PAM552 – La dépatouille (un jeu)

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– Lève-toi et marche. La dépatouille est un jeu qui se joue à deux et lors duquel A donne à B des ordres qui doivent la mener à accomplir une action simple (se lever, marcher, boire un verre d’eau…). La contrainte tient dans le fait que B est totalement ignorante du gestuaire de la domestication sociale : ainsi, on n’obtiendra rien de B si on lui intime l’ordre « lève-toi, marche et bois ce verre d’eau », car les actions « se lever », « marcher », « boire », la deixis des « ce », ainsi que l’équation objectale « verre d’eau » lui sont parfaitement étrangères. B n’a de connaissances langagières que celles qui réfèrent à des parties de son corps et à des positions absolues par rapport à celles-ci. Alors si B, avachie sur un sofa, doit accomplir marcher et boire un verre, « imprime une courbe de 35° à ton bras gauche le long du sol » est un genre de début acceptable pour la redresser. Nous nommons B l’empatouillée ; A la dépatouilleuse.

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– Position de départ. L’empatouillée choisit sa position de départ : cette position implique le plus grand relâchement possible. La position de départ de l’empatouillée est son moment expressif ; un moment où les possibilités d’avachissement, où la mise à l’aise, le mettez-vous à l’aise, sont étendues au-delà des frontières de l’hospitalité. L’empatouillée n’est pas simplement l’hôte docile de la dépatouilleuse, c’est aussi un convive qui choisit où et comment il perd connaissance et organise ainsi la crime scene de laquelle il sera sauvé.

– D’où vient la dépatouille ? La dépatouille est née d’un moment de panne, de frustration, de conflit latent qui crispa les rapports. Des énoncés autoritaires remplacèrent la négociation autour de ce qu’il y a à faire, et à y repenser il devint clair que ces énoncés empruntaient aux figures du flic, du pimp, du gangster, du docteur, du parent, dont les discours sont à la fois des rappels à l’ordre sur le mode de la menace prévenante (« you better take some time and be careful about that ») et l’expression d’affects particuliers qui sont brandis, dans cet ordre, comme des attributs canoniques (« i’m not a violent man but you should be aware that… »).

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– Un supplicié en chacune. La dépatouille n’a pas pour but de mener un corps de la stase au mouvement. Ce que la dépatouilleuse conduit, c’est une opération de sauvetage qui détaille le passage de l’avachissement à la surrection. Mais la station debout, en tant que projet conventionnel qui dit la tenue et la disposition à marcher, n’est que le triomphe du gesteur impuissant et velléitaire en chacune de nous, et dont l’impuissance est maintenue par une duplicité des pratiques : sanctifiant un gestuaire singulier, il s’établit dans le décor d’un culte dont l’efficace ne tient qu’à la griserie d’écarts conventionnels ; mais, pontife incertain de ses effets, il se soumet au vicariat d’attitudes validées par la dramaturgie empoissante de ce culte. C’est ce supplicié en chacune que nous appelons l’empatouillée.

Déléguer sa puissance. La dépatouilleuse ne pose la question des volontés que secondairement par rapport à celle des puissances. Lors d’une dépatouille, la dépatouilleuse modalise autant le mouvement de l’empatouillée que son propre dégagement des rapports aliénants de la domination : démiurge d’une physique purement causalitaire (c’est elle qui par ses ordres provoque les accidents d’une substance réactive), elle ne peut, dans le cadre d’une partie de dépatouille, être qu’un démiurge malheureux puisque ce qui advient n’est pas le produit transi de ses ordres, mais la réponse d’une puissance sans détermination à une volonté de pouvoir déterminée. La dépatouille n’est donc qu’à la marge un agon (un jeu de pouvoir, de soumission ou de domination), c’est principalement un alea, une négociation d’impuissances autour des modalités de la puissance. Ainsi la dépatouille n’offre-t-elle pas le constat d’une correspondance entre des ordres et leur exécution, elle donne à voir ce qu’un corps peut lorsqu’il délègue sa déhiscence à une autre intelligence, une autre vitesse, un autre patron de dépli ou déploi.

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– Un embarras et une libération. La dépatouille est un embarras et une libération : elle progresse, laborieusement, dans la perspective de se rassembler, en vue de se tenir mais révèle une agonie sociale de surface (dans cette zone peu profonde de l’infra qui se laisse percevoir) et sait se constituer bonne pêche comme d’autres se constituent prisonniers ; elle s’adresse donc aux êtres socialisés soucieux de se dépatouiller, de faire bonne pêche de leur corps pour leur retour à l’instrumental des usages quotidiens.

– Une pratique de l’émancipation. La dépatouille est une pratique de l’émancipation qui cherche à se soustraire plutôt qu’à s’extraire. Elle progresse grâce à une soumission volontaire à une opération de sauvetage qui emprunte au moins autant aux formules de l’autoritarisme qu’aux tutoriels suaves de pliage de serviettes de bain.

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– L’élément hiératique des pratiques pulsionnelles. En décomposant l’action et les gestes qui la construisent, ce que la dépatouille expose c’est l’élément hiératique des pratiques pulsionnelles. Il ne s’agit pas de cultiver l’idéalisme selon lequel l’émancipation passe par le « débranchement du savoir » mais d’agacer la poix dramaturgique dans laquelle nombre de nos gestes sont pris. Ce qui se dresse, en fin de dépatouille, ne se dresse pas à l’usage des balisticiens : la trajectoire d’une dépatouillée est celle du héros falot de la validité auquel il ne faudra pas longtemps pour transformer ce triomphe en un paternalisme typique des valides envers les invalides. Expérimenter ça. Le subir. S’en soucier.

– Caution : dépatouiller n’est pas yoger. La dépatouilleuse n’est pas instructeur de yoga. C’est un auxiliaire temporaire qui, en dehors des exigences de son rôle, est une possible empatouillée. L’empatouillée n’est pas, comme le yogiste, l’échangeur gymnique de ses sensations propres. Qui s’offre, au cours d’une partie de dépatouille, aux ordres précis et contraignants d’une dépatouilleuse, remet temporairement aux mains d’un second la responsabilité de son sauvetage, délègue à plus puissant que soi le soin de son animation, ce qu’une physique des idéalités sociales n’autorise pas.

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– Le chantier sous le remblai. La dépatouille fait voir le pantin hominien dans toute la misère de ses gammes articulatoires. Les exécutions maladroites, bruyantes, vacillantes, d’ordres extrêmement précis et requérant technique, ainsi que la précarité érotique ou comique de certaines catalepsies, font apparaître, sous le remblai des gestes appris et des actions instrumentales (boire un verre d’eau, défaire ses lacets etc.), tout le chantier anthropologique.

– À la peine, à la lettre : un jeu intenable. La dépatouille donne à voir deux types d’effort qui mènent à des concentrations d’absurde : catalepsies précaires du côté de l’empatouillée qui tendue, rougeaude, veinée, à la peine, essaie de respecter à la lettre les indications qu’elle entend ; énoncés s’appliquant à la plus grande précision du côté de la dépatouilleuse, non sans maladresses, redondances, impérities (« bring your backside further back ») qui rappellent l’impéritie de l’empatouillée.

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– Fucked up → bizarre contortions → unfucked up. Les étapes de la progression de l’empoutaillée peuvent ressembler aux scènes de la dépatouille quotidienne avec toutes les altérations de celle-ci (drogue, maladie, handicaps, vieillissement, sex). En ce sens, la dépatouillée n’est pas un corps « libéré ». La dépatouillée est simplement un corps qui ne peut plus se considérer out of it ; corps achevé, qualifié, graduated.

– Qui dépatouille sagouine. Même si la dépatouille vise à organiser la crime scene, et passe d’un merdier-pas-possible à une position en fin de compte tenable, les joueurs doivent supposer qu’ils vont produire encore un merdier différent (avec les dommages inévitables de la surrection – knocking over furniture etc.).

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