thèse curieuse entre le fee­ling, l’ambiance d’un lieu, le tem­pé­ra­ment, l’humeur, la dis­po­si­tion per­son­nelle). Un accord natu­rel, néces­saire : stim­men signi­fie entre autres « accor­der » ; mais das stimmt c’est, le plus fami­liè­re­ment du monde, ouais c’est vrai, t’as rai­son etc. C’est-à-dire qu’en alle­mand, d’une cer­taine façon, la même racine déter­mine l’avoir rai­son et le réson. Le pun4 est sous la main et Hei­deg­ger résiste mal aux ten­ta­tions de ce genre.

Cet accord trouve son plus bel inter­prète dans la figure essen­tia­li­sée du poète, dont le « dire » [das Sagen], c’est-à-dire la « voix » en tant qu’elle résonne aux oreilles des autres hommes, n’est pas rela­tif à l’advention d’un sujet mais à l’instauration (ou éta­blis­se­ment, ou ins­ti­tu­tion, selon les tra­duc­tions de Stif­tung) de l’Être dans ses condi­tions de vie (sol [Boden], sous-sol / fon­de­ment / fon­da­tion pro­fonde [Grund], espace [Raum]). Le poème accom­pli – le bloc de marbre poé­tique – est la vali­da­tion de cet être essen­tiel, la véri­fi­ca­tion dans le monde d’une réso­nance par­fai­te­ment accor­dée entre la dis­po­si­tion d’esprit [Stim­mung] et la voix [Stimme]. Mer­ci mon corps.

-Ung est un suf­fixe déri­va­tion­nel, sou­vent à valeur d’abstraction : la Stim­mung serait la « voix » abs­traite, sourde, inté­rieure. La Stimme en serait l’expression, qui doit être accor­dée pour que le Sagen s’institue [stif­ten], c’est-à-dire conquière une assise com­mu­nau­taire, une forme par­ta­geable. Accor­dé à quoi ? Stim­men en alle­mand n’appelle pas de com­plé­ment : « das stimmt», c’est vrai. Die Stimme stimmt mit der Stim­mung. C’est comme si en fran­çais on écri­vait la voix s’accorde aux voies de l’âme. Ah tiens.

kaaseyesheideggerssatz

KOMM MEIN KIND ICH ZEIG DIR WIE DIE STIMME MIT DER STIMMUNG STIMMT (M. H., man­geur d’enfants, pro­fes­seur de man­geage d’enfants, légende)

Les lignes de déhis­cence de la phrase sont sim­ple­ment celles de la langue, et cette vali­da­tion en langue, par elle, est une consé­cra­tion. Le poète joue juste, chante juste : l’accord, redon­dant, fait de la langue elle-même la clé har­mo­nique d’une véri­té. Tu recon­nais bien là le style de ton corps.

Hei­deg­ger dit ailleurs : Eigent­lich spricht die Sprache. Der Mensch spricht erst inso­fern er der Sprache ents­pricht. « En réa­li­té c’est la langue qui parle. L’humain parle seule­ment dans la mesure où il cor­res­pond à la langue » – impos­sible là encore de rendre le pun spricht / ents­pricht en fran­çais, qui donne au tout en alle­mand l’aspect d’un pro­verbe bouf­fon ; d’ailleurs « cor­res­pond » ne va pas, on dirait mieux « répond», comme dans répondre à une norme ou à une exi­gence5. En réa­li­té c’est la langue qui parle, l’humain parle seule­ment dans la mesure où il cor­res­pond à ses livres, ses index, ses élé­ments de ran­ge­ment et ses ima­giers, son voca­bu­laire, ses four­ni­tures sco­laires et par­fois même ses meubles (coif­feuse jani­forme où…).

Cette langue m’intéresse, parce qu’à l’instar d’autres qui me sont plus fami­lières et aimables, elle tra­vaille la tau­to­lo­gie au corps par la répé­ti­tion ; pour­tant, alors que les autres me ravissent (chez Stein, Bern­hard, Tar­kos, Quin­tane, la varia­tion et la per­mu­ta­tion inten­si­fient, les sub­sti­tu­tions ven­tilent, les puns refreshent), je trouve la langue d’Heidegger étouf­fante et gro­tesque. Warum denn ? Pour­quoi tous les puns ne se valent-ils pas ?

Peut-être parce que la lec­ture de poé­sies d’inspiration hei­deg­ge­rienne m’a anté­rieu­re­ment irri­té, et que je suis rom­pu à l’aspect « citant » de ce style-là – au sens où ces poé­sies « citent la langue», mais contrai­re­ment à une tra­di­tion dite « lit­té­ra­liste » elles mani­festent une foi comique dans leur réso­nance dans le monde. Cette foi, comme d’autres, se double d’un dis­cours émi­nem­ment moral sur la connais­sance, où le « concept » pose en vilain. L’objet de ces puns est, en un sens, d’atteindre à l’en-deçà du concept où les ori­gines nous attendent ; ils ven­tilent moins qu’ils ne saturent, visent moins à renou­ve­ler qu’à régé­né­rer, selon un pro­gramme de véri­té aitio­lo­gique appo­sé au fan­tasme d’âge d’or ou de temps héroïques.

DE QUOI MÉROU EST-IL LE CHAT ?

Hei­deg­ger est expli­cite, insis­tant, lourd au sujet de cette régé­né­ra­tion. Le constat que la langue a subi la nécrose du concept sert de com­mode anta­go­niste ; une langue nou­velle s’y oppose, ou plu­tôt : une clef har­mo­nique appe­lée « la langue » cha­pe­ronne le dis­cours et dis­pense de pen­ser les termes dans les alté­ra­tions et les modu­la­tions que la décli­nai­son de leurs usages pro­duit. On pour­rait le dire autre­ment : de peur qu’on lui voie la fuite ou la goutte, cette langue met la répé­ti­tion au ser­vice d’une com­pa­ci­fi­ca­tion séman­tique (elle ins­ti­tue, et son régime de signi­fi­ca­tion fait en effet pen­ser à l’inaptitude ins­ti­tu­tion­nelle à se consi­dé­rer des exté­rieurs, des trous). C’est dans le gro­tesque de cette pro­tes­ta­tion que se donne à voir la dis­tance entre l’ambition à l’amplitude anhis­to­rique et le pro­gramme de res­tau­ra­tion étri­qué.

Le mythème héroïque, dans tout le tri­vial de sa ver­sion dynas­tique, sou­tient l’édifice. Chez Hei­deg­ger c’est à la fois un anhis­to­rique hié­ra­tique et un anté­con­cep­tuel flot­tant (une sta­tue et sa toge) : amal­game pré­so­cra­tique héno­lo­gi­sant ; fan­tasme de la Sippe, un ger­ma­nisme cla­nique qui fonde le glo­rieux Son­der­weg (l’idée d’une excep­tion his­to­rique de la « race alle­mande » per­ver­tie par la civi­li­sa­tion gré­co-latine et la culture euro­péenne6).

Hei­deg­ger n’est évi­dem­ment pas le seul à assi­mi­ler tout l’his­to­rique au déclin ; mais tous ne doublent pas cette mélan­co­lie d’un révi­sion­nisme mas­sif dont leur oeuvre s’excepterait ; chez Bataille par exemple, l’âge d’or est pro­pre­ment intem­po­rel (c’est davan­tage une constante anthro­po­lo­gique inas­si­mi­lable par l’exercice du savoir – même et sur­tout avec beau­coup d’exercice et beau­coup de savoir). Ce que ces deux-là par­tagent pour­tant, à part la bigo­te­rie de cer­tains de leurs émules, c’est l’aménagement, au sein de leurs pen­sées res­pec­tives, d’un « reste » déci­sif, un centre creux dont le régime du concept échoue à dire ce qu’il est, et qu’il s’agit de faire réson­ner.

Quand les poètes fran­çais d’inspiration post­ba­taillienne insistent sur l’incompréhensible et l’inassimilable, révèrent leur maître pour avoir réin­tro­duit la ques­tion du sacré dans un monde bai­gné de phi­lo­so­phies de l’histoire (la gnose post­nietz­schéenne, le savoir intui­tif, sal­va­teur et dam­na­teur)7, les poètes fran­çais d’inspiration post­hei­deg­ge­rienne, sou­vent via Mal­lar­mé, entendent véhi­cu­ler un sens plus pur et « plus immé­diat » auprès d’une « com­mu­nau­té » ou dans un « monde » qui ne cor­res­pondent d’ailleurs pas for­cé­ment aux contours exacts du monde hei­deg­ge­rien.

Hei­deg­ger et Bataille, bien que de façons com­plè­te­ment dif­fé­rentes, sont à la recherche d’une source : un en-deçà du concep­tuel pour Hei­deg­ger, qui passe par le fan­tasme d’un pri­mi­tif fon­da­men­tal (qui au lieu de se « sai­sir » de son objet, pra­tique le « lais­ser-être») ; un débor­de­ment du concep­tuel qui laisse échap­per ce reste  – ce que Bataille appelle le non-savoir (et dont on fait l’expérience par le « des­sai­sis­se­ment»).

Ces confor­ma­tions rai­son­nantes ont en com­mun d’accorder la ques­tion du savoir sur la clé du sai­sis­sable. Est de l’ordre du concept tout ce qui est utile dans l’élaboration d’un ensemble com­pact qui orga­nise la pro­fu­sion (c’est l’idée de « l’outil concep­tuel», néces­sai­re­ment hété­ro­nome) ; toute atti­tude devant le monde qui ne laisse pas les com­bi­nai­sons sub­su­mer les essences appar­tient, d’une cer­taine manière, à l’autre domaine, auto­nome, du non-concep­tuel (et qui chez Hei­deg­ger notam­ment n’assume pas sous ce nom l’origine de sa pro­tes­ta­tion ; à vrai dire n’importe quel vocable fera l’affaire et cha­pe­ron­ne­ra le pôle inva­ria­ble­ment posi­tif : l’ouvert, la patrie, l’être, pour rai­sons per­son­nelles j’y ajou­te­rais le mérou, car il est mal­ai­sé de dire de quoi le mérou est le chat).

Une simple intui­tion, mais obsé­dante, me fait pen­ser que c’est jus­te­ment le rap­port à la pro­fu­sion qui consti­tue l’élément déci­sif de mon esthé­tique de lec­teur, de spec­ta­teur, de consom­ma­teur, d’écriveur, de cou­peur de tomes, de mélan­geur de rāmens. Et ces pen­sées du reste essen­tiel et de l’impureté du concept me sont à cet égard inutiles, en ce que, crai­gnant que tout ne finisse par se valoir, elles se consti­tuent héroïques face à un bloc d’ennemis soli­daires – némé­sis intimes et pra­tiques, construites de toutes pièces par la contra­rié­té – où concep­tuel vaut par exemple pour dis­cur­sif ou abs­trait.

SUBLIMEMENT L’UN OU L’AUTRE

Par­mi les phi­lo­logues un peu empor­tés qui orga­nisent la pro­fu­sion, Giam­bat­tis­ta Vico occupe une place sin­gu­lière. Dans Ori­gines de la poé­sie et du droit, il a pro­po­sé l’analogie poète:primitif et, dans sa Science Nou­velle, la dis­tinc­tion langue de la connais­sance / langue de la poé­sie. C’est sur ce ter­rain que les chien­chats du géné­ral et du par­ti­cu­lier litièrent :

La nature de la poé­sie fait qu’il est impos­sible qu’on soit en même temps poète sublime et méta­phy­si­cien sublime, car la méta­phy­sique abs­trait l’esprit des sens, et la facul­té poé­tique doit immer­ger entiè­re­ment l’esprit dans les sens ; la méta­phy­sique s’élève jusqu’aux uni­ver­saux, la facul­té poé­tique doit des­cendre dans le par­ti­cu­lier.8

L’idée que la poé­sie est l’empire du sin­gu­lier et de l’intériorité alors que la science est le domaine de l’universel et de l’abstraction pose une fron­tière qui éta­blit des sta­tuts, défi­nit des rôles et des pré­ro­ga­tives, pré­ro­ga­tives qui intègrent gen­ti­ment leurs limites : d’un côté, le_poète doit tra­vailler à une réso­nance glo­bale de son soi dans le monde, est ain­si dis­pen­sé d’interpréter, lui suf­fit de pro­duire un dévoilement/dégagement de sin­gu­la­ri­té irré­duc­tible (il est : le conno­ta­teur tapi dans le dire) ; de l’autre, le_philosophe doit s’abstraire, déga­ger des rap­ports de géné­ra­li­té dans l’ensemble, orga­ni­ser le tout en tota­li­té (il est : le déno­ta­teur du com­mun). Cette divi­sion du pro­phé­ta­riat ins­taure deux langues : celle de le_philosophe, sophis­ti­quée et par là même vouée à la nécrose de l’abstraction ; celle de le_poète, plus pure et plus mal­adroite à la fois, reve­nue à la « misère pri­mi­tive des mots » – avec le fan­tasme éré­mi­tique-fores­tier qui fait cou­cou der­rière (en com­pa­gnie d’autres figures)9. Mer­ci l’humain, le der­nier dino­saure.

Le roman­tisme main­tient la divi­sion de Vico et Joch­mann, dans ses Régres­sions de la poé­sie (Rück­schritte der Poe­sie, 1882), prend le roman­tisme au mot et solde les comptes : la poé­sie est un archaïsme vidé de toute fonc­tion, deve­nu inutile à l’établissement du savoir. Ce qui demeure : des témoi­gnages de sin­gu­la­ri­té, par­fois tou­chants.

Viennent l’anthropologie moderne et les sciences humaines qui, for­cé­ment, s’intéressent à la poé­sie, mais ne peuvent lui assi­gner un rôle qu’en réac­ti­vant arti­fi­ciel­le­ment sa dimen­sion mytho­lo­gique et sa fonc­tion cultuelle. Là encore, le roman­tisme est pris au mot, mais le mot dupe : si inutile il y a, c’est for­cé­ment que s’y tapit du cultuel, au moins du somp­tuaire. Anthro­po­lo­gie moderne : inté­gra­tion à coups de mar­teau de la poé­sie à l’économie du monde. Encore un récit de sau­ve­tage.

Mau­vais lec­teur de poé­sie (peut-être parce qu’il l’aborde comme « fait anthro­po­lo­gique»), et sui­vant cette tra­di­tion qui déjà com­mence à dater, Bataille, dans son étude sur Bau­de­laire (dans La Lit­té­ra­ture et le Mal), recon­duit la divi­sion mais intro­duit un dépla­ce­ment : la poé­sie est sépa­rée du « monde pro­saïque de l’activité», tou­te­fois un bon poème est pos­sible, celui qui ins­cri­rait en son sein la rup­ture entre savoir dis­cur­sif et non-savoir (des­sai­sis­se­ment « qui ne soit pas un moment » du sai­sis­se­ment).

Et quand en 2013, sur France Culture, on parle poé­sie, ces par­ti­tions immé­mo­riales sont encore à l’oeuvre ; elles jus­ti­fient l’élément de com­bat dans la célé­bra­tion, mais donc un com­bat que per­sonne n’a vu sinon sur le_poème, cette targe somp­tuaire où le_poète pose en intime des temps héroïques, déplo­rant le règne des illu­sions, des arte­facts, des ersatz his­to­riques et la solu­tion de conti­nui­té entre la pen­sée et l’action. Et c’est une sur­prise, allu­mant la radio et tom­bant sur un entre­tien avec un poète, en 2013, d’entendre cette même vieille dra­ma­ti­sa­tion de la quête de liant et de consta­ter, en 2013, que ce décor accueille pour seule action l’avachissement à la fois dans le pouf de l’universel et celui du sin­gu­lier, tous deux liés par leur irré­duc­ti­bi­li­té sup­po­sée, capri­cieux, sou­ve­rains : je ne me lais­se­rai pas sub­su­mer.

UN MALCOUQUANT

Le 25 juin 2013, Yves Bon­ne­foy est inter­ro­gé par Alain Vein­stein dans Du jour au len­de­main, France Culture. En voi­ci un com­post – qui, je crois, ne caviarde pas les réflexions et main­tient des énon­cés inté­graux :

La fonc­tion de la poé­sie me paraît tout sim­ple­ment de rendre aux mots leur(s) capacité(s) désignative(s) qu’ils n’ont plus dans la langue du concept, dans la langue du dis­cours. (Vein­stein : La langue abs­traite…) (…) La pen­sée concep­tuelle nous prive de la pos­ses­sion de ce lieu (le monde comme lieu par­ta­gé, ndr) car elle rem­place les choses de notre monde proche par des figures qui sont des abs­trac­tions. Et, dans ces condi­tions, nous sommes sépa­rés les uns des autres par notre intel­lect ordi­naire, et la poé­sie est là pour refor­mer cette uni­té du moi et de l’autre qui se perd. (…) C’est cela, tout sim­ple­ment, que l’on doit faire ; il ne s’agit donc pas de dire quelque chose, il s’agit d’instaurer une parole plus immé­dia­te­ment par­ta­geable et plus immé­dia­te­ment dési­gna­trice des choses dont nous avons besoin les uns et les autres. (…) La masse des mots qui sont autour de nous, à nous sub­mer­ger, c’est celle des mots concep­tua­li­sés, des mots qui sont représentation(s) de figures et les mots vivants sont noyés, en fait, sous cette masse. Il s’agit de les faire repa­raître et pour cela la parole poé­tique est fon­da­trice car, par le rythme, par les rythmes qui montent du corps, elle bous­cule les enchaî­ne­ments concep­tuels.


 

L’enchaînement de ces extraits accen­tue à peine la ten­dance du dis­cours de Bon­ne­foy au sen­ten­cieux. En tant que tel, celui-ci se ferme au com­men­taire ; au mieux peut-on sou­li­gner quelques rac­cour­cis ou vont-de-soi qui en consti­tuent l’impensé, et en dérou­ler la logique volon­tai­re­ment réduite à l’état de bloc lapi­daire.

Des vont-de-soi.

Des vont-de-soi, prêts à l’usage légen­daire : des formes neutres mises au ser­vice de la grande pan­to­mime du ran­ge­ment.

Les appo­si­tions sont sou­vent le lieu de ces vont-de-soi.

  • – la langue du concept, la langue du dis­cours (…) / – la langue abs­traite…

    Que dit l’amalgame entre concept et dis­cours ? Que le dis­cur­sif est une langue, que cette langue est auto­nome, et qu’elle ne couvre la voca­tion dési­gna­tive du lan­gage que dans la mesure où elle rend cap­table, s’appuyant sur des relais qui sont comme des antennes-relais : des construc­tions hautes, sophis­ti­quées, éla­bo­rées, juchées sur d’autres, sophis­ti­quées, éla­bo­rées, ayant des fon­da­tions enfouies. C’est une langue qui ne par­tage pas mais qui dis­tri­bue, alors qu’en poé­sie (domaine), la langue offre au par­tage immé­diat son doigt ten­du : « REGARDE !» ou en alle­mand : « GUCK MAL !», c’est pour­quoi j’utilise par­fois pour moi-même l’expression poème mal­cou­quant : il s’agit de nous faire voir (vision)10. Chez Bon­ne­foy, je ne peux m’empêcher de voir dans cet index un brin pres­sant (je regarde le doigt) le doigt du prêche, du ser­mon (les célé­bra­tions sont diverses), ten­dance pro­phé­ti­sante (pano­plie de futurs, tutoie­ment constant). Hei­deg­ger disait de sa propre langue qu’elle était une for­male Anzeige (une « annonce for­melle», une pro­cla­ma­tion). Il y a ça chez Bon­ne­foy : du prône ; et je trouve ça gros­sier, vrai­ment.

Noé, dans Le Déluge ou le retrait des eaux, de Paolo Uccello (Sainte-Marie Nouvelle, Cloître Vert, Florence)

Yves Bon­ne­foy me fait pen­ser au Noé de la fresque d’Uccello (Le Déluge ou le retrait des eaux), figure occu­pée à un récit de sau­ve­tage qu’aucun res­ca­pé ne vient cor­ro­bo­rer (légende).

Au-delà des équi­va­lences par appo­si­tion, les affir­ma­tives pures se lisent comme l’expression d’une véri­té apo­phan­tique :

  • La pen­sée concep­tuelle nous prive de la pos­ses­sion de ce lieu [le monde comme lieu par­ta­gé, ndm] car elle rem­place les choses de notre monde proche par des figures qui sont des abs­trac­tions.

    L’abstraction, dans la langue hei­deg­ge­rienne, c’est la dis­con­ti­nui­té intro­duite dans l’expérience par le concept (Hei­deg­ger aime la trame, le conti­nu, c’est pour­quoi il aime crui­ser sur Col­lins Ave­nue, même si ça l’oblige à mon­ter dans un dis­po­si­tif). L’idée sous-jacente est encore qu’il existe une zone auto­nome du lan­gage entiè­re­ment occu­pée par « la pen­sée concep­tuelle ». Le verbe « pri­ver » est le pre­mier moyeu moral de ce pas­sage : nous prive de quoi ? De la pos­ses­sion de ce lieu qu’est le monde. Nous en prive com­ment ? En opé­rant des sub­sti­tu­tions qui détachent de l’origine, en intro­dui­sant des incon­gruences11. La plaie concep­tuelle « sépare les uns des autres » ; c’est le fan­tasme com­mu­nau­taire hei­deg­ge­rien par excel­lence : la com­mu­nau­té n’est pas un réseau redis­tri­bu­tif, c’est un espace d’échange des libé­ra­li­tés.

  • « La poé­sie est là pour…»

    La poé­sie est une mani­fes­ta­tion essen­tielle («elle est là»), mais quand même au ser­vice de, avec la voca­tion de… J’ai ten­dance à pen­ser que la poé­sie n’est pas « là», et qu’aucun des sens qu’on peut lui don­ner ne per­met de dire de tous temps, les hommes ont fait de la poé­sie (à part peut-être celui, où homme s’entend res­treint, d’une pra­tique his­to­ri­que­ment presque exclu­sive d’un genre). « Poé­sie » est le vocable (ou le patron, comme dans être pla­cé sous le vocable de) d’une hété­ro­gé­néi­té de pra­tiques et d’objets : c’est « poé­sie » qui main­tient la poé­sie dans sa peau12. Ce qu’il y a, « là», c’est un désir de poé­sie, his­to­ri­que­ment constant. Ce désir est, dans cer­taines tra­di­tions et à cer­taines époques, un désir de « se des­sai­sir » ou de « se lais­ser-être», un désir d’authenticité, de trans­pa­rence à soi et au monde, de com­mu­nion uni­ver­selle. C’est un désir mys­tique quand il se vautre dans l’interprétation (le lan­gage ordi­naire offusque autre chose), cha­ma­nique quand il refuse l’interprétation (le lan­gage ordi­naire ne désigne pas les choses, il est les choses). Et si vous vou­lez mon avis (mais a-t-on vrai­ment le temps pour ce genre de conne­ries), le pro­blème n’est pas tant dans lan­gage ou dans choses que dans ordi­naire.

  • Je passe sur « refor­mer cette uni­té », expres­sion à laquelle on pour­rait adjoindre un des mots favo­ris de Bon­ne­foy : « indé­fait » (♫ indé­lace, indé­noue, indé­laque, etc.). Dou­ble­ment néga­tif, il insiste sur le regret, l’âge d’or, la res­tau­ra­tion d’un ordre héroïque de valeurs com­pactes. « L’indéfait du monde » appar­tient typi­que­ment au pôle anté­con­cep­tuel : le répons de l’homme et du monde est brouillé par « la langue du concept » ; ça n’ents­pricht plus (ça ne colle plus et ça ne répond plus) ; de cette langue hété­ro­nome on ne peut plus rien faire ; il s’agit d”«ins­tau­rer une parole…» (élé­ment hei­deg­ge­rien hyper­tra­çable : retour de stif­ten, chien fidèle – pro­ba­ble­ment par oppo­si­tion à rech­nen & wan­dern, chats volages et sour­nois).
  • La masse des mots qui sont autour de nous, à nous sub­mer­ger, c’est celle des mots concep­tua­li­sés, des mots qui sont représentation(s) de figures et les mots vivants sont noyés, en fait, sous cette masse.

    Le dan­ger vient de la pro­fu­sion, en tant que cette pro­fu­sion est une masse défer­lante, un déluge : la pro­fu­sion (l’Überfülle, le trop-plein) est funeste ; seule l’abondance (la Fülle, le ras­sa­sie­ment, le com­ble­ment) est bonne. Et l’abondance, c’est un mot pour chaque chose, pas un de plus (comp­tez voir les adjec­tifs dans les poèmes de Bon­ne­foy… mais le clas­si­cisme a tou­jours mépri­sé l’adjectif). Or ce rap­port à la pro­fu­sion m’intéresse parce qu’il est aus­si par­tiel­le­ment le mien : d’un côté la pro­fu­sion claque, angoisse, affole, har­cèle ; de l’autre elle fait la bise, ras­sure, enjoue. C’est ten­du, ten­dax, c’est dif­fi­cile oui c’est dur pour tout le monde vous savez de ne pas être tout.

Et le « reste » alors, qu’est-ce qu’il reste ? Was liegt am Rest ?

Le corps, par­di.

  • La parole poé­tique est fon­da­trice car, par le rythme, par les rythmes qui montent du corps, elle bous­cule les enchaî­ne­ments concep­tuels. »

    Ico­no­claste ado­rant le pin­ceau, posant en peintre, Bon­ne­foy déplore, dans des élé­gies pla­to­ni­ciennes infi­nies, l’occupation du monde par les repré­sen­ta­tions, mais main­tient les repré­sen­ta­tions cano­niques du corps, les séra­phins pou­pons du cor­po­rel, ange­lots d’une méta­phy­sique de la pure­té et de la trans­pa­rence à soi ; le soir on les entend souf­fler leur babil aux pieux bar­bons nobel­li­sables : à l’écoute je demeure, un grand mer­ci mon corps de me don­ner le ton.

mercimoncorps

Voi­là quelques affir­ma­tions (légende)

»> Ein Quer­sch­nitt durch alles 2. Une putain de rage mitonne dans mon cœur

  1. Un men­tisme insis­tant mais pas encore élu­ci­dé me pousse à ten­ter des varia­tions infi­nies autour de cette phrase de Bataille, dans l’Expé­rience Inté­rieure : « Comme Job sur le fumier, mais n’imaginant rien, la nuit tom­bée, désar­mé, sachant que c’est per­du. »
  2. Tra­duc­tion adap­tée de celle de G-A Gold­sch­midt ; ses confé­rences sur Hei­deg­ger et la langue alle­mande ont ali­men­té les remarques qui suivent.
  3. La tra­duc­tion de Julien Her­vier tente de conser­ver ces réso­nances, mais c’est inexo­ra­ble­ment que le fran­çais devant Hei­deg­ger poé­tise : « Nous n’avons pas encore consi­dé­ré le fait que la tona­li­té (Stimme) du dire ne doit pas déto­ner (ges­timmt sein muss), que le poète parle en ver­tu d’un ton (Stim­mung) qui déter­mine (be-stimmt) la basse et les bases, et qui donne le ton à l’espace sur et dans lequel le dire poé­tique ins­taure un être. »
  4. Pun (anglais lit­té­raire, cri­tique, popu­laire et glo­bal) : « the use of words or phrases to exploit ambi­gui­ties and innuen­does in their mea­ning » (usage de mots ou de phrases pour exploi­ter les ambi­guï­tés et sous-enten­dus de leur signi­fi­ca­tion).
  5. Il y a l’idée d’un écho rebon­dis­sant, avec le ent-, pré­fixe qui dit la réac­ti­vi­té presque auto­ma­tique, le déclen­che­ment et le rejet, et presque tou­jours le rejet par la néga­tion, le « contraire » excluant ; voir ce qu’en dit Klem­pe­rer dans dans son intro­duc­tion à la LTI : « Herois­mus – statt eines Vor­wortes ».
  6. Selon les pro­pos de Rudolf Bor­chardt, un juif alle­mand natio­na­liste et révo­lu­tion­naire, dans une lettre de 1933 : Das deutsche Volk en masse hat eben die europäische Kul­tur, die ihm impor­tiert wor­den ist, nie wirk­lich rezi­piert und sich viel­mehr immer zu großen Tei­len in stum­mer Aufleh­nung gegen sie befun­den… Nur im deut­schen Volke lebt immer heim­lich und hält sich zäh in den Win­keln der Ein­zel­nen und der Gesam­theit der wütende Arg­wohn, durch das Chris­ten­tum eigent­lich gefoppt zu sein und durch Rom nur aus­ge­beu­tet und dupiert, durch die Höfe genarrt, durch Mit­te­lal­ter und Kirche verhöhnt, durch die Wis­sen­schaft dumm­ge­macht, durch Frauen­kul­tur und Höfli­ch­keit ent­nervt, durch den Geist ver­ra­ten,… das Reich, buchstä­blich zugrunde gerich­tet. («La masse du peuple alle­mand n’a jamais vrai­ment inté­gré la culture euro­péenne, qui lui fut impor­tée, et s’est tou­jours en grande par­tie sour­de­ment révol­tée contre elle… Il n’est que dans le peuple alle­mand que sur­vit, secret mais tenace, dans les recoins de son esprit par­ti­cu­lier comme géné­ral, le furieux soup­çon d’avoir été mys­ti­fié par le chris­tia­nisme, exploi­té et dupé par Rome, ber­né par l’esprit de cour, raillé par le Moyen-Âge et l’Église, abê­ti par la science, ren­du indo­lent par la culture des femmes et par la poli­tesse, tra­hi par l’esprit… /et ainsi/ fon­da­men­ta­le­ment détour­né du des­tin du Reich.»)
  7. Un exemple ici, celui de Jean-Paul Michel, qui répond aux ques­tions d’Alain Vein­stein : extraits.
  8. Che la Ragion Poe­ti­ca deter­mi­na, esser” impos­si­bil cosa, ch’alcuno sia e Poe­ta, e Meta­fi­si­co egual­mente sublime : per­chè la Meta­fi­si­ca astrae la mente da” sen­si ; la Facul­tà Poe­ti­ca dev” immer­gere tut­ta la mente ne” sen­si : la Meta­fi­si­ca s’innalza sopra agli uni­ver­sa­li ; la Facul­tà Poe­ti­ca deve pro­fon­dar­si den­tro i par­ti­co­la­ri. (Scien­za Nuo­va, OP IV-II, §821)
  9. Pour Vico l’impossibilité ne concerne que le fait d’être subli­me­ment l’un et subli­me­ment l’autre, ce qui signi­fie qu’il est pos­sible d’être médio­cre­ment l’un et l’autre – médio­cre­ment : durch­sch­nit­tlich (de Durch­sch­nitt, lit­té­ra­le­ment coupe à tra­vers). D’ailleurs la médio­cri­té, Durch­sch­nit­tli­ch­keit, leste le pôle du néga­tif chez Hei­deg­ger dans sa cri­tique du man («on»).
  10. en l’allemand guck mal ! est une expres­sion cou­rante qui signi­fie regarde ! Le poète mal­cou­quant est pour moi celui qui tient tou­jours en joue dans la dési­gna­tion, index ten­du ; le vieil-oncle en-langue qui veut nous faire voir, l’amoureux-de-sa-campagne en-langue, le chas­seur-éco­logue dont la langue mi-conni­vente mi-experte est aus­si lame à sai­sir la vie dans son objet que le chas­seur face à une per­drix
  11. Sur la condam­na­tion des incon­gruences, voir le reproche de Pline concer­nant les teste non per­ti­nente
  12. « La peau de la tomate main­tient la tomate dans sa peau » écrit Natha­lie Quin­tane, for­mule qui me semble poser par­fai­te­ment la ques­tion des petits abus méto­ny­miques qui bâtissent les empires d’essences : per­cep­tion d’ensembles clos où il y a par­ties grouillantes, de « touts » où il y a couches, pelures, seg­ments, mul­ti­pli­ci­té débor­dante etc.