Tirez sur – mais plutôt dans les jambes de – le médium (PAM4352)

Dans L’Efficacité Sym­bo­lique, Levi-Strauss rap­proche le cha­mane et le psy­cha­na­lyste. Il décrit leur double effi­cace, qui est aus­si celle des incan­ta­tions médium­niques : d’un côté, l’effi­cace rhé­to­rique (“rela­tion immé­diate avec la conscience”), de l’autre l’effi­cace magique (“rela­tion médiate avec l’inconscient”). En un sens, L-S fait du cha­mane à la fois l’auteur du chant et le héros de l’épopée. Choeur et quê­teur (L-S dit : “le pro­ta­go­niste réel du conflit”).

chamane psyChan­tant sa propre action, dra­ma­ti­sant son propre effet – comme on se donne de l’entrain en se frap­pant les joues, ou comme on appelle des orgasmes réels en les fei­gnant d’abord, en les simu­lant pour les faire mon­ter, ou comme les enfants qui se fouettent la cuisse pour faire avan­cer le che­val absent de leur crotch – c’est comme si le médium, le médium mono­lo­guant, était l’acteur et le dou­bleur, dou­blait ses propres pré­dic­tions de com­men­taires rhé­to­riques pré­cau­tion­neux (cor­rec­tions, retouches, méti­cules contra­dic­toires qui se donnent comme des pré­ci­sions : left, or right, i’m saying left but i’m fee­ling it can be the right side as well). Le com­men­taire sur ses propres gestes fait d’ailleurs par­tie du tré­sor sty­lis­tique du men­tisme décrit par Mou­nier («énon­cia­tion des gestes,‭ ‬énon­cia­tion des inten­tions et des com­men­taires sur les actes»).

Il y a donc une prise en charge, par le médium – en son dis­cours, en sa rhé­to­rique même – de la confu­sion, de toute la confu­sion, ce qui peut-être libère le lec­tu­ré de sa propre confu­sion, le dégage des approxi­ma­tions et le place dans la posi­tion à la fois pas­sive et maî­tresse de récep­teur, réac­tive une atten­tion sélec­tive (seuls cer­tains noms, cer­tains mots, sont per­çus comme signi­fiants). Et qui sélec­tionne domine son sujet, some­how. Et sort de la confu­sion. Le médium lit une liste de noms, de rela­tions, de mots, de faits vagues (acci­dent, mort, âges de la vie) et dans sa lita­nie se glissent sou­vent des voi­là, je vois tout ça, j’ai tout ça qui me vient, pre­nez ce que vous vou­lez, ser­vez-vous, accom­mo­dez-vous avec ça, un seul mot de vous et j’explore cette piste plus avant, un seul mot de vous et je l’abandonne pour tou­jours, pas de pro­blème, c’est votre choix, après tout “c’est vous qui voyez”. Le médium assume les erre­ments, les approxi­ma­tions, et cette assomp­tion vaut pour com­pé­tence qui aug­mente celle du lec­tu­ré, le déga­geant. Ce savoir-faire lui fait savoir ce qu’il savait déjà et lui fait faire ce qu’il aurait fait de toute façon (mode psy­cha­na­ly­tique).

Dans ce sens il s’incarne, comme le psy­cha­na­lyste objet du trans­fert, pour deve­nir, grâce aux repré­sen­ta­tions induites dans l’esprit du malade, le pro­ta­go­niste réel du conflit que celui-ci expé­ri­mente à mi-che­min entre le monde orga­nique et le monde psy­chique. (Levi-Strauss, L’Efficacité Sym­bo­lique)

On pour­rait dire que le médium, avec sa dra­ma­tique-rhé­to­rique, a une effi­cace du même genre. Le médium prend tout en charge, bal­lot et bar­da, et ne se repent d’ailleurs d’aucun de ses pas de côtés, le titu­be­ment étant le pas néces­saire de l’approche. Que ces erre­ments soient tré­pi­dam­ment hasar­deux, plus prompts à se four­voyer qu’à ouvrir des che­mins, ne les annule pas comme symp­tômes de sa cher­che­rie effi­cace : l’anglais ran­dom est le même que le fran­çais “ran­don” qui donne “ran­don­née”, intro­dui­sant en langue à une idée du pas déci­dé comme mode de l’approche, de la caval­cade comme mode de l’approximation. Le médium part en quête ; cette quête est labo­rieuse, per­la­bo­reuse : elle déchiffre (les signes des esprits, des astres etc.) et défriche (la forêt des voix et des noms). Tout ça pénible, dans la semoule dense du trans­fert. Le médium assume tout bar­da et bal­lot ; c’est là le gage de son hon­nê­te­té, de l’honnêteté de ses vues et de ses visions. Qu’il patauge est un gage. De bra­voure.

Héroïs­ma­tique ?

Que le chamane/médium/psychanalyste est auteur du chant ET héros de l’épopée (l’épopée de libé­ra­tion, de déga­ge­ment etc.) c’est peut-être trop dire. Il est moins héros que brave bête il est
d’une cer­taine façon héroïque en brave bête il mérite
« intré­pide», « ingé­nieux», « astu­cieux ».

Bonne mon­ture, des­trier fiable, por­tant tout le bar­da et fon­çant en forêt
forant le fon­cé de la tête ou par­fois du bal­lot le fon­cé
des formes et des signes et des noms
méri­tant tous les adjec­tifs en cas
homé­rique
der kluge X, der kühne Y.

Le médium (aus­si bien psy­chane ou cha­ma­na­lyste), plu­tôt qu’il n’assiège et ne domine l’Esprit, le reçoit, l’intègre, l’ingère et l’assimile. Chez quelques-uns, c’est un effet exclu­si­ve­ment magné­tique qui agit sur le sys­tème ner­veux de la même manière que cer­taines sub­stances. Chez d’autres, au contraire, l’exaltation de la pen­sée émousse la sen­si­bi­li­té parce que la vie semble s’être reti­rée du corps pour se por­ter dans l’Esprit. Chez les vrais pos­sé­dés, l’âme, une fois sous le joug de l’Esprit, se trouve sub­ju­guée ou obsé­dée, et ce jusqu’à être, pour ain­si dire, para­ly­sée. Ce sont là les vrais pos­sé­dés. Cette domi­na­tion ne se fait jamais tou­te­fois sans la par­ti­ci­pa­tion de celui qui la subit, soit par sa fai­blesse, soit par son désir. Le médium lit
péni­ble­ment bra­ve­ment dans le boul­ghour de l’invisible
rap­porte fidè­le­ment sans son­ger à main­te­nir les cita­tions en leur sta­tut
nulle auto­ri­té de parole n’y a droit
sans l’héroïsme du lec­teur.

Quoi qu’il en soit, l’héroïsme du médium pour­rait être envi­sa­gé comme, quoi qu’il en soit, un héroïsme de la parole trans­va­sée, trans­plan­tée et mâchon­née, un héroïsme de la parole spi­ri­tuelle ingé­rée, quoi que soit il. Cet héroïsme, en soi, est un héroïsme nou­veau (en soi) : héroïsme suf­fixé, héroïsm-atique, dont le champ n’est plus scien­ti­fique à la marge mais man­tique pleine page, expo­si­tion totale. Miel en bouche, miel en gastre.

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