Ein Querschnitt durch alles : 3. La question si

On pense, on craint, quand on pré­pare un bœuf bour­gui­gnon, de ne pas vrai­ment cui­si­ner un bœuf bour­gui­gnon, quand on écrit de la poé­sie (vers, champs, blocs, ou lignes, ou phrases, ou pro­po­si­tions) de ne pas être en train d’en écrire, quand on fait un film, de ne pas être suf­fi­sam­ment dans le ciné­ma – ou trop, ce qui revient au même, la pos­ture consis­tant à vou­loir à tout prix se situer dans la Nou­velle Cui­sine, l’Anti-Poésie, ou le Non-Ciné­ma, pro­duit des effets iden­tiques, puisqu’elle pré­sente l’assignation à un lieu, et l’obligation consé­quente qu’aurait ce qu’on fait d’y entrer, ou de ne pas dési­rer y être, comme un impé­ra­tif. Ce n’est pas un pro­blème de savoir ou de maî­trise tech­nique, mais le désir, sou­te­nu par l’exclusion qui cerne ce dont on s’exclut, de rejoindre le point d’ancrage, l’horizon rêvé où l’on fait du vrai bœuf bour­gui­gnon, de la poé­sie, du ciné­ma – ceux qui sortent, à recu­lons ou exci­tés du ciné­ma / de la poé­sie, les refondent, mais ceux qui s’y sentent et le reven­diquent ne font pas mieux, en les main­te­nant bien inalié­nables, pri­vés.
(Natha­lie Quin­tane, Mor­tin­steinck)

Dans l’épisode pré­cé­dent :

tachetache

 

Bon­jours. Cet épi­sode porte sur l’épisode pré­cé­dent. Depuis lui, j’ai eu 30 ans et deux fois suis mon­té sur scène : une fois pour faire rire par absence de dra­ma­tur­gie, une autre fois pour faire chier par absence de dra­ma­tur­gie. Ça n’est ni une chose ni une chose dont je suis fier, mais le temps écou­lé en sub­stance depuis l’été der­nier a – comme le post de forum repro­duit ci-des­sus et cou­su depuis juin dans la dou­blure de ma veste – ins­tam­ment posé la ques­tion si je voyais tou­jours, ayant eu 30 ans, des choses comme j’en voyais plus jeune dans les nuages du ciel ou dans le sperme des draps.

La langue alle­mande enseigne

  • qu’on peut poser la ques­tion si… (die Frage ob…) sans pas­ser par de savoir si…1
  • qu’on doit faire atten­tion à ne pas être dupe d’elles quand on parle des choses, celles qu’on voit comme celles qu’on croit voir, celles per­çues comme celles conçues, parce qu’elles cir­culent sous deux formes, deux sens, moins binaires que bifrontes : le Ding (un informe dar­dé : pierre, gland, chat, chien – toute confi­gu­ra­tion de la matière ani­mée comme inani­mée) et la Sache (une belle et authen­tique ques­tion : une dra­ma­tique de gland, un débat sur chat, l’affaire pierre, le sou­ci chien – à chaque fois tout un plat).

Il semble évident que la plu­part d’entre nous voit la plu­part du temps dans tout – ses cieux comme ses draps – toute une pro­duc­tion plu­tôt que du pro­duit pro­duit. C’est que tous nous dra­ma­ti­sons. Tous fai­sons de gros, gros efforts de dra­ma­tur­gie pour ne pas nous can­ton­ner à la vue mais accé­der à la vision.

On aurait tort de croire que nos efforts de dra­ma­tur­gie se réduisent aux moments où, monde des mondes, self des selfs, cœur des cœurs et cer­velle des cer­velles, on s’offre tout son soul sur scène à la gra­bouille d’un par­terre d’yeux ver­ju­tés de chiance ou de rire.

Mar­seille : rires. (Accé­der aux autres plats.)

Pour se lais­ser faire indo­lent de la dra­ma­tur­gie, il suf­fit d’un plan ; de même pour se mettre à faire impé­rieux de la dra­ma­tur­gie, il suf­fit d’un espace tra­vaillé par le regard comme fond : cieux, draps, page blanche, scène de théâtre effec­ti­ve­ment. Il suf­fit d’avoir sai­si, dans la gra­bouille d’un mur, d’un ciel, d’un tis­su, d’une sauce de salade, ou dans le bor­del de déter­mi­na­tions his­to­riques qui saturent la page blanche et la scène, un ensemble et de s’y tenir, plu­tôt que de s’en tenir à la vue d’un hété­ro­clite pro­fus.

Un fond com­mande un ensemble tenu, concep­tuel­le­ment sans macule et sans reste ; une expé­rience qui grise et rend fébrile, colo­rate et sagouine, un peu comme pour dieu dont on a racon­té, dans l’épisode pré­cé­dent, la Grande Épo­pée Géron­dive ou com­ment, lors d’une séance d’observation par­ti­ci­pante, dieu, mas­sant long­temps nos pôles en paumes, ajus­tant des lunes et des astres, peut-être même cali­brant les cou­leurs et les goûts de ceux par soi dar­dés, s’en tient à la 27e ten­ta­tive (tout de même) et s’y tenant s’arrête, regarde, et regar­dant voit appa­raître quelque chose dans la gra­bouille (mais dépen­dant ou soli­daire de la gra­bouille), quelque chose en quoi dieu se recon­naît sinon soi au moins quelque chose à soi, de soi, qui par soi advient et qui pour soi devant soi ordonne le pro­fus. Et alors dieu, cette sin­gu­la­ri­té qu’une anto­no­mase bien connue depuis l’épisode pré­cé­dent nomme
LA
grande
sin­gu­la­ri­té,
dieu dit pour soi-même (selon-soi-même), mais tout fort de sorte que son inquié­tude est de cet ensemble per­çue : pour­vu que ça tienne.

Ensemble – tant que pour­vu que ça tienne s’exauce – est le fond pro­pice à l’apparition, la sur­rec­tion, l’affleurement, le déli­néa­men­te­ment d’une tache signi­fiante ou Sache ordon­na­trice de pro­fu­sion : une pin­tade comme pré­sence dans l’ensemble fond de veau, du sperme cyno­morphe, un nuage comme un tra­gé­dien, etc.

Même quand Sache se pré­sente dans son uni­té nue – Zu den Sachen selbst ! (Hus­serl) ; Zur Sache (Hei­deg­ger) – Sache s’accorde au fond consti­tué par quelqu’un qui s’affaire, se sou­cie, dra­ma­tise, fait tout un plat ou s’y pré­pare, poème :

Un phé­no­mène de pape­gai. (accé­der aux autres plats).

Tous, que je sache, fai­sons des efforts érein­tants de dra­ma­tur­gie, des efforts empé­guants, empois­sants pour dépar­ta­ger les corps des sub­stances, les beaux acci­dents de pin­tades des fonds de veau déser­tés par l’être. Tous fai­sons des efforts phy­siques pour pré­pa­rer le fond de veau pro­pice au déli­néa­men­te­ment d’une pin­tade. C’est pour­quoi il existe et c’est la pré­fé­rence de la plu­part de nous des fonds de veau en poudre, ven­dus en sachet. Tous constam­ment nous pré­pa­rons, réglés, cyclés, un peu comme le ciel roule autour des pôles, à l’apparition d’un nuage dans nos cieux ou d’une tache sur nos draps ; tous nous y pré­pa­rons comme se pré­pare un risot­to, comme se com­pose une salade com­po­sée, comme toute chose qui se laisse mijo­ter ou qui s’assortit : avec des sachets Selbst. De marque Selbst.

LA MARQUE SELBST

Si je sature moi-même ce post de redites et de puns, si je m’engage dans des reprises entre paren­thèses et tirets anglais, si je fais sou­li­gner mes fan­tai­sies par des ita­liques qui sug­gèrent qu’il y a tou­jours plus à sai­sir qu’à lire, c’est pour épais­sir le contrat qui nous lie d’un liant conti­nu, d’un beurre de kon­ti­nui­té pour éveiller les sens et fina­le­ment me mettre à faire manches retrous­sées pen­ché sur mon fond Fond, tout un plat Plat de deux-trois choses qui me sont venues l’autre jour, dans l’après-midi du 23 mai 2014 au 23 mai 2015, pen­dant laquelle j’ai eu 30 ans.

Mal­heu­reu­se­ment mon cœur et ma cer­velle, cœur des cœurs et cer­velle des cer­velles par anto­no­mase ou par cata­chrèse, sont per­pé­tuel­le­ment empê­chés à la révo­lu­tion des belles et authen­tiques ques­tions (Sachen) par l’accommodation maniaque d’un fond propre à mouiller le plat de ma tren­taine2.

Ain­si comme le ciel roule per­pé­tuel­le­ment autour des pôles artiques et antar­ticques, que le soleil et la lune font un per­pé­tuel voyage par les douze mai­sons du zodiaque, cela leur ayant esté pres­cript et ordon­né : ain­si ma cer­velle, cer­velle des cer­velles, par anto­no­mase ou par cate­chrese, est per­pé­tuel­le­ment empes­chée à la révo­lu­tion des belles et auten­ticques ques­tions, dans les gyres méandres, dédales et laby­rintes de plu­sieurs dif­fi­cul­tés, qui la gra­bouillent ain­si qu’un cui­si­nier fait des œufs ver­jus­tés. (Brus­cam­bille, Fan­tai­sie 1, 6e para­doxe)

Ayant eu, à peu près au milieu de cet après-midi, 30 ans, je me suis posé la ques­tion si et la ques­tion dans quelle mesure (die Frage inwie­weit…) j’avais atteint l” – ou au moins un – âge adulte, auquel une repré­sen­ta­tion de marque Selbst donne les traits d’un fond de veau amal­ga­mé d’avoir le tra­vail, faire les enfants et savoir se tenir, entre autres choses moins essen­tielles et hors détails tech­niques.

Ayant jus­te­ment été payé à faire l’enfant sur scène au milieu de cet après-midi autour de mes 30 ans (dans un fes­ti­val de poé­sie – 200 euros – puis dans une mai­son de poé­sie – 300 jetons de même devise), je souf­frais de me dire que je fai­sais du tra­vail pas de mon âge genre :

  • mon­ter sur scène pour refu­ser de faire de la dra­ma­tur­gie ;
  • aller à des fêtes de la poé­sie (dans des mai­sons de la poé­sie) pour refu­ser de faire de la poé­sie.

Deux amis de quatre ans et enfants de trente ans, sur scène, refu­sant de jouer à la poé­sie (200 euros). (Accé­der aux autres plats.)

Dans les deux cas (et que le résul­tat fût faire rire – Mar­seille – ou faire chier – Paris), le refus de subir le fond de la scène ou de la poé­sie ne pou­vait lais­ser place qu’à de l’improvisé. Donc j’ai impro­vi­sé, en com­pa­gnie de mon ami Typi­scheak, qu’une anto­no­mase encore peu connue nomme
l’enfant de trente ans
pro­blé­ma­ti­que­ment tri­lingue
par­lant un excellent fran­çais.

Or il est facile d’improviser sur la scène (nue) ou la page (blanche) quand on ne les regarde pas comme les plans d’immanence de tous les pos­sibles mais comme des ter­rains minés de déter­mi­na­tions faites d’attentes. C’est d’autant plus facile quand on a pour objet de sac­ca­ger la fête d’attentes.

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Mais quel inté­rêt des tren­te­naires trouvent-ils à se com­por­ter comme des gosses et à mon­ter sur scène ou sur poé­sie pour expo­ser leur regim­be­ment ? De toute façon, leur regim­be­ment de jeunes chiens fai­sant écho à la récal­ci­trance de vieux chiens sep­tuas, ils ne sont pas, au plus malai­mable ou plus drôle de leur regim­be­ment, moins poé­tiques et moins dra­ma­tiques que ceux qui, sciem­ment, font tout leur soul de la poé­sie ou de la dra­ma­tur­gie. Leur pro­tes­ta­tion serait-elle de nature dif­fé­rente, elle repro­dui­rait la pro­tes­ta­tion limi­naire du poète lus­tré par l’article défi­ni et bien­tôt par l’antonomase dite de
la pin­tade
qui ne se lais­sant pas sub­su­mer
fait (de 
faire) tout un plat.

Il faut admettre que, mon­tant sur scène pour ne pas méri­ter d’y être et que nous invi­tant sur le domaine de Poé­sie pour n’en pas être dignes, nous nous posons quand même, en fin de compte, un genre de ques­tion qui concerne la poé­sie, et, généa­lo­gi­que­ment, moins celle de la poé­sie que celle si la poé­sie… Nous nous la posons para­doxa­le­ment, dans la posi­tion inte­nable de tâche­rons (fai­seurs) qui mis­sionnent (fac­teurs), selon la dis­tinc­tion intro­duite comme un va-de-soi par Jacques Ran­cière au début de son inter­ven­tion au col­loque sur Phi­lippe Beck et dis­cu­tée par de jeunes mâles en mis­sion dans un embar­ras de tren­taine.

Ceci dit, bien que ne sou­hai­tant pas par­ti­ci­per à la fête de la poé­sie, nous ne sou­hai­tions pas non plus benoî­te­ment faire sa fête à la poé­sie. Nous ne vou­lions ni tâche­ron­ner bruyam­ment comme des fai­seurs (de faire), ni mis­sion­ner bruyam­ment comme des fac­teurs (de faire), mais éven­tuel­le­ment faire voir (de vue) le plus rigou­reu­se­ment logi­que­ment une indif­fé­rence, sans soi­gner les apprêts de la bou­de­rie ou de la fâche­rie, comme leurs outrances dra­ma­tur­giques (cla­quage de porte ou de talons, mot merde ou merde elle-même…). Nous vou­lions

  • avec l’énergie molle de gens que la scène ne stresse pas
    et
  • dans l’impréparation de gens que la fidé­li­té à leurs sen­ti­ments n’inquiète pas

ne pas être dupes d’une célé­bra­tion, mais de ne pas être dupes nous ne vou­lions pas non plus faire tout un plat.

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NE PAS ÊTRE DUPE

C’est toute une culture, toute une socié­té qui est jugée et qui se joue dans ce qui arrive à la poé­sie. […] En ce sens (…), la poé­sie est une chose trop sérieuse pour la lais­ser à cer­tains poètes, à cer­tains phi­lo­sophes. On ne peut pas lais­ser faire cer­taines choses sans rien dire. […] La néces­si­té et le plai­sir de pen­ser est de tout faire pour ne pas être dupe, là comme ailleurs, des impos­tures, des confu­sions, des poses avan­ta­geuses, et pour par­ta­ger ce plai­sir. Qui est d’utilité publique. On ne le recon­naît pas assez.
(Hen­ri Mes­chon­nic, Célé­bra­tion de la poé­sie)

L’empêchement, en cette longue après-midi de prin­temps d’été et d’automne au cours de laquelle j’ai eu 30 ans et suis deux fois mon­té sur scène, s’est for­mé dans le sou­ve­nir que ne pas être dupe, ce pro­gramme com­mun vague et sans garan­ties, était le pro­gramme de vieux chiens récal­ci­trants qui sour­cillent, s’affairent, se fâchent ou se sont fâchés et dont la fâche­rie recon­duit la poé­sie comme Sache, anto­no­mase ou cata­chrèse, abso­lu­ment ines­ti­mable même en euro fort.

Ne pas être dupe avait d’ailleurs été l’objet de la fin de notre impro­vi­sa­tion avec Typi­scheak (à Mar­seille, octobre 2014) : racon­tant l’anecdote de notre pré­sence comme taches dans un club de pros­ti­tu­tion de basse inten­si­té (à Mar­seille, juin 2014) et ten­tant de s’expliquer les coor­don­nées de notre indis­po­si­tion (dans ce club aus­si bien que sur cette scène), nous avions mimé un pen­dule de New­ton dont la boule cen­trale s’appelait poé­sie et joint à nos gestes des paroles qui devaient appuyer, sans man­ger de pain, la démons­tra­tion qu’on n’était pas dupes : on se pro­tège / on se dis­tingue / on se pro­tège / on se dis­tingue etc.

onseprotege

On se pro­tège, on se dis­tingue (exer­cice gym­nique). (Accé­der aux autres plats.)

On peut effec­ti­ve­ment voir ne pas être dupe comme le pro­gramme de ceux qui ont pour objet de se dis­tin­guer, pour sou­ci de se pro­té­ger et pour style de se fâcher. Se fâcher est une manière (zom­bie de style) de ne pas être dupe. Une autre manière de ne pas être dupe est faire la leçon.

Il ne s’agit pas de faire aimer la poé­sie, mais de ces­ser d’être dupe des cli­chés et des fal­si­fi­ca­tions qui se font pas­ser pour de la poé­sie. C’est par là peut-être que la poé­sie retrou­ve­ra en France une place qu’elle n’a plus.
(Hen­ri Mes­chon­nic, Célé­bra­tion de la poé­sie)

Hen­ri Mes­chon­nic est connu pour avoir fait des leçons et écrit des poèmes, et ses leçons sont édi­fiantes et ses poèmes sont chou recuit. Par­mi les vieux fâchés c’est celui qui, le plus pas­sion­né­ment, pose la ques­tion si et de quoi on se dupe, notam­ment dans Célé­bra­tion de la poé­sie, une leçon sur la poé­sie et un pam­phlet contre à peu près toute la poé­sie, et en dépit de tout ça un bon livre, sur­tout si on s’intéresse aux phrases néga­tives.

Dans Célé­bra­tion, Mes­chon­nic repousse trois concep­tions qu’il dit dupes et dupeuses en Poé­sie (domaine) :

  • l’essentialisation célé­brante : « le poème » comme confor­ma­tion his­to­rique, comme conti­nua­tion de l’œuvre immé­mo­riale qui orga­nise les séries for­tuites de petits amonts en « pré­cé­dent essen­tiel » – et c’est l’ouroboros roman­tique jamais bri­sé : « les poèmes sont ce qui main­tient la poé­sie dans sa peau», ou
    l’essentialisation fabri­cante : l’ut pic­tu­ra lit­té­ral qui fait de faire l’asile uni­ver­sel de l’intransitif (alors que chez Mes­chon­nic faire tend vers le tran­si­tif abso­lu) ;
  • la confu­sion avec « l’émotion poé­tique » qui fait de la plu­part de nous des sui­veurs naïfs de Bache­lard, qui cher­chant à res­sour­cer tarissent ;
  • le « stock » (ou somme des poèmes déjà écrits) comme patri­moine qui recon­duit une défi­ni­tion de l’art comme mille-feuilles de ses mani­fes­ta­tions et rebâ­tit un gros « pré­cé­dent » bien mas­sif qui engage à défendre la poé­sie (poé­sie comme vocable, comme tra­di­tion, à célé­brer dans sa diver­si­té topo- & chro­no­lec­tale).

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Ce qui inté­resse dans ce diag­nos­tic c’est son acui­té à nom­mer les impen­sés de cer­tains dis­cours éta­blis sur Poé­sie-domaine ou sur Poé­sie-plan. Pour le reste, chez Mes­chon­nic aus­si, et pas moins dans Célé­bra­tion, la pul­sion pro­prié­taire tourne à plein régime ; elle ne peut que se sen­tir mena­cée et donc ali­men­ter le regret – d’un dévoie­ment du terme :

« ces­ser d’être dupe des cli­chés et des fal­si­fi­ca­tions qui se font pas­ser pour de la poé­sie« 3

Il n’y a plus la poé­sie (essence, émo­tion, somme). Mais il y a encore de la poé­sie, et d’après Mes­chon­nic il y en a même trop4. De poème, comme opé­ra­tion de sub­jec­ti­va­tion par le rythme (terme com­plexe qui se vou­drait le nom unique du mode du sujet adve­nant, et qui vient, dans l’œuvre de Mes­chon­nic, sys­té­ma­ti­que­ment résor­ber le dis­con­ti­nu), il ne peut y avoir d’occurrences qu’en nombre suf­fi­sant et néces­saire (Fülle). Le super­flu (l’Überfülle), c’est ce qui baigne dans un fond, cher­chant à y faire corps, à y éta­blir pin­tade, à y prendre être, mais qui y bai­gnant ne peut que s’y confondre : de la poé­sie.

D’où que faire de la poé­sie, c’est faire tout un plat dans le fond d’un autre ; c’est consé­quem­ment duper son monde et ulti­me­ment duper soi-même.
Ain­si cli­chés et fal­si­fi­ca­tions.
Lieux com­muns et contre­fa­çons.

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Je com­prends l’avantage méta­phy­sique qu’il y a à se faire hap­py dupe des struc­tures, j’entends le plomb qu’il y a dans l’ambition de ne pas être dupe quand ça tourne à la bat­tue. Je sais que les pro­jets qui s’attachent à défi­nir des lieux / com­muns (la lutte des classes, l’émancipation, la révo­lu­tion per­ma­nente, l’autonomie poli­tique, la déco­lo­ni­sa­tion totale, au choix et com­bi­nables) gèlent sous l’obsession d’être dupe (des ins­ti­tu­tions, des dis­po­si­tifs, des fic­tions, des nécroses, des axiomes de nature et de culture en géné­ral, liste non-exhaus­tive enfin pas loin quand même). Je sais que se poser la ques­tion de la dupe­té très vite branche sur mis­sion­ner ou faire tout un plat. Je sais qu’exposer les couilles sous les toges – et donc posi­ti­ve­ment l’élément digni­taire, hié­ra­tique, para­deur de pra­tiques pul­sion­nelles – res­sor­tit à une morale humi­liée, jus­ti­cière, revan­charde, et très sou­vent réac­tion­naire (chez Mes­chon­nic, le voca­bu­laire ne trompe pas, ani­ma­li­sant / patho­lo­gi­sant). Pour­tant seules les brasses du non-dupe, me semble-t-il, dégagent les attri­buts de l’ordre dans la célé­bra­tion, entravent les auto­routes du tra­jet de ce qui s’excepte, rompent ce que Mes­chon­nic appelle le main­tien de l’ordre.

Mais occu­pé à se dédu­per pour sai­sir au plus près le fré­mis­se­ment conti­nu du sujet adve­nant, Mes­chon­nic, rou­lant des pôles en paume, fait que ça tienne s’exaucer sans dis­con­ti­nuer ; et, comme tout non-dupe, il dra­ma­tise obs­ti­né­ment ce qu’il évince, tout ce que son expo­sé montre qu’il sait qu’il tait en ne le tai­sant pas tout à fait. Aus­si ce que ses pôles orga­nisent et finissent par tenir en joue, c’est un ensemble congruent, un fond por­té à congruence, accom­mo­dant comme un bon bain, ce qu’on pour­rait appe­ler un milieu (au sens anthro­po­lo­gique : un par­ta­gé ren­for­çant, défen­sif, qui témoigne du pré­sent dans le pré­sent), oppo­sé chez Mes­chon­nic au cou­rant (un par­ta­gé diluant, contre­fai­sant les rythmes sur des machines à cli­cher, et qui cher­chant à le sai­sir se vautre dans le pré­sent du pré­sent, dupant et se dupant)5.

Il y a je crois une autre façon de ne pas être dupe qui n’est pas juste un autre style de ne pas être dupe. Une façon qui tra­vaille pré­ci­sé­ment (dans) les lieux com­muns et la contre­fa­çon parce que ne pas être dupe n’est ni un pro­gramme de classe visant la dis­tinc­tion, ni une consigne aux douanes garan­tis­sant l’authenticité. Or indé­nia­ble­ment contre­faire et cou­ran­ti­ser (mettre en cir­cu­la­tion sans hypo­sta­sier, sans féti­chi­ser non plus la cir­cu­la­tion elle-même) sont des dif­fé­rences logiques – logiques par rap­port à un ensemble fait de formes et d’objets :

  • objets auprès des­quels la forme est réco­la­toire (inven­taire sou­mis à des pro­cé­dures de test, à des cri­tères taxo­no­miques exten­sifs ou com­pres­sifs)
  • formes auprès des­quelles l’objet est res­ci­soire (remise en juge­ment des dis­cours sup­po­sé­ment « purs » : pro­phé­tie, exper­tise, édit, for­male Anzeige…).

Ce sont des pro­cé­dures fon­dées sur des dif­fé­rences logiques qui ne se dupent pas de plats de consis­tance mais s’attachent à poser la ques­tion de la valeur à tra­vers les ques­tions de typi­ci­té et de bana­li­té. Alors qu’en par­tant de Selbst, en en sup­po­sant la marque non logi­que­ment dif­fé­ren­tielle, on en fait une déter­mi­na­tion non déter­mi­nable (une tâche signi­fiante), et ça, c’est un exer­cice spé­cu­la­tif sti­mu­lant, mais ça n’est par­ta­geable que reli­gieu­se­ment, c’est-à-dire tran­sac­tion­nel­le­ment (la seule négo­cia­tion admise est celle autour de la « mani­fes­ta­tion » de son objet ; mais aus­si au sens que le mot prend au 19e siècle dans l’expression « tran­sac­tions de la conscience», au sens d’accommodement, donc 6), sur un plan qui condamne à une explo­ra­toire de célé­brant : d’un côté, sanc­ti­fi­ca­tion de la parole (annonce – Ansage/Anzeige) & du geste (index tenant en joue dans la dési­gna­tion – guck mal !) ; de l’autre, main­tien des objets (Ding) à l’état de sup­ports rituels & relé­ga­tion de tout usage au rang de la vali­da­tion.

LA FÊTE D’ATTENTES

Plom­ber et blin­der sont les deux fronts du célé­brant. Les vieux fâchés vel­léi­taires qui viennent plom­ber poé­sie mais dont le flingue chaque fois s’enraye s’oublient, et finissent par dra­ma­ti­ser leur non-dupe­té en poé­sie, sur scène (on se dis­tingue) ; les vieux leçon­neurs qui se targuent de poé­sie (se munissent de targes mar­quées Poé­sie) s’oublient aus­si, et finissent par blin­der (on se pro­tège).

La ques­tion si et de quoi on se dupe est une ques­tion de dra­ma­tur­gie ; c’est elle qui déter­mine la qua­li­té de l’illusion et la fer­veur du répons. Poé­sie-vocable est une conven­tion qui n’a de néces­si­té que com­mu­nau­taire (elle n’est fon­dée qu’à exclure, qu’à être tran­quille, qu’à défi­nir un entre-soi) ; or cette com­mu­nau­té, celle qui se pose la ques­tion de la poé­sie, n’a de vel­léi­tés séces­sion­nistes qu’aux heures d’ouverture du théâtre : se poser la ques­tion de la poé­sie devient, dans la gri­se­rie éga­li­taire du milieu, la marque d’une sin­gu­la­ri­té irré­duc­tible, une qua­li­té non-logique, un écart non-dif­fé­ren­tiel, alors que ce n’est, le plus sou­vent, que l’ordre du jour d’une ges­chlos­sene Gesell­schaft (une cote­rie colo­niale en salon chez l’ambassadeur, le stand des assu­reurs au fes­ti­val du risque, des entre­pre­neurs en visite à la pré­fec­ture, une bande de jeunes blancs en concile in da club) – un ordre dra­ma­tur­gique.

Accé­der aux autres plats.

Natha­lie Quin­tane est quelqu’un qui se pose la ques­tion de la poé­sie et qui se la posant se pose aus­si la ques­tion si la poé­sie :

N’importe quel poète vous dira qu’il n’est pas sûr que la poé­sie existe (c’est comme Dieu), ce qu’il y a, c’est une psy­cho­lo­gie poé­tique (la psy­cho­lo­gie des gens qui se posent la ques­tion de la poé­sie, disons). Écrire que la peau de la tomate, ça tient la tomate, c’était cher­cher à anti­ci­per la psy­cho­lo­gie poé­tique, qui est puis­sante, jésuite au mieux.

Natha­lie Quin­tane est donc quelqu’un qui se pose la ques­tion de et si la poé­sie, sans pour autant avoir jamais écrit aucun poème, au sens que l’ordre en cours de res­tau­ra­tion sug­gère. Auteure d’un pre­mier livre, Remarques (1997), dont la récep­tion a bra­qué les attentes et com­pli­qué la fête7, elle a été plon­gée dans la fête – elle en a été un objet de célé­bra­tion – sans pou­voir échap­per à ses contra­dic­tions, et a racon­té à ce sujet deux anec­dotes, à pro­pos de deux lec­tures qu’elle a don­nées d’extraits de deux livres qui mettent en œuvre des pro­cé­dures du genre de celles décrites plus haut (réco­la­toire / res­ci­soire) ; deux anec­dotes qui sont exem­plaires de cet ordre dra­ma­tur­gique, un ordre moins cli­vé que cli­vant.

Livre #1, anec­dote #1. Chaus­sure est un ensemble d’énoncés qui fra­gi­lisent l’inventaire du Ding « chaus­sure » en lui appli­quant une cri­té­rio­lo­gie chan­geante, élas­tique, inten­sive (mode réco­la­toire : chaus­sure main­tient-il son/ses terme/s, chaus­sure varie-t-il ?) :

Confiante dans la pers­pi­ca­ci­té et la rigueur du lec­teur-trice futur, j’alignai deux cent cin­quante pages de Chaus­sure, orien­tées cepen­dant par une qua­trième de cou­ver­ture per­so : Chaus­sure parle vrai­ment de chaus­sure. Je vis alors arri­ver, après une lec­ture, un mon­sieur tout rouge, dense et ten­du, exac­te­ment comme un poème. Il me deman­da aus­si­tôt com­bien je pos­sé­dais de paires de chaus­sures. C’était un féti­chiste du pied.

Livre #2, anec­dote #2. Dans Tomates en revanche, tomates n’est ni fruit ni légume, ni cru ni cuit, tomates ne se dis­tri­bue pas comme autant d’oboles au lec­teur, ne célèbre ni la ni les tomate(s) du monde, tomates n’est même plus la liste des tomates pos­sibles, mais fait tenir dans sa peau le texte-tomate et sa foule conno­ta­tion­nelle, qui n’est pas une indi­vi­dua­li­té sérielle de tomates, mais une masse de tomates agis­santes : graines, couilles, tumeurs. « Le texte direct arme direct« 8, parce que sa contin­gence bala­deuse, son impé­ri­tie avouée contras­tant avec l’amateurisme des répres­seurs (nous sommes en 2009, Tar­nac, Iden­ti­té Natio­nale…) ren­contre l’excès. Le texte désarme aus­si sec, parce qu’il ne laisse pas s’installer la cau­se­rie sur l’excès, accom­mo­de­ment de vieux fâché. Ni leçon ni fâche­rie, Tomates arme le lec­teur, désarme tout le cut-up uni­sour­cé des dis­cours for­ma­li­sa­teurs (rap­port de police, billet d’humeur, d’opinion, poème d’humeur, d’opinion, exper­tise, ana­lyse, glose mili­tante à l’appui de l’état…) et intro­duit une troi­sième bille qui roule négli­gem­ment dans le code moral, binaire, de la par­tie (par­tie comme fête – « le livre est une fête« 9 –, comme moment de l’ordre, comme his­toire dans l’Histoire) :

(Une autre fois), un lec­teur est venu vio­lem­ment m’alpaguer : alors, vous avez lâché ? à pré­sent vous par­lez de Jeanne d’Arc de Saint-Tro­pez, ou que sais-je. Il vou­lait dire que j’avais lâché les choses, les tomates, les mai­sons, les avions ; ou alors que j’avais lâché la chose, la chose impor­tante, les choses (Ding) étant peut-être la chose (Sache) même, la grande affaire, voi­là peut-être ce qu’il vou­lait dire.

J’aimerais mettre ces anec­dotes en paral­lèle avec deux pra­tiques rituelles, répé­ti­tives, et dépen­dantes elles aus­si d’un ordre dra­ma­tur­gique :

  • Le brio­lage est un chant puis­sant, lent, mélo­péen – une sorte de réci­ta­tif dont la fonc­tion est d’avi­ver les bœufs au labour. Aujourd’hui, on orga­nise des fes­ti­vals de brio­lage où les types chantent sur scène ce qu’ils chantent (sup­po­sé­ment) le reste de l’année à leurs bœufs.

    Où ? Sur scène. Pour quoi ? Pour la per­for­mance. Du coup, inévi­ta­ble­ment, le brio­lage s’opératise, se laisse accom­pa­gner par une basse conti­nue. La basse conti­nue rem­place les bœufs absents. Une forme de réi­fi­ca­tion (Ver­sa­chli­chung plu­tôt que Ver­din­glin­chung), de deve­nir Sache.
  • Le Vio­lon­gay est un type qui fait des vidéos pour bien expli­quer son féti­chisme, pour que tout soit bien clair pour tous ; des répé­ti­tions, des reprises, des révi­sions, rejouées selon des inva­riants dra­ma­tur­giques : une tête de man­ne­quin nom­mée « vio­lo­neux», une per­ruque de mulet « Lon­gueuil», une che­mise blanc cas­sé ou blanc crème ren­trée dans un jean noir, un vio­lon, un archet et une inci­ta­tion à la fois mena­çante et vio­lente, amou­reuse («joue-moi du vio­lon, sinon je te mange le mulet»).

    Je prends le Vio­lon­gay comme cas (repré­sen­ta­tif) de l’investissement libi­di­nal dans le rap­port au (déjà-) connu, à l’attendu (que je consi­dère comme une chose com­mune10). Cet inves­tis­se­ment pose l’invariant dra­ma­tur­gique (et son écart rela­tif : la coupe chan­geante mais tou­jours sin­gu­lière, une coupe qui nomme en propre, qui ins­talle un per­son­nage, le détail féti­chiste y suf­fit) comme condi­tion pré­pa­ra­toire au ras­sa­sie­ment des attentes (ici : il va me jouer un beau rigau­don, il va égayer la veillée, je vais lui man­ger le mulet, voi­là ce qui va se pas­ser exac­te­ment et dans cet ordre, car c’est un putain d’ordre).

Le lec­teur for­tuit de Chaus­sure (#1) que son féti­chisme du pied a trom­pé (Quin­tane ne fait pas l’inventaire ordon­né des chaus­sures) ne se pose pas la ques­tion de la poé­sie : dans la dra­ma­tur­gie d’une lec­ture, c’est le genre de weir­do impor­tun qui pose beau­coup de ques­tions à la fin – toutes sauf celle(s) de la poé­sie – des ques­tions où suintent très très fort les attentes, fan­tas­ma­tiques et tou­jours déçues .

C’est ain­si qu’à une lec­ture dans une librai­rie du Marais, à une date oubliée mais à laquelle j’étais pour sûr plus gamin qu’hui, Jacques Rou­baud avait pu rem­bal­ler un impor­tun à l’allure oppor­tu­né­ment déviante qui lui posait avec une cer­taine obses­sion une ques­tion sur ce que signi­fie construire une auto­ri­té sur un nom (en réfé­rence au cor­pus trou­ba­dour cher à Rou­baud et aux « inten­si­tés ano­nymes » qui tra­versent ce cor­pus). Il avait pu le rem­bal­ler avec une morgue qui avait fait rire (de bon cœur ou de gêne) le reste de la salle, parce que la dra­ma­tur­gie lui était favo­rable, et que la ques­tion n’était pas celle de la poé­sie, mais celle bor­du­rante d’une pra­tique sou­ve­raine et de son rap­port à la maî­trise, chose oppor­tu­né­ment trans­fé­rée ou éva­cuée dans la contrainte par les ouli­piens, libi­do ten­due vers ce que l’attendu exci­te­ra (ce qui n’est pas rien, certes).

Ce qui n’est pas rien non plus c’est que
ce qui avait aga­cé le poète et lui avait per­mis de rem­bal­ler celui
qui avait sur son nom fon­dé l’espoir d’une réponse à une ques­tion à ce point obsé­dante
qu’elle avait fait prendre le train ou le bus jusque dans l’hypercentre de Paris
pour obte­nir l’avis du maître,
c’est que la ques­tion des « inten­si­tés ano­nymes » res­sem­blait à un lieu com­mun. Or en réponse Rou­baud avait, ren­dant patent qu’il était ce jour-là le lour­daud des deux, oppo­sé un autre lieu com­mun, bien plus mes­quin que celui des inten­si­tés ano­nymes (au moins pour les gens de mon âge) ; gros­so modo, Rou­baud avait dit
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La réponse de Rou­baud avait été tout entière consti­tuée d” – comme obsé­dée par – inter­net, enten­du dans le sens bien par­ti­cu­lier de
retour de la tri­bu,
pri­mat du for­mat sur la forme,
menaces séces­sion­nistes,
indif­fé­rence géné­ra­li­sée,
foule décom­plexée d’anonymes pati­bu­laires pre­nant d’assaut une his­toire, une culture, une œuvre aux­quelles elle ne com­prend rien,
sclé­rose des iden­ti­tés sous le régime de l’avatar
etc.
c’est-à-dire qu’en réponse et en fait en pro­tes­ta­tion à la ques­tion des inten­si­tés ano­nymes (dont j’ignorais à l’époque l’origine klos­sows­kienne et sa glose lyo­tar­dienne)
il s’était rai­di,
comme rétrac­té et pour ain­si dire
cir­cons­tan­cié à l’extrême
[se protégeant,se dis­tin­guant] don­nant les coor­don­nées exactes de la posi­tion de l”
AUTEUR À L’AUBE DU 21E SIÈCLE
mani­fes­tant l’intenable de cette posi­tion
sur inter­net comme sur scène
sur les réseaux sociaux comme dans un dépôt de codex de l’hypercentre pari­sien
lour­daud, por­naud.

À l’inverse, l’obsédé des inten­si­tés ano­nymes, posant, comme le féti­chiste des pompes pas­sé à côté de Chaus­sure (#1), toutes les ques­tions sauf celles de la poé­sie, décir­cons­tan­cie à l’extrême (ni méri­toi­re­ment ni héroï­que­ment mais du fait de son obses­sion) et, prê­tant peu d’attention à laforme, lalangue et tout le déduit pro­tec­teur-dis­tinc­teur qui boucle la Sache, pose pri­mor­dia­le­ment la ques­tion si la poé­sie, de façon tou­jours convain­cante, bien que non méri­toire puisque trei­bé, dri­vé, pul­sé par cette obses­sion dont les consé­quences sociales l’ont conduit loin, très loin de tous les hyper­centres. Que cette effrac­tion n’ait rien d’héroïque ne la rend pas moins per­ti­nente, du fait même de son imper­ti­nence – la ques­tion si.

D’un autre côté, le lec­teur déçu de Poé­sie (#2), que son désir de poé­sie a trom­pé (Quin­tane n’a pas le bas­so conti­nuo for­ma­liste ou objec­ti­viste atten­du, qui don­ne­rait à son tri­vial la gra­vi­té d’une Sache, d’un style, d’un self accom­mo­dé par une manière), lui se pose – sérieu­se­ment, obses­si­ve­ment par­fois – la ques­tion de la poé­sie
, au point d’en faire tout un plat – lyrique, for­ma­liste, concep­tuel11, au choix et com­bi­nables. Par­ti­ci­pant plei­ne­ment à la sta­tique cir­cons­tan­cielle, à l’aphasie évé­ne­men­tielle, le lec­teur #2 adhère, et jouit des décol­le­ments rela­tifs de ses attentes à leur objet.

#1 et #2 se sentent dupés mais ils sont dupes de leurs attentes. Le lec­teur for­tuit de Chaus­sure est dupe de ce que son féti­chisme dra­ma­tise (orga­nise en drame). Le lec­teur déçu de poé­sie n’est pas dupe du drame mais de la dra­ma­tur­gie, et donc garant de ce que cette dra­ma­tur­gie est un ordre.

Poé­sie, en ce sens, est un mot d’un ordre qui dupe dès l’enfance (le miel pas­seur de l’aigre) et orga­nise les moments tolé­rés de la savou­ra­tion sans égard pour la diges­tion. Ain­si poé­sie fait pas­ser savoir en don­nant la saveur, dans la tra­di­tion des ordres colons où la liber­té s’apprécie sur le mode déro­ga­toire, flat­tant en sin­gu­la­ri­sant, alié­nant à des digni­tés qui indiquent la majo­ri­té comme seul plan de salut et comme unique com­mu­nau­té.

N’importe quel poète vous dira qu’il n’est pas sûr que la poé­sie existe (c’est comme Dieu), ce qu’il y a, c’est un ordre poé­tique (l’ordre des gens qui (ne) se posent (que) la ques­tion de la poé­sie, disons). Ecrire que la peau de la tomate, ça tient la tomate, c’était cher­cher à anti­ci­per l’ordre poé­tique, qui est puis­sant, jésuite au mieux.

Une com­mu­nau­té qui ne se pose pas la ques­tion si se voue à la sclé­rose idéo­lo­gique d’une ins­ti­tu­tion, d’une répu­blique fran­çaise, d’un âge adulte,
toute chose recon­nais­sable à son sens des céré­mo­nies et à ce qu’elle
orga­nise la red­di­tion dans la fête,
dis­tri­bue les drogues en sachets – de marque Selbst –,
sépare et condi­tionne faire sali­ver et mettre en rage,
2 037 800 000 000 euros envi­ron,
un arc de triomphe en billets de 100 boules
et je m’arrêterai là du fait d’une hépa­tite.

  1. Existe aus­si en fron­chais cou­rant, tra­duit de l’allemand, nobi­lier, pro­vin­cial, ancien, contem­po­rain : Essai sur la ques­tion si Homere a connu l’usage de l’escriture…, Trai­té où est exa­mi­née la ques­tion agi­tée en ce temps, sca­voir si un pro­tes­tant peut se sau­ver…Exa­men de la ques­tion, Si les déci­ma­teurs ont l’intention fon­dée en droit à la per­cep­tion de la dîme des fruits inso­lites en Flandre…Dis­cours sur la ques­tion, si ceus qui font pro­fes­sion de la Reli­gion Refor­mée peuvent en bonne conscience assis­ter le par­ty d’AutricheFami­lier Eclair­cis­se­ment de la ques­tion, si une femme a esté assise au Siege Papal de Rome entre Leon IV. et Benoist III.Si toi aus­si sur un télé­siege tu te pose la ques­tion si tu peux sau­terLettre sur la ques­tion si l’essence du corps consiste dans l’étendue, etc.
  2. Un plat de san­té trop tar­dif ou pré­ci­pi­té, selon l’arc tra­cé dans Mon­taigne par De l’expérience des Essais. D’un côté, cita­tion de Tibère qui dit : qui­conque a vécu vingt ans doit répondre des choses qui lui sont nui­sibles ou salu­taires, et savoir se conduire sans méde­cine. De l’autre, Mon­taigne, pen­ché sur son self, rap­por­tant Tibère entre qua­rante ans et cin­quante ans : toute cette fri­cas­sée que je bar­bouille…
  3. Hen­ri Mes­chon­nic, Célé­bra­tion de la poé­sie
  4. « Para­doxa­le­ment ; dans la poé­sie fran­çaise contem­po­raine, il y a trop de poé­sie, pas assez de poèmes. Des poètes n’ont pas com­pris que les poèmes ont deux enne­mis, à la noci­vi­té variable. Le pre­mier est la poé­sie, le second est la phi­lo­so­phie. » Célé­bra­tion de la poé­sie
  5. Le rap­port de Mes­chon­nic au cou­rant est à lire dans deux com­men­taires :
    – sa cri­tique des tra­duc­tions de la bible « en fran­çais cou­rant ». Mes­chon­nic affirme qu’il faut au contraire « défran­çais­cou­ran­ti­ser», dans la mesure où le « cou­rant » est pour lui un lan­gage « déryth­mé » (sen­tence révo­ca­toire qui insiste sur une perte essen­tielle, celle de l’intrication du dire et du faire, dans et par le lan­gage). D’après lui, une tra­duc­tion de la bible en fran­çais cou­rant ne donne à lire qu’un ren­du sériel de signi­fiés bibliques, où « biblique » est atteint de la même fadeur que « poé­tique » en régime post-bache­lar­dien : qui com­mu­nique une impres­sion de bible.
    – ses réflexions sur le pro­verbe, qu’il consi­dère comme un apar­té social – constant et durable – au milieu du vau­de­ville des idéo­lo­gies. («Aujourd’hui, pour l’écriture, les pro­verbes res­tent des actes de dis­cours qui tiennent ensemble l’oralité, la col­lec­ti­vi­té, le trans­per­son­nel, conti­nuant, à tra­vers et contre les idéo­lo­gies lit­té­raires, à poser spé­ci­fi­que­ment le pro­blème des rap­ports entre le lan­gage et l’activité poé­tique, entre le sujet et le social, ce que, d’une cer­taine façon, mon­trait sans dire l’opposition du savant au popu­laire. » – Pour la Poé­tique V, Poé­sie sans réponse, Gal­li­mard, 442 p.)
    D’où que, pour Mes­chon­nic, le pro­ver­bial est le pôle posi­tif qui syn­thé­tise, résorbe, fond_de_velle le poli­tique comme moda­li­té de l’advention, alors que le cou­rant est le pôle néga­tif qui fond_de_velle l’idéologique comme mode de l’aliénation. Ain­si la pola­ri­té mes­chon­ni­cienne du pour­vu que ça tienne, son milieu, fonc­tionne dans l’écart entre :
    – l’irréductible et l’inactuel du lan­gage en régime biblique (où « biblique » est atteint de la même saveur que « poé­tique » chez Jousse : une langue cor­po­rel­le­ment fon­dée – à peu près la seule intui­tion que Mes­chon­nic valide chez Jousse);
    – la for­mu­la­tion col­lec­tive et actua­li­sante, à la fois spé­cu­laire et spé­cu­la­tive, des rap­ports sujet/société.
  6. Juste pour le plai­sir : « Nul homme, quelque dépra­vé qu’il soit, ne dira qu’il ne faut pas de morale ; car celui même qui serait le plus déci­dé à en man­quer, vou­drait encore avoir affaire à des dupes qui la conser­vassent. Mais quelle adresse, d’avoir don­né pour base à la morale la pru­dence ! quel accès ouvert à l’ascendant du pou­voir, aux tran­sac­tions de la conscience, à tous les mobiles conseils des évé­ne­ments !» (Mme de Stael, « De la morale fon­dée sur l’intérêt per­son­nel», dans De l’Allemagne)
  7. Les uns ont lu ces remarques comme du brut sau­vage, de l’émeraude brillam­ment encha­ton­nées aux choz­mêmes, des asser­tions qui fuient le dis­cours, qui fuient le lan­gage dis­cur­si­vi­sé. Les autres les ont esti­mées parce qu’ils y ont vu le lan­gage tra­qué jusqu’au point le plus cuit du dis­cours – les ter­ro­ristes jusque dans les chiottes. Les uns ont vu dans l’annulation du mou­ve­ment cau­sal impli­cite, déter­mi­né par le résul­tat, une volon­té de pré­ser­va­tion du mys­tère ou de réen­chan­te­ment. Les autres ont esti­mé que l’élimination des traces (de la tra­jec­toire) du cau­sal était un exer­cice de neu­tra­li­sa­tion, une chasse du sans-pour­quoi au-delà de la rose. Les uns ont une attente de poé­sie, un désir de poé­sie. Les autres ont une méfiance de poé­sie, un désir de poé­sie. Une ques­tion d’écrin, d’écart, d’école, de zon­zon.
  8.  Tomates, p54
  9. Le livre est une fête (Tomates, p34 et ssq) iro­nise sur les ten­ta­tives de popu­la­ri­sa­tion de la poé­sie qui en flattent l’aspect dis­trac­tif. La fête – amu­se­ment chez Ador­no – est un motif clas­sique de la cri­tique de la dépo­li­ti­sa­tion de l’art, après avoir été un motif révo­lu­tion­naire (chez Sade notam­ment).
  10. Bau­de­laire, Un hémi­sphère dans une che­ve­lure, le cas des cou­peurs de nattes… J’attire l’attention sur le dis­cours très conscient du vio­lon­gay sur son propre fan­tasme (son his­to­ri­ci­té notam­ment), ain­si que la réponse par­faite adres­sée à ceux qui, se sen­tant pro­ba­ble­ment mena­cés dans leur huma­ni­té pro­prette, se moquent de lui, et dont on ima­gine aisé­ment que les petits drames de por­naud pro­duit suf­fisent au ras­sa­sie­ment fan­tas­ma­tique (le déni de leurs féti­chismes pre­nant pré­ci­sé­ment la forme d’une affir­ma­tion de « nor­ma­li­té», conforme aux caté­go­ries exis­tantes). Voir cet entre­tien.
  11. Le plat concep­tuel, en poé­sie-domaine, est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant en ce qu’il se per­suade, sans cesse, qu’il n’est pas en train de faire tout un plat. Ain­si du poème de Ken­neth Gold­smith dont il est ques­tion là et par­tout ailleurs sur inter­net.