Espace (un maintien de fonctionnalité)

Ce texte a été refu­sé par la revue Espace(s) qui l’avait com­man­dé. Cli­quer là pour lire pour­quoi.


I. L’été der­nier on m’a pas­sé com­mande d’un texte pour la revue de l’Observatoire de l’Espace du CNES.

II. La com­mande est venue avec deux PDF :
– des “consignes aux auteurs”, qui détaillent les attentes du comi­té édi­to­rial concer­nant le trai­te­ment du thème du numé­ro (“Espace : lieu d’utopies”) ;
– une fiche per­son­na­li­sée et spé­ci­fi­que­ment adres­sée qui indique une contrainte lexi­cale.

II.i. La contrainte lexi­cale est sus­ci­tée par le par­te­na­riat de la revue avec la Délé­ga­tion Géné­rale à la Langue Fran­çaise et aux Langues de France, dont la mis­sion est de “garan­tir un droit au fran­çais à nos conci­toyens” en pro­po­sant des termes de souche (c’est-à-dire avant tout pas anglais) pour dési­gner “les réa­li­tés du monde contem­po­rain et ain­si contri­buer au main­tien de fonc­tion­na­li­té de notre langue” (page de la DGLFLF).

II.i.i. Chaque année, à l’occasion du Salon de la Fête du Gala de l’Insurrection Fran­co­phone, la Délé­ga­tion pro­pose à des gens – dont, devant la dif­fi­cul­té posée par le nombre de gens dés­œu­vrés jusqu’à la dis­po­ni­bi­li­té, elle délègue le choix au res­pon­sable de la revue Espace(s), qui lui-même le délègue à des middle men de confiance1 – pro­pose donc à des gens mal triés d’écrire à par­tir d’un de ces termes pas anglais dont on recon­naît qu’ils sont fran­çais à ce qu’ils émanent d’une ins­ti­tu­tion qui, fran­çaise, nous veut du bien.

II.i.ii. Le vocable qu’on me pro­pose est : ÉMOTICÔNE.

II.i.ii.i. :’(

 

III. On m’indique que mon texte sera payé UN BILLET MAUVE à récep­tion.

III.i. La somme d’UN BILLET MAUVE est rare, sur­tout au sor­tir de l’été.

IV. Je file com­po­ser à Mar­seille, le cœur enflé d’une peine de cœur, de dif­fi­cul­tés finan­cières et du mauve sou­ci de ma page.

V. Dix jours passent, où je me drogue à mon insu.

VI. Com­po­sé, j’envoie.

VII. Je rentre à Ber­lin. J’attends.

 

LA REVUE ESPACE(S) 

La revue de l’Observatoire de l’Espace du CNES s’appelle Espace(s). Elle “incarne une démarche enga­gée pour favo­ri­ser la créa­tion lit­té­raire et plas­tique à par­tir de l’univers spa­tial.” (site de la revue)

Quelle est la nature de ce qui incarne une démarche ? La démarche c’est le corps est-il un énon­cé miroir de le style c’est l’homme ? Qu’implique un monde où c’est le mou­ve­ment qui sin­gu­la­rise avant le prendre chair ? Le carac­tère téléo­no­mique de ce mou­ve­ment (enga­gée pour) réduit-il la prise de chair à une étape inter­mé­diaire ; si oui, cette étape est-elle néces­saire ou contin­gente ? Si la sub­stance est contin­gente, parle-t-on d’un monde régi par l’accident ? Si le monde d’où nous parle la revue Espace(s) est bien régi par l’accident, qu’est-ce qui en lui pros­crit l’aperception du répé­ti­tif au constant ? Une léga­li­té du miracle per­ma­nent sur un Urgrund com­pré­hen­sif, ou de la soli­tude des faits sur un Ungrund abs­trait ? Du coup d’état per­ma­nent ou du coup de la panne répé­té ?

Je ne le sais pas. Il arrive même qu’on me pro­pose de me payer pour éta­blir ou consta­ter ne pas savoir répondre aux ques­tions que je pose, de me payer avec les mêmes jetons qui servent à payer les retraites, les recon­duites à la fron­tière, toutes sortes de rede­vances et la dette de la dette.

Il arrive que l’Institution me sol­li­cite, m’aborde un peu au hasard mais avec la ferme inten­tion de dépen­ser, pour me regar­der faire sem­blant de me conten­ter ne rien savoir des ques­tions qu’elle me pose.

Qu’en me sol­li­ci­tant elle me démarche ou qu’elle m’engage, il est à noter que c’est tou­jours pour. (Ne rien ten­ter savoir.)

Pour­tant la revue Espace(s) a soin de se mon­trer conscien­cieuse et curieuse : sa “volon­té clai­re­ment affi­chée” est “d’élaborer des expé­riences cultu­relles et d’en consi­gner les résul­tats.” (site de la revue)

En un sens c’est aus­si ma volon­té, son pro­gramme, leur affiche.
C’est là en un sens ma démarche, son corps, leur enga­ge­ment.

Mais, déjà, il tito­lo è cre­ti­no2. Déjà le titre, Espace(s), avec l’afféterie du (s), est insup­por­ta­ble­ment cré­ti­naud. Déjà le petit pour-la-route de la plu­ra­li­té des mondes est nigaud, fat et nigaud. Déjà le pauvre petit “s” empa­ren­thé­sé annonce la bonne volon­té (scoute), l’accolade (mis­sion­naire), l’ouverture (ins­ti­tu­tion­nelle).

TOUS LES (S) SONT DES PRISONNIERS POLITIQUES.

En ouvrant et fer­mant la paren­thèse autour du pauvre petit s de la plu­ra­li­té des mondes, la revue du CNES signi­fie sa volon­té d’ouverture à d’autres espaces que celui qui capi­ta­li­sé consti­tue son objet, notam­ment son ouver­ture à l’Espace Lit­té­raire (fer­mé).

La suite montre ce qu’on aurait dû voir si on avait su lire : qu’une volon­té clai­re­ment affi­chée s’appelle d’abord vel­léi­té, et que ce qu’en pre­mier lieu veut la revue Espace(s) c’est au calme être vue vou­lant3, comme on peut par­fois s’égarer à pré­fé­rer à dési­rer être consta­té dési­rant.

La revue Espace(s) veut, par exemple, être vue vou­lant résis­ter aux cli­chés, tra­vailler aux lisières, bra­ver les assi­gna­tions :

Dans chaque ouvrage, l’enjeu est de déjouer l’entrée sym­bo­lique qui pré­do­mine sou­vent notre rap­port à l’Espace. Si le pou­voir d’attraction et de fas­ci­na­tion du milieu spa­tial ne peut être nié, l’objectif de l’Observatoire de l’Espace à tra­vers la revue Espace(s) est, comme le dit son res­pon­sable de la rédac­tion Gérard Azou­lay, de “bâtir une métho­do­lo­gie des­ti­née à faire per­ce­voir que nous sommes autant habi­tants de l’espace qu’habités par lui, et donc in fine d’abolir cette par­ti­tion fic­tive”. (site de la revue)

En dépit du gad­get de la poro­si­té dia­thé­tique4 et mal­gré un soup­çon jamais levé sur toute idée d’habi­ta­tion5, le pro­gramme du res­pon­sable de la revue m’arrête et me met au tra­vail, sur­tout pour ce qu’il fait dis­pa­raître la capi­tale d’espace, trou­blant les méto­nymes.

 

« NOUS SOMMES UNE INSTITUTION ET D’AILLEURS J’ASSUME »

VII. Je rentre à Ber­lin.

J’attends.

(Il y a un pro­blème ?)

VII.i. Il y a un pro­blème.

VII.ii. Poème votif de fin d’attente
Ma démarche
          sus­pen­due à son
Corps
en
                   gage-
Moi
                uni
                 vers
    ce qui     (s’)    espace.

VIII. L’attente prend fin alors que je négo­cie un décou­vert au gui­chet de la Volks­bank, par un coup de fil du com­man­di­taire,

VIII.i. coup de fil inter­rom­pu par un vigile migrai­neux dont je ne retiens que cette phrase : “Nous sommes une ins­ti­tu­tion et d’ailleurs j’assume.”

VIII.i.i. (La phrase est du coup de fil du com­man­di­taire, pas du vigile dont le coup de fil dans le lob­by de la banque aug­men­tait la migraine.)

VIII.i.i.i. (Le vigile jus­ti­fie en des termes tout autres mon évic­tion du lob­by : ce n’est pas le lieu et d’ailleurs il a une migraine.)

VIII.i.ii. “Nous sommes une ins­ti­tu­tion et d’ailleurs j’assume” est une phrase du res­pon­sable édi­to­rial de la revue Espace(s) et d’ailleurs de la revue Espace(s) elle-même en tant qu’elle est, d’ailleurs, l’Observatoire du Centre Natio­nal d’Études Spa­tiales.

VIII.i.ii.i. Phrases de ser­vice, comme corps pris dans démarche ano­dine,
au coeur des contra­dic­tions de l’engagement
de ce qui, contin­gent, cherche son néces­saire d’allant.
Et la véri­té est ici d’ailleurs – elle dode­line

IX. Nous remet­tons ce qui reste à se dire à un coup de fil du len­de­main, dont j’ai un sou­ve­nir plus pré­cis.

IX.i. (Par sou­ci de briè­ve­té, j’ai repro­duit infra de ce coup de fil l’esprit, sa teneur, leurs mots.)

X. En résu­mé, le com­man­di­taire pro­pose d’amputer le texte de tout ce qui :
A. cri­tique la Délé­ga­tion Géné­rale à la Langue Fran­çaise, un par­te­naire ins­ti­tu­tion­nel qu’il ne s’agit pas d’offenser ;
B. cri­tique les termes mêmes de la com­mande en don­nant à la fiche ÉMOTICÔNE une impor­tance gro­tesque.

X.i. Le pro­blème de ces amé­na­ge­ments, c’est qu’ils dépouillent mon dis­po­si­tif d’au moins deux de ses agents.

X.i.i. En effet, un des objets du texte est l’interrogation des mis­sions, des fonc­tions et de la logique de ces fonc­tions : com­man­di­taire vou­lant-être-vu-ouvrant, bar­bons du fran­çais-de-droit, poète licen­cieux requis par la science, scien­ti­fique strict-par­leur. Or les deux pre­miers sont, dans la ver­sion amen­dée, évin­cés.

X.ii. Mais curieux d’assister jusqu’au bout à la jus­ti­fi­ca­tion au je de l’homme de lettres d’une coupe franche au nous de la rai­son ins­ti­tu­tion­nelle, je fais ma plus belle algue et obtiens que mon inter­lo­cu­teur sta­bi­lote les pas­sages “qui ne vont pas” (cf. X. A. & B.).

 

GAMBERGE SUR LES INTENTIONS

XI. Ayant besoin du BILLET MAUVE et d’ailleurs pas envie de prê­ter le texte au caviar­dage, se pose à moi la bonne vieille ques­tion poli­tique, pra­tique, éthique :

QUE FAIRE ?

XI.i. (Ques­tion brû­lante de ma démarche, son corps, notre mou­ve­ment.)

XI.ii. Je me la pose sérieu­se­ment ; d’abord parce que ça me fait jouir, ensuite parce que l’inconfort qu’il y a à y consa­crer du temps n’égale pas l’angoisse qu’il y aurait à consta­ter avoir trai­té un dilemme pra­tique, éthique, poli­tique, comme un chien fout sa merde.

XI.iii. Mes amis ber­li­nois et mon amie N., bien plus cas­seurs que moi, m’engagent à
1. accep­ter une publi­ca­tion caviar­dée,
2. empo­cher les thunes,
3. publier ensuite la ver­sion inté­grale, ailleurs.

XI.iii.i. Je les entends sur un point : refu­ser l’arrangement et la thune qui va avec teinte néces­sai­re­ment le refus d’un “héroïsme du cen­su­ré” typi­que­ment petit-bour­geois. Et qui ferait de ce refus l’estrade d’une per­for­mance de radi­ca­li­té ne pour­rait que faire voir sur cette estrade aus­si une per­for­mance de classe.

XI.iii.ii. Mais leur prag­ma­tisme émeu­tier m’est étran­ger. Mon tam­bour éthique tourne à 1000rpm, déjà, c’est trop tard, la ques­tion est posée en conscience.

XI.iii.ii.i. En conscience, pour­quoi accep­ter de sup­pri­mer les réfé­rences à la Délé­ga­tion ? La cri­tique douce d’une léga­li­té interne des langues ins­ti­tu­tion­nelles n’est rien à côté du pro­gramme de ces com­mis­sions  – typique des organes répu­bli­cains en leurs mani­fes­ta­tions colo­niales («garan­tir » à des gens qui s’en tapent quelque chose dont ils n’ont pas besoin, au nom de prin­cipes qui leur sont étran­gers).

XI.iii.ii.ii. En conscience, pour­quoi accep­ter de sup­pri­mer ce qui dis­cute les termes du com­man­di­taire ? Celui-ci peut bien consi­dé­rer la fiche ÉMOTICÔNE ano­dine (“c’est un simple docu­ment de tra­vail qui n’exprime pas une posi­tion de la revue”), elle reste le maté­riau à par­tir duquel il m’était deman­dé de tra­vailler. Bien que mon texte en exa­gère l’importance (dans un dis­po­si­tif expli­ci­te­ment pisse-froid qui fait conver­ser les mis­sions et les formes d’intercession), je n’enfreins en rien, ce fai­sant, les consignes du comi­té.

XII.iv. Si j’accepte le caviar­dage, je laisse irré­so­lue la ques­tion éthique ; or pour qui se sou­cie d’éthique (et on n’est vrai­ment pas obli­gé), cette irré­so­lu­tion est un bou­let sur la voie de l’ataraxie (ques­tion pra­tique ; réponse stoï­cienne).

XII.v. Si j’accepte, je me main­tiens encore dans une posi­tion inadé­quate, sacri­fiant à une éthique du rachat (le cachet qui com­pense), ren­dant plus visible (à mes propres yeux d’abord) cette inadé­qua­tion (ques­tion éthique ; réponse spi­no­zienne).

XII.vi. La réponse la plus radi­ca­le­ment poli­tique à la ques­tion m’est don­née par mon ami L., le plus évi­dem­ment radi­cal de tous mes amis. Elle se jus­ti­fie via Dio­gène – le plus évi­dem­ment etc. – : si j’ai l’occasion de dépos­sé­der un puis­sant de son fétiche, je ne dois pas m’en pri­ver. Mais c’est à la seule condi­tion de pié­ti­ner ensuite devant lui ce fétiche.

XIV.vi.i. Accep­ter, donc, le caviar­dage, mais ensuite : brû­ler la thune.

XII.vi.i.i. Un brin dra­ma­tique, et pas tou­jours lisible.

XII.vi.i.i.i. D’autant que je ne suis pas sûr que le fétiche soit tant dans ce cas le bif­ton que la pré­ro­ga­tive édi­to­riale sur le lit­té­raire ou le poé­tique. Et le der­nier mot de la rai­son ins­ti­tu­tion­nelle.

XII.vii. J’opte fina­le­ment pour la méthode Key­ser Söze, sug­gé­rée par mon amie A. : il a com­man­dé, j’ai livré, il raque et ferme sa gueule – s’il vou­lait des fleurs sur le paquet, il fal­lait deman­der des fleurs sur le paquet.

XII.vii.i. Or le com­man­di­taire n’a pas deman­dé de fleurs sur le paquet. Il a même plu­tôt inci­té à ce qu’on pour­rait appe­ler foutre la merde : « Humour✓, iro­nie✓, aci­di­té✓, et même méchan­ce­té✓ ou vio­lence✓, prise de risque for­melle✓, ouver­ture du sens✓, atten­tion aux détails✓, au quo­ti­dien✓, au maté­riau ver­bal spé­ci­fique✓, sont des voies pos­sibles pour s’éloigner des ten­ta­tions de for­mules trop gran­di­lo­quentes quand l’Espace est en jeu. » (Consignes aux auteurs, « Lignes édi­to­riales», coches miennes).

XII.vii.i.i. Mais voi­là, avec le com­man­di­taire ins­ti­tu­tion­nel c’est comme avec les syn­di­cats : quand, le plus ardem­ment conscien­cieu­se­ment minu­tieu­se­ment pos­sible, on se met, croyant répondre à leur appel, à foutre la merde, c’est tou­jours une fin de non-rece­voir, parce qu’on n’avait pas bien com­pris, c’était pas comme ça qu’il fal­lait entendre foutre, la, et merde.

XII.vii.i.i.i. Et merde. Mot­to oppo­sable : c’est en la fou­tant mal, la merde, qu’on tape là où ça le fait, mal.

XIII. Je reçois les pro­po­si­tions de caviar­dage et ren­voie poli­ment :
1. non, vrai­ment, le texte ampu­té  perd toute sa per­ti­nence ;
2. voi­ci m’IBAC et BIN de bank, et faise abou­ler thune, cen­time endis­tin­gué.

XIV. On m’informe en réponse que je tou­che­rai 250 roros pour le tra­vail d’écriture, mais que l’autre moi­tié du mauve aurait cor­res­pon­du à l’achat exclu­sif des droits du texte,

XIV.i. ce à quoi je me serais de toute façon oppo­sé.

XIV.ii. À une amie qui me fait remar­quer ce qu’il y a de radi­cal dans l’option choi­sie, je réponds que c’est, en dépit de son nom, pro­ba­ble­ment la moins radi­cale de toutes, parce que A. Elle est légale (je ne fais pas sem­blant de céder les droits pour ensuite repro­duire le texte) ; B. Elle mène au meilleur com­pro­mis pos­sible (droits de repro­duc­tion pré­ser­vés donc pos­si­bi­li­té pré­ser­vée de la pré­sente expo­sure ; thunes en moins mais pas rien non plus).

XV. Fina­le­ment on n’apprend rien d’autre de cette para­bole que ce qu’on savait déjà :

  • l’Institution existe ;
  • de l’institution existe plus den­sé­ment dans l’Institution qu’ailleurs ;
  • de l’institution n’est pas éga­le­ment répar­tie (et si “il y a de l’institution par­tout et qui est dis­tri­buée en nous-mêmes”, elle est prin­ci­pa­le­ment dis­tri­buée en cer­tains lieux et cer­tains nous);
  • que l’Institution engage ou démarche, elle ne s’adresse jamais à autre qu’à elle-même ;
  • la capi­tale d’Institution n’est pas une capi­tale d’essence mais ;
  • la capi­tale d’Institution cha­peaute des logiques ins­ti­tu­tion­nelles, une rai­son ins­ti­tu­tion­nelle, une con-spi­ra­tion ins­ti­tu­tion­nelle, une visi­bi­li­té, une tan­gi­bi­li­té, une intel­li­gi­bi­li­té des objets éma­nés de ou sus­ci­tés par l’Institution qui débordent l’Institution – débordent sur les Per­sonnes (et dans l’engagement comme dans le ser­vice, la per­sonne perd en géné­ral);
  • la visi­bi­li­té, la tan­gi­bi­li­té et l’intelligibilité ins­ti­tu­tion­nelles ne dif­fèrent pas signi­fi­ca­ti­ve­ment de celles de la mar­chan­dise (visi­bi­li­té de la recon­nais­sance, tan­gi­bi­li­té de la vali­da­tion, intel­li­gi­bi­li­té indexée);
  • que l’Institution fasse un usage du droit d’auteur confis­ca­toire des objets qu’elle consacre (achat exclu­sif) ne fait que rendre expli­cite le type de valo­ri­sa­tion de ces objets et pour tout dire le genre de féti­chisme sur les­quels repose toute éco­no­mie ins­ti­tu­tion­nelle.

Bonus :

 

I. GAMBERGE SUR LES INTENTIONS

Qu’est-ce que la vie des humains une image de la déi­té
Évo­luant sous le ciel, tous les ter­riens
voient celui-ci. Mais lisant pour ain­si dire, comme
Dans une écri­ture, les humains ils imitent
l’infini et le pro­fus.
Frie­drich Höl­der­lin6

1. Le texte qu’on me pro­pose d’écrire pour la revue Espace(s) doit inté­grer deux contraintes : celle, thé­ma­tique, qui gou­verne à ce numé­ro («Espace : lieu d’utopies») ; celle, lexi­cale, qui place chaque auteur sous la tutelle d’un vocable.

2. La contrainte thé­ma­tique est sus­ci­tée par la pers­pec­tive, à (très) moyen terme, de l’établissement de colo­nies extra­ter­riennes, en tant que cette pers­pec­tive retrempe le carac­tère uto­pique des rap­ports à l’Espace.

2.1. L’Espace, au sens méri­tant capi­tale, s’entend comme ensemble des espaces situés au-delà du ciel des humains.

3. La contrainte lexi­cale est sus­ci­tée par le par­te­na­riat de la revue avec la Délé­ga­tion Géné­rale à la Langue Fran­çaise et aux Langues de France, dont le but est de “garan­tir à nos conci­toyens un droit au fran­çais”.

La délé­ga­tion géné­rale coor­donne un dis­po­si­tif de dix-huit com­mis­sions spé­cia­li­sées de ter­mi­no­lo­gie, char­gées de pro­po­ser des termes fran­çais pour dési­gner les réa­li­tés du monde contem­po­rain et contri­buer ain­si au main­tien de la fonc­tion­na­li­té de notre langue. (site de la DGLFLF, rubrique “Nos prio­ri­tés”)

4. Tous j’imagine son­geons fixant le ciel aux espaces qui le dépas­sant nous dépassent ; tous par­ta­geons cha­cun sa jargue l’aspiration de la langue fran­çaise sous sa tutelle répu­bli­caine : un main­tien de fonc­tion­na­li­té dans

le monde contem­po­rain.

4.1. Je nous crois tous concer­nés à tous termes par ce qui nous dépas­sant nous attire et par ce qui nous peu­plant nous main­tient.

4.2. J’ai moi-même pour le ciel au-des­sus de moi et la langue en moi un sou­ci qui va de la consi­dé­ra­tion à la sidé­ra­tion.

5. Le vocable sous lequel est pla­cé le texte qu’on me pro­pose d’écrire est ÉMOTICÔNE – mot anglais que seul les accents fran­cisent7. Une fiche s’applique à en sug­gé­rer des rap­ports avec le thème du numé­ro. En guise d’illustration, des pho­tos pré­sen­tées ico­niques de la conquête spa­tiale, toutes sous copy­right NASA.

“Certaines images resteront à jamais gravées dans l’histoire spatiale. Vues et revues, elles en finissent par devenir de véritables émoticônes chargées d’émotions : Neil Armstrong posant le pied sur la Lune en 1969, cosmonautes russes et américains lors de l’amarrage historique de Soyouz et Apollo en 1975, des spationautes de multiples nationalités à bord de l’ISS ou l’astronaute Karen L. Nyberg contemplant la Terre dans le module Kibo de l’ISS. ©NASA” (Fiche ÉMOTICÔNE, figures et légende)

Cer­taines images res­te­ront à jamais gra­vées dans l’histoire spa­tiale. Vues et revues, elles en finissent par deve­nir de véri­tables émo­ti­cônes char­gées d’émotions : Neil Arm­strong posant le pied sur la Lune en 1969, cos­mo­nautes russes et amé­ri­cains lors de l’amarrage his­to­rique de Soyouz et Apol­lo en 1975, des spa­tio­nautes de mul­tiples natio­na­li­tés à bord de l’ISS ou l’astronaute Karen L. Nyberg contem­plant la Terre dans le module Kibo de l’ISS. ©NASA” (Fiche ÉMOTICÔNE, figures et légende)

 

4.2.1. Si la langue-en-moi et le ciel-au-des­sus-de-moi per­sistent à se lais­ser consi­dé­rer, c’est qu’un monde à moi récem­ment archaïque leur a por­té une atten­tion scien­ti­fique dure qui, infu­sant, a éle­vé mes contem­po­rains avec moi à un degré de maî­trise du sujet qu’on dirait conver­sa­tion­nelle ou conver­sa­toire.

4.2.2. Si la langue-en-moi et le ciel-au-des­sus-de-moi insistent à sidé­rer, c’est que l’exploration, spa­tiale comme lin­guis­tique, n’a pas ren­du plus tan­gible l’idée d’une com­mu­nau­té de sorts entre contem­po­rains.

6. Jeune contem­po­rain exem­plaire, je me consi­dère bêta de ma langue et n00b de mon espace 8. D’ailleurs je ne suis fami­lier d’aucune des pho­tos pré­sen­tées sur la fiche ÉMOTICÔNE et, à part le débar­que­ment d’Armstrong – que le récit fait par mes grands-parents acca­pare si à une his­toire, d’abord à celle de la télé­vi­sion –, les évé­ne­ments que ces pho­tos illus­trent me sont incon­nus.

6.1. D’où que, si je me prends exem­plai­re­ment pour bêta ou n00b en l’espèce, la revue Espace(s) méjuge la façon dont son objet joue dans les têtes rêveuses ordi­naires

du monde contem­po­rain.

7. Les émo­ti­cônes sont des signes ico­niques 9. Leur effi­cace est dis­cur­sive. La conver­sa­tion est le lieu où elles s’inscrivent le mieux ; en un sens elles en consti­tuent la ponc­tua­tion affec­tive.

8. Posé moi n00b ou moi bêta, les images illus­trant la fiche ÉMOTICÔNE ne peuvent consti­tuer des émo­ti­cônes qu’en conver­sa­tion d’initiés,

8.1. contrai­re­ment aux cou­rantes :-) ;-) :-(
qui sont en essaims dans les chats depuis l’époque des rooms (salons ou cla­var­doirs en fran­çais pour qui y a droit) et sont connues jusque par qui n’aurait d’expertise qu’en cha­grin :’(
ou qu’en per­plexi­té :-/

9. Il arrive qu’une émo­ti­cône sai­sie au cla­vier appa­raisse à l’écran sous sa forme gra­phique – le plus sou­vent un rond jaune et une éco­no­mie de traits ou points noirs des­si­nant un visage. Mais consi­dé­rant l’usage en tout cas il est rare, très rare qu’une pho­to soit jouée en conver­sa­tion comme émo­ti­cône, sur­tout si la per­cep­tion de ce que figure cette pho­to sup­pose un for­mat dépas­sant celui d’un bas-de-casse de corps rai­son­nable.

Jeu d’émoticônes photographiques expérimentales au format d’un bas-de-casse de corps déraisonnable (48-48px) ©NASA

Jeu d’émoticônes pho­to­gra­phiques expé­ri­men­tales au for­mat d’un bas-de-casse de corps dérai­son­nable (48–48px) ©NASA

 

10. En revanche, une image qui « vue et revue » « finit par deve­nir » autre chose qu’elle-même peut éven­tuel­le­ment s’appeler mème, mot fran­çais que seul l’accent grave dis­tingue de son équi­valent anglais, mot du grec admis­sible au fran­çais de droit.

11. Pour­tant les pho­tos de la fiche ne sont pas non plus des mèmes à stric­te­ment par­ler – et c’est à regret qu’on se trouve, poète requis par la science, devoir don­ner le spec­tacle de sa dépa­touille avec un cer­tain par­ler strict.

11.1. Les pho­tos de la fiche auraient d’abord des chances de deve­nir des mèmes si elles étaient connues du noob ou bêta que je suis, mais encore alors leurs chances seraient maigres.

11.2. Le pro­blème des pho­tos de la fiche est qu’elles illus­trent et dans une cer­taine mesure édi­fient : ce sont des images-jalons de l’exploration spa­tiale, des indi­vis d’image, icônes pour alma­nachs, syn­thé­tiques de pro­fus et de dis­cret d’histoire.

12. En tant que jalons que syn­thèses, ces images sont peut-être déjà des élé­ments de la conver­sa­tion que les contem­po­rains entre­tiennent sur le ciel, peut-être ces images sont-elles, concur­ren­çant en clar­té le dis­cours (même en fran­çais de droit et en strict de tout par­ler), des entre­tiens éclairs sur un uni­ver­sa­lisme ter­rien propres à conso­ler du pro­fus funeste des guerres et des sangs et à ras­su­rer sur
la qua­li­té humaine de tout ce qui pro­fus évo­lue, fonc­tionne,
foi­sonne sous le même ciel
tout ce qui pris sous le même feu s’admet donc pris sous les mêmes cieux. transparent-10 ©NASA

13. Les images de la fiche sont encore ou déjà des tableaux, des tableaux d’archiviste – le copy­right tra­hit l’archive consciente, la des­ti­na­tion connue de l’image au moment de la prise, l’usage qu’il en sera pro­po­sé de faire dans les CDI ou pour tous les Tra­vaux Pra­tiques Enca­drés du monde libre ou même à la limite

du monde contem­po­rain.

13.1. Les images de la fiche sont des vignettes d’édification com­po­sées en vue de leur suf­fi­sance à dire ou signa­ler ce qu’elles illus­trent, mais impar­fai­te­ment fata­le­ment car

13.1.1. il n’y a pas d’événement dont la foi­son s’abrège en une image aus­si pour­rait-on dire en un sens

13.1.1.1. que l’image qui com­pose et l’image qui explique éga­le­ment com­pliquent.

mèmes

Pedo­bear, Troll Face et Le Len­ny Face, trois mèmes muets. Le Len­ny Face est une des rares com­po­si­tions émo­ti­cônes deve­nues mèmes.

 

14. Élé­ments de la conver­sa­tion entre­te­nue sur le ciel, ces images n’y joue­raient pas tant dis­cur­sives que sémiotes, sémiotes d’unité des­ti­nale, d’unique des­ti­na­tion comme il faut de tout temps à nos contem­po­rains des ciels ou des cieux pers­pec­tifs, plu­riels pour la forme, indi­vi­sibles en fait, plu­riel disant la soli­da­ri­té des sorts.

15. L’émoticône, ponc­tua­tion affec­tive, s’inscrit dans le cours d’une conver­sa­tion. Le mème lui ne peut y jouer (ce n’est d’ailleurs pas la voca­tion de tout mème et ça l’est davan­tage pour les mèmes muets) que sur le mode du com­men­taire, bro­che­tant l’ensemble d’une conver­sa­tion, recon­no­tant sau­va­ge­ment ce qui croyait avoir conquis sa lit­té­ra­li­té.

15.1. L’émoticône est conver­sa­toire, le mème est com­men­taire. L’émoticône fait signe au moment de sa prise, le mème opère une res­sai­sie glo­bale de ce qui tran­quille­ment se disait ou s’était dit, voire de ce qui reste ou res­tait encore à se dire.

16. L’émoticône ponc­tue, tou­jours. Elle ponc­tue quelque chose quand il y a quelque chose qui se laisse ponc­tuer, mais aus­si quelque chose quand il n’y a rien de ponc­tuable et même d’ailleurs quand il n’y a rien, abso­lu­ment rien ou qu’il semble ne rien y avoir, l’émoticône ponc­tue encore, mais alors quelque chose comme un fan­tasme ouvert à la para­noïa (Pour­quoi sou­rit-elle ? Qu’est-ce qui le fait cli­gner ?).

17. La ponc­tua­tion affec­tive par l’émoticône trouve la rai­son de sa pro­pa­ga­tion mas­sive dans la com­mu­ni­ca­tion ins­tan­ta­née. L’émoticône désa­morce, dans le moment de l’énonciation, la ten­sion née de l’incertitude sur les dis­po­si­tions ; elle étouffe, endigue, bloque, bêta-bloque la gam­berge sur les inten­tions, consi­dé­rée lente et frus­trante, pesante.

18. Le (très) moyen terme de l’utopie qu’il m’est deman­dé de consi­dé­rer pour ce texte oblige, force –

18.–1. pour ne pas tom­ber dans un uto­pisme axio­ma­tique qui aurait pour pré­misse un saut tech­no­lo­gique inen­vi­sa­geable par nos contem­po­rains et requer­rait, sur les modèles mor­tel­le­ment chiants du pacte roma­nesque ou de l’expérience de pen­sée, un assen­ti­ment de prin­cipe –

18′. oblige-force à poser la com­mu­ni­ca­tion supra­lu­mi­nique impos­sible,

18.1. soit l’impossibilité de la com­mu­ni­ca­tion ins­tan­ta­née dans l’Espace.

Lan­gage du numé­rique et de la dis­tance, faci­li­ta­trice du trans­fert de l’émotion, l’émoticône peut deve­nir un outil des com­mu­ni­ca­tions dans l’Espace. Les liai­sons radio, lentes et frus­trantes, paraî­traient peut-être moins loin­taines et irréelles accom­pa­gnées de ces petits sym­boles vec­teurs d’humanité et d’affects. Depuis la Lune ou depuis Mars, la vie quo­ti­dienne des pre­miers extra-Ter­riens serait dif­fu­sée à l’humanité toute entière sans tra­duc­tion, sans média­teur. Quelles nou­velles émo­ti­cônes seraient alors inven­tées par les astro­nautes pour trans­crire l’inconnu et par­ta­ger ces sen­sa­tions inédites ? (fiche ÉMOTICÔNE, extrait)

19. À sup­po­ser que des « sen­sa­tions inédites » puissent se « par­ta­ger » comme com­po­si­tions affec­tives hyper­sin­gu­lières, qu’en dirait une émo­ti­cône ?

20. Les émo­ti­cônes appar­tiennent à la conver­sa­tion, et ce qu’elles gagnent en effi­cace dans la conver­sa­tion, elles le perdent en puis­sance d’adresse puisqu’elles ne par­tagent par défi­ni­tion que ce qui est déjà com­mun.

20.1. Com­ment ima­gi­ner qu’une émo­ti­cône offre en par­tage un inédit d’affect ou un inédit de sen­sa­tion sans consti­tuer elle-même une énigme à peine moins pro­fonde qu’une com­mu­ni­ca­tion extra­ter­restre ?

20.1.1. Et si une com­mu­ni­ca­tion radio, plus len­té­frus­trante, per­met de ten­ter de dire la com­plexi­té d’une com­po­si­tion affec­tive et faire entendre dans cette ten­ta­tive l’inédit de cette com­po­si­tion sans sacri­fier à la célé­bra­tion de cet inédit (ce que risque l’énigme émo­ti­cône en tant qu’icônose), alors pour­quoi, sauf par ludisme alta­vun­cu­laire (mots croi­sés, sudo­ku), accom­pa­gner l’énigme de son effort de réso­lu­tion ?

20.1.2. Veut-on l’énigme ? Veut-on son effort de réso­lu­tion ? Veut-on se don­ner des occa­sions de dire « wow», « ouah», («diantre » en fran­çais-de-droit) ?

 

II. AMIS DE NOUS-MÊMES

L’utopie ne signi­fie pas la réa­li­té, mais l’indique dis­cur­si­ve­ment.

Louis Marin10

21. L’Espace capi­tal est le nom contem­po­rain en charge de ce qui nom­mé cieux main­tint long­temps le monde ciel com­pris dans l’orbe d’une topique.

22. Le rêve énon­cé sur la fiche ÉMOTICÔNE est un rêve de lieu com­mun, conduc­teur de conver­sa­tion, la conver­sa­tion inter­si­dé­rale affec­tive entre humains ter­riens et extra­ter­riens éga­le­ment affec­tés puisque humai­ne­ment affec­tés mais dif­fé­rem­ment affec­tés puisque dif­fé­rés, sépa­rés par la dif­fé­rence des ciels.

22.1. La conver­sa­tion idéale est défi­nie “non-ver­bale”, “uni­ver­selle”, “immé­diate”,

22.2. c’est-à-dire rien de moins qu’une exten­sion à l’Espace capi­tal de la dys­to­pie toute ter­rienne de la com­mu­ni­ca­tion.

22.2.1. Cette dys­to­pie pose le pré­sent du lan­gage et le pré­sent de l’espace comme une carence voire injus­tice faite aux affects, aux sen­sa­tions.

limes_guy

Limes guy (l’homme aux citrons verts), un mème de la pro­fu­sion funeste. 1 – Pat­tern muet issu d’une publi­ci­té pour vête­ments ; 2 – Mème ori­gi­nal (pour­quoi ne puis-je pas tenir tous ces citrons verts ?) ; 3&4 – Varia­tions par per­mu­ta­tion (pour­quoi tenir ne peut-il citron­ner vert tous ces “je” ? ; ?pour­quoi tout tiens ces citrons verts d’impuissance je,)

 

23. Le fan­tasme tapi dans l’émoticône est celui de la com, la conduc­tion inal­té­rante d’affects inal­té­rés.

23.1. Ce rêve, parce qu’il tend vers la sémiose pure, ne s’entretient qu’au prix d’un renon­ce­ment à l’espace com­mu­nau­taire du lan­gage où s’aboulent et s’adviennent les rêveurs. Il ne consi­dère que le lieu de l’entretien ou de la conver­sa­tion, ne lui connaît pas d’extérieur.

23.1.1. Aus­si ne peut-il consi­dé­rer son hors-lieu que sur le mode du regret.

23.1.1.1. La dis­tance deuil de la proxi­mi­té, l’affection réci­proque et l’affection com­mune ensemble indi­cible, inéga­lable en langue, indiquent le pôle rési­gné de cette uto­pie : un cou­cou de l’autre rive (mélan­co­lie des signes tra­vaillée par le deuil de la proxi­mi­té et le deuil du lan­gage) ;

23.1.1.2. l’affect-de-droit en consti­tuant le pôle conqué­rant.

23.1.1.3. L’esprit de conquête dans la rési­gna­tion = le res­sen­ti­ment (envers ici tout ce qui fuit, échappe, cir­cule sans décla­rer de pro­jet de sens ou de sen­sa­tion).

24. Ce dont il y va dans la sémiose de l’émoticône régnante, c’est la pré­ser­va­tion dans l’Espace de la com­mu­nau­té humaine sur terre.

24.1. Autre­ment dit, l’objectif d’un tel code est le main­tien de fonc­tion­na­li­té d’une com­mu­nau­té qui pour n’être plus prise sous le même feu sou­haite encore être prise sous les mêmes cieux. Quelles émo­ti­cônes seraient alors uti­li­sées pour com­bler l’Espace sou­dain capi­ta­li­sé que doit tra­ver­ser l’entretien ou la conver­sa­tion
peut se dire
sur quel ciel com­mun s’entend-on main­te­nant ? sous quel ciel s’entend-on être pris ?

24.1.1. ques­tions qui obligent, forcent à un redes­sin de ce que l’angoisse mil­lé­na­riste a pro­duit sous le nom de man­teau de la Vierge à une époque où le feu s’appelle Peste Noire. transparent-9 ©NASA

24.1.1.1. Le man­teau de la Vierge est un motif de l’intercession mariale. La Vierge qui le porte est dite tuté­laire ou de misé­ri­corde. La forme de cette inter­ces­sion fait inévi­ta­ble­ment pen­ser à la cou­vée. Ce que voit le ter­rien fixant rêveur ce qui le dépas­sant l’attire, c’est le revers du man­teau pro­tec­teur, un genre de voûte céleste qui dit la com­mu­nau­té du genre et des sorts. Pris sous le même feu, cou­vés par le même cieu.

vierges de la miséricorde

Vierges de la Misé­ri­corde.  1 : Madon­na del­la Mise­ri­cor­dia, Bar­to­lo di Fre­di, 1364, Museo Dio­ce­sa­no, Pien­za ; 2 : Madon­na del­la Mise­ri­cor­dia, Pie­ro del­la Fran­ces­ca, pan­neau prin­ci­pal d’un polyp­tyque, 1445–1462, Museo Civi­co, San­se­pol­cro ; 3 : Madon­na del­la Mise­ri­cor­dia, Dome­ni­co da Mon­te­pul­cia­no, v 1425–1428, Musée du Petit Palais, Avi­gnon ; 4 : Vierge de misé­ri­corde de la famille Cadard, Enguer­rand Quar­ton, v 1452, Musée Condé, Chan­tilly (détail) ; 5 : Vierge à l’Enfant pro­tec­trice de la confré­rie de la Misé­ri­corde, Bar­to­lo­meo Buon, v 1445–1450, Vic­to­ria and Albert Museum, Londres. © musées res­pec­tifs.

24.1.1.2. En tant que symp­tôme d’angoisse d’ailleurs, le man­teau de la Vierge cou­veuse est plus de l’ordre de la cou­vade, et d’ailleurs en tant que symp­tôme d’angoisse, la com­mu­nau­té que son revers étoi­lé main­tient est
for­cé­ment incer­taine à l’instant du pré­sent
néces­sai­re­ment envi­sa­gée au futur proche du (très) moyen terme
cer­taine au futur simple (le futur des âmes simples).

24.1.1.2.1. Aus­si ce que le man­teau couve (pro­tège)
c’est l’immaturité de la com­mu­nau­té à son propre avè­ne­ment
et ce qu’il couve (pré­pare)
c’est la matu­ri­té de la com­mu­nau­té à son propre avè­ne­ment.

24.1.1.3. Le man­teau de la Vierge ne pro­tège de rien d’extérieur. Il main­tient le monde en sa belle topique d’orbe. Son motif pros­père face à ce qui menace les plus inté­rieurs inté­rieurs (mai­sons, pores, atmo­sphères)11.

24.1.1.3.1. Le man­teau égale l’orbe en infi­ni­té de places d’accueil – la cou­vée se fait sous bau­druche, tout y est admis­sible à condi­tion d’être indexé, bagué, acca­pa­ré au sort col­lec­tif –, mais il l’égale aus­si en ce que, dans sa ver­sion tar­dive, rien de ce qui est humain ne lui est étran­ger ; rien de ce qui est ter­rien ne lui est exté­rieur.

25. On peut long­temps res­ter blo­qué à l’idée que notre espace est un méro­nyme de l’Espace. On peut cuire son deuil un moment. L’endeuillé per­pé­tuel des dis­tances irré­con­ci­liables a pour lui le beau bavar­dage au pré­sent du qui-vient ou la gam­berge au futur proche du pré­sent fuyant de l’instant. Il a renon­cé aux inter­mé­diaires, à l’intercession en géné­ral, aux schèmes uto­piques qui séquencent le conçu loin­tain et le per­çu proche.

26. L’utopisme atter­ré de celui qui sup­pose tout humain et fait du ciel un miroir de la terre a pour ten­dance prin­ci­pale de satu­rer le ciel du même bavar­dage huma­ni­sant dont lui ou ses ancêtres auront fini par satu­rer la terre.

 

La Terre vue de la Lune. ©NASA

La Terre vue de la Lune. ©NASA

 

27. S’il faut oppo­ser quelque chose plu­tôt que rien à l’utopisme huma­ni­sant, on pour­rait par­ler d’uto­pique, au sens sub­stan­tif de Louis Marin : “une construc­tion ima­gi­naire ou réelle d’espaces dont la struc­ture n’est pas plei­ne­ment cohé­rente selon les codes de lec­tures eux-mêmes que cette construc­tion pro­pose.”

27.1. Il ajou­tait d’importance que : “Elle met en jeu l’espace.”12

27.1.1. Mettre quelque chose en jeu, comme dans lais­ser un peu de jeu entre les pièces d’une méca­nique
est un oppo­sé pos­sible de
faire quelque chose par jeu.

27.1.1.1. C’en est éga­le­ment un pos­sible allié.

28. Envi­sa­geant l’espace (avec ou sans grand e) comme uto­pique de la conver­sa­tion, l’explorant avec l’attention que requiert toute conver­sa­tion, ayant pour lui aus­si l’égard qu’on a pour ce qu’on mâchouille ou tri­ture pen­dant une conver­sa­tion, l’interrogeant, rési­gnant et conquis, on peut quand même long­temps res­ter blo­qué sur un notre espace seule­ment méro­nyme du grand Espace qui nous dépasse.

28.1. Les rap­ports de dis­tance y seraient expor­tables, on pour­rait expli­quer, déplier, extra­po­ler d’après les rela­tions conçues dans l’intimité de sort de ter­riens sans capi­tale.

28.1.1. On achè­ve­rait de s’y recon­naître non comme dans un miroir mais comme sur une terre d’élection, avec toute son évi­dence de pro­mise, inco­gni­ta donc à connaître et à connaître plu­tôt sur le mode bavard, celui des colons d’arva vacua.

28.1.2. On y vien­drait de nous-mêmes en amis et en fait en amis de nous-mêmes, à la fois conqué­rants et conquis – tou­ristes.

28.1.3. Notre explo­ra­toire serait double :
> conqué­rants nous résor­be­rions l’inconnu, obvie­rions aux espaces et aux temps ;
> célé­brants nous tra­vaille­rions reli­gieu­se­ment la com­mu­nau­té de nos contem­po­rains (l’immédiateté de nos trans­ports rachè­te­rait la len­té­frus­trante média­te­té du trans­port, l’évidence du vécu et du sen­ti de cha­cun rachè­te­rait l’élaboration tâton­nante d’un sens et d’une sen­sua­li­té en com­mun, notre bavar­dage mil­lé­naire n’aurait pas été vain, il aurait mis d’accord sur la néces­si­té du verbe com­mun, ico­nique et com­mu­ni­quant).

29. L’idéologie de la com­mu­ni­ca­tion, comme son pro­lon­ge­ment dys­to­pique, est tou­jours sou­ve­rai­ne­ment igno­rante de ce à quoi elle s’adosse. Elle s’imagine non-sour­çable, trans­pa­rente, rhé­to­ri­que­ment nive­lée.

29.1. Or un bavar­dage dense, tout humain, mani­feste de cette gam­berge dingue de tout un genre sur son ciel ou ses cieux, sature déjà le ciel de repré­sen­ta­tions.

29.1.1. Mais comme un roman­cier natu­ra­liste ou un poète géné­ra­liste s’imaginent com­men­cer à écrire sur le fond neutre d’une page blanche, comme un dan­seur natu­rant s’imagine fla­sher du réel à même le nu de la scène nue, c’est insen­sibles à l’espace entre­te­nu que ceux qui s’imaginent com­mu­ni­quer se mettent à conver­ser avec l’aspiration vrai­ment retorse de déno­ter à coeur ouvert13.

30. “Faci­li­ta­trice du trans­fert de l’émotion”. “Vec­trice d’humanité et d’affects”. “Dif­fu­sée sans tra­duc­tion, sans média­teur”. “Trans­crire l’inconnu”. transparent-8 ©NASA

30.1. Le voca­bu­laire de la fiche ÉMOTICÔNE, tech­ni­ciste et vague­ment uti­li­ta­riste, tra­hit cet idéal d’un lan­gage pure­ment déno­tant ; ce qui se donne comme uto­pie, c’est la pure­té déno­ta­tive de ce qui se share et se spread – ce qui se reçoit 5 sur 5.

30.1.1. En ce sens, c’est une uto­pie qui appar­tient plus au regret babé­lien – celui d’une uni­té per­due, si pro­pice au res­sen­ti­ment – qu’à un pro­jet com­mu­nau­taire.

30.1.2. En ce sens, elle par­ti­cipe de ce qu’on pour­rait appe­ler une léga­li­té du contem­po­rain.

 

III. FAIRE MÈME

Wow !14

31. Les mèmes n’étant que com­men­taires,

31.1. ils ne peuvent eux aus­si appa­raître que sur le fond de bavar­dage huma­ni­sé qui popule nos espaces.

32. Mais, n’étant que com­men­taires,

32.1. ils ne font pas à stric­te­ment par­ler par­tie du pay­sage de la conver­sa­tion.

32.1.1. Ne pas faire par­tie de la conver­sa­tion en fait des inter­mé­diaires effi­caces. En tant qu’opérateurs dis­cur­sifs, ils ne peuvent qu’être “joués” dans une conver­sa­tion exis­tante. Ce sont les agents com­men­taires de l’entretien.

32.1.2. Par ailleurs ils sont joués dans un espace satu­ré du même niveau de bavar­dage et vic­time du même genre d’utopisme que le ciel ou les cieux entre­te­nus : inter­net ou les inter­nets.

33. Marin dit, sur le mode kan­tien, que l’utopie est un schème de l’imagination, c’est-à-dire une repré­sen­ta­tion opé­rant comme inter­mé­diaire, un secours, une inter­ces­sion, une média­tion entre phé­no­mènes sen­sibles et caté­go­ries de l’entendement.

33.1. L’émoticône ico­nise le visage pour dire l’affect ou l’émotion.

33.2. Le mème pré­serve du jeu pour le grand jeu du sché­ma­tisme.

33.2.1. Sem­blable en cela au macro­schème uto­pique, le mème est une navette qui mène de l’entendement à la per­cep­tion et retour.

33.2.1.1. Mais parce qu’il est inapte à l’icône comme au signe, le mème est plu­tôt à com­pa­rer à un train qui n’atteindrait jamais aucune de ses sta­tions, dont on ne pour­rait fixer l’image à quai, qui tou­jours entre­rait en gare15.

34. Pre­nons Doge.

Le mème Doge (1), tel qu’il s’est propagé à partir de la photo originale (2). L’auteur de la photo a dû, devant sa prolifération, renoncer à ses droits d’auteur qui s’élèvent potentiellement à plusieurs milliards de dollars.

Le mème Doge (1), tel qu’il s’est pro­pa­gé à par­tir de la pho­to ori­gi­nale (2). L’auteur de la pho­to a dû, devant sa pro­li­fé­ra­tion, renon­cer à ses droits d’auteur qui s’élèvent poten­tiel­le­ment à plu­sieurs mil­liards de dol­lars.

 

35. Doge consti­tue une image bis­table de la sidé­ra­tion, selon les contextes funeste ou volup­tueuse,

35.1. ce qui fait qu’elle appa­raît très vite, après quelques ren­contres, à chaque fois à la fois funeste et volup­tueuse.

35.1.1. On pour­rait dire que Doge fait mème de l’indécidabilité fon­cière de toute sidé­ra­tion, ou peut-être fait mème à cette indé­ci­da­bi­li­té, comme on dit faire échec à. Et c’est ain­si que Doge est joué dans les conver­sa­tions sur inter­net ou sur d’autres images.

Doge est une image bistable de la sidération : son indécidable expression est à la fois de l’ordre de la stupeur pascalienne devant l’immensité des espaces infinis (dans le cas Doge c’est devant le profus en général) et de la fascination transitive mais inapte à caractériser proprement son objet.

Doge est une image bis­table de la sidé­ra­tion : son indé­ci­dable expres­sion est à la fois de l’ordre de la stu­peur pas­ca­lienne devant l’immensité des espaces infi­nis (dans le cas Doge c’est devant le pro­fus en géné­ral) et de la fas­ci­na­tion tran­si­tive mais inapte à carac­té­ri­ser pro­pre­ment son objet.

 

fc800x800white-u22236. Consi­dé­rons l’image Doge en sa com­po­si­tion : les élé­ments assi­mi­lables à du vivant ou de l’animé y sont comme une concré­tion de la masse spon­gieuse consti­tuant comme un pre­mier fond (F1). F1 se confond presque avec un arrière-plan de même teinte gagné par le flou (F2). F1 et F2 com­posent un nuan­cier de beige (#E1D9B4 à #854E18) et se trouvent comme uni­fiés par le contraste avec la noir­ceur des traits expres­sifs (#000000 à #636B56). Non seule­ment ces traits saillent mais ils pola­risent par leur concen­tra­tion le tout petit espace touffe-visage dont le museau consti­tue l’axe z et sug­gère, dans un espace domi­né par la roton­di­té, des axes x et y de taille équi­va­lente. Aus­si Doge se réduit-il éco­no­mi­que­ment à l’équation de la truffe et des yeux.

36.1. Ce contraste entre un fond indis­tinct, à la fois péri-visa­ger et pay­sa­ger, et la confi­gu­ra­tion expres­sive des trois zones saillantes pro­duit un trouble dans la Ges­talt et sus­cite exem­plai­re­ment une aper­cep­tion de type paréi­do­lie c’est-à-dire, dans la plus large défi­ni­tion du terme, la per­cep­tion d’un visage dans un objet16.

36.1.1. La qua­li­té la plus remar­quable d’une paréi­do­lie est pro­ba­ble­ment que, comme pour une image mul­tis­table17, sa per­cep­tion est irré­ver­sible. Une fois appa­rue, il est impos­sible de s’y sous­traire, en même temps qu’il est impos­sible de ne pas à chaque fois la voir appa­raître.

37. Telle est aus­si la condi­tion du mème : il est éter­nel­le­ment pris dans son mou­ve­ment d’apparition. Sa dis­pa­ri­tion dans l’anodin est impos­sible. Comme un phé­no­mène stel­laire qu’il s’agit d’observer dans son évo­lu­tion ou un suaire jouant pour de vrai dans un tableau qui le repré­sente, le mème ne fait qu’apparaître, ne par­vient jamais à se sous­traire à son moment d’apparition.

37.1. Aus­si ne se dilue-t-il jamais, ne s’assimile-t-il jamais, n’atteint-il jamais son état d’image ou de signe ; c’est au regar­deur de se l’approprier, de le modi­fier, de l’accompagner, de l’aider à deve­nir une image ou un signe. Et à chaque appa­ri­tion ce tra­vail se recom­mence sur nou­veaux frais.

Manon me brode un Doge. ©Manon

Manon me brode un Doge. ©Manon

 

38. C’est tri­ple­ment qu’interroge Doge : il s’interroge, il inter­roge quelque chose et, en tant que nous assis­tons à son inter­ro­ga­tion, il nous inter­roge. Il inter­roge tris­ta­ble­ment et en tous cas tran­si­ti­ve­ment. Au mieux l’un de ses objets nous est-il sug­gé­ré par le contexte, celui dans lequel le mème Doge est joué, mais celui-ci est le plus sou­vent incer­tain.

39. Ceci dit, Doge n’est augure de rien, aus­pice d’aucune ville ou temple à venir ; ce qu’il regarde il ne l’interroge pas au sens où il s’attend à y trou­ver des signes.

39.1. La sidé­ra­tion de Doge n’est pas pers­pec­tive, elle ne s’inscrit pas « créa­ti­ve­ment » (comme pro­jet séman­tique, archi­tec­tu­ral ou cos­mo­gra­phique par exemple) ; elle com­mente sans rien dire, cou­pant au bavar­dage.

Doge est, comme la plupart des mèmes, toujours joué en conversation depuis un extérieur de cette conversation. Dire que Doge est métadiscursif ne suffit pas à dire la spécificité de son efficace. Doge appartient à la conversation, mais jamais Doge n’y est autrement que dans le moment de son surgissement. Doge ne signifie pas autre chose que Doge. C’est tout le tout autour de Doge, tout l’amont et l’aval de la conversation qui bénéficie du jeu connotatif libéré par Doge.

Doge est, comme la plu­part des mèmes, tou­jours joué en conver­sa­tion depuis un exté­rieur de cette conver­sa­tion. Dire que Doge est méta­dis­cur­sif ne suf­fit pas à dire la spé­ci­fi­ci­té de son effi­cace. Doge appar­tient à la conver­sa­tion, mais jamais Doge n’y est autre­ment que dans le moment de son sur­gis­se­ment. Doge ne signi­fie pas autre chose que Doge. C’est tout le tout autour de Doge, tout l’amont et l’aval de la conver­sa­tion qui béné­fi­cie du jeu conno­ta­tif libé­ré par Doge.

 

IV. FANTÔMES LES PLUS PROBABLES

Ignores-tu que l’Égypte est l’image du ciel, ou plus exac­te­ment que le ciel, avec tous ses mou­ve­ments et ses lois, s’y est pro­je­té ou y est des­cen­du ; enfin bref que notre pays est le temple de l’univers ?

Mer­cure à Escu­lape18

40. Tra­ver­ser l’espace ver­bo­sé, c’est péda­ler dans la poix dense des cos­mo­gra­phies dra­ma­tiques, s’y affron­ter, en per­la­bo­rer les symp­tômes.

41. Le ciel entre­te­nu l’est de choses ter­restres, de com­po­si­tions paréi­do­liques au sens large, qui annexent l’inconnu au connu, rapa­trient l’informe dans la forme, font signi­fier les points et les taches selon une dra­ma­ti­sa­tion décrite par Vin­ci à pro­pos d’un mur bario­lé19).

41.1. Mais où Bre­ton, com­men­tant le mur de Vin­ci, s’émerveillait de ce que cha­cun pût y voir ses “fan­tômes les plus pro­bables”, nous sommes quand nous vou­lons être fixant rêveurs tenus par le spec­tacle d’une vieille parade syn­cré­tique : chiens, lions, bœufs, chas­seur, esca­lier, putois à longue queue, ser­pent, pégase, ourses, colombe, cha­riot, burin… Une cos­mo­gra­phie popu­lante, une pro­jec­tion de Terre où le seul augure qui se lit est celui de la conquête ou de l’exploration.

Accueil >> Constellations (capture d’écran GoogleSky). Le ciel est un disney. ©Google

Accueil » Constel­la­tions (cap­ture d’écran Goo­gleS­ky). Le ciel est un dis­ney. ©Google

 

42. Je me sou­viens que Blan­qui, dans la prose conquise de L’Éternité par les astres20, lie cette fan­tai­sie cos­mo­gra­phique à l’hybris conqué­rante21.

42.1. Or para­doxa­le­ment ou pas, c’est en colo­ni­sant un au-delà du ciel que les humains per­draient ce que leur fan­tai­sie a depuis long­temps fixé en repré­sen­ta­tion com­mune. Cette repré­sen­ta­tion par­ta­gée (à quelques angles morts près) s’effondre comme ciel com­mun dès qu’apparaît le fait extra­ter­rien. La ques­tion de la com­mu­nau­té pré­ser­vée se pose à nou­veaux frais, sans par­ler du conflit avec les vieux cadastres22.

43. Cas­si­rer, à pro­pos des pro­cé­dures antiques de “bor­nage sacré” fait l’hypothèse que le cadastre ter­rien suit le modèle d’un cadastre de ciel reçu, conçu, inter­pré­té. La sacra­li­sa­tion d’un lieu comme pro­jec­tion sur terre d’un empla­ce­ment céleste est une manière d’excepter ce lieu, et c’est déjà un modèle pour une exten­sion du cadastre pro­prié­taire.

43.1. Il semble qu’un cadastre dense du ciel ait pré­cé­dé de loin la terre entiè­re­ment cadas­trée23.

44. Qua­rante-quatre est un bon moment pour repo­ser la ques­tion de mes com­man­di­taires : com­ment peuvent s’entretenir les humains aux ciels dif­fé­rés ?

45. Doge, recon­nais­sable mais inas­si­mi­lable, indique une voie ; il engage à consi­dé­rer l’hypothèse d’une cos­mo­gra­phie com­men­taire, consciente du bavar­dage et de la gam­berge uto­piste sur le qui-vient, et quand même ne renon­çant pas à la conver­sa­tion.

45.1. Doge, agent com­men­taire, s’appuie sur la conver­sa­tion exis­tante mais y entre par effrac­tion. Cette conver­sa­tion pro­jette de la Terre dans le ciel ; elle peuple de figures ter­riennes un ciel dont elle natu­ra­lise le carac­tère spé­ci­fi­que­ment ter­rien en lui oppo­sant ce qu’elle nomme “ciels extra­ter­restres”.

45.2. L’idée d’émoticônes inter­si­dé­rales par­ti­cipe d’une cos­mo­gra­phie conver­sa­toire domi­nante. Inter­ro­geant les étoiles, consi­dé­rant la carte du ciel dra­ma­ti­sé, l’auspice comme le rêveur en 2016 trouvent une vali­da­tion des formes acquises en guise d’augure des formes à venir. Et ce n’est pas seule­ment une fois que ces muettes inter­ro­ga­tions tra­versent l’espace, mais tou­jours24.

Le ciel martien, avec la Terre et la Lune. ©NASA

Le ciel mar­tien, avec la Terre et la Lune. ©NASA

 

46. La cos­mo­gra­phie com­men­taire force, oblige, contraint à se fier aux paréi­do­lies sug­gé­rées par ce qui dépasse et qu’on fixe rêveur, sans poser comme pré­misse l’unité des ciels. Au rêve de com­mu­ni­ca­tion elle sub­sti­tue l’interrogation des étoiles selon une atten­tion com­po­si­tion­nelle qui tra­vaille la com­mu­nau­té et l’espace inter­stel­laire (qu’on dirait aus­si bien espace inter­mé­diaire) dans le sens d’une réso­lu­tion des ima­gi­naires anta­go­niques sans résorp­tion des formes obser­vées dans le connu.

47. Le “com­men­ta­risme” des mèmes dans la conver­sa­tion est un mal moindre et un bien inter­mé­diaire : certes les mèmes sont condam­nés à ne jamais deve­nir images, parce que leur effi­cace est exclu­si­ve­ment dis­cur­sive, mais leur dilu­tion dans la conver­sa­tion n’est jamais totale puisqu’ils y jouent comme révé­la­teurs, agents sous-tex­tuels.

47.1. Au sein d’une conver­sa­tion entre­te­nue dans et par un lan­gage qui menace à chaque moment de faire défi­ni­ti­ve­ment sa souille25 dans le signe, au sein d’un code de la trans­pa­rence sup­po­sée au cog­ni­tif ou au sen­sible, les mèmes muets les plus réus­sis remontent les épaves conno­ta­tion­nelles26. Ils jouent, dans les dys­to­pies lan­ga­gières de la pure sémiose ou de la pure icô­nose, un rôle com­pa­rable à ces figures-moments qui chez Brecht flashent du ges­tus.

48. Les expres­sions qui se mani­festent dans un mème s’y mani­festent cano­ni­que­ment ; par leur répé­ti­tion d’abord, mais aus­si parce qu’elles se jouent en conscience d’une dra­ma­tur­gie, celle du culte de l’évidence des émo­tions, de la trans­pa­rence aux inten­tions, de la conduc­tion insen­sible des sen­sa­tions.

49. Les mêmes sont en un sens comme ces per­son­nages d’intrigues qui ne paraissent que pour faire un point ou pour make a point et semblent avoir tou­jours plus à faire en cou­lisses que sur scène, don­nant le sen­ti­ment que the world’s a backs­tage.

 

V. QUAQUA SUNT OCULI

Moins un homme est pri­son­nier des liens de son des­tin, moins il est déter­mi­né par le plus proche, qu’il s’agisse de cir­cons­tances ou d’autres hommes. Un homme libre sous ce rap­port fait sien tout ce qui lui est proche ; c’est même lui qui le déter­mine. En revanche, la déter­mi­na­tion de sa vie — consi­dé­rée en terme de des­tin —, c’est du loin­tain qu’elle lui vient. Il n’agit pas “en regar­dant der­rière lui” pour voir ce qui arrive, comme s’il allait être rat­tra­pé, mais “en regar­dant autour de lui” vers le loin­tain auquel il se contraint (sich fügt). C’est pour­quoi l’interrogation des étoiles — même au sens allé­go­rique — a un fon­de­ment plus pro­fond que la gam­berge sur le qui-vient (das Grü­beln ums Fol­gende).

Wal­ter Ben­ja­min27

50. Tous nous accom­mo­dons une vision, une fixion,
un stare des taches com­po­sables
et com­bi­nables dans la stase.

51. Tous nous accom­mo­dons un fond
Urgrund, Ungrund, Abgrund, All28, uni­ver­saux pro­fus que les saillances neu­tra­lisent29 ou qu’une léga­li­té d’abîme uni­fie30.

52. Et si cer­tains sont char­gés de voir, de vision­ner, d’inspecter ou d’interroger les étoiles pour la com­mu­nau­té, leur pri­vi­lège ne tient pas dans ces capa­ci­tés ordi­naires et pié­geuses, mais dans ce qu’on les auto­rise, dans un défè­re­ment pro­to­co­lai­re­ment char­gé, à tra­cer une fenêtre dans le fond conçu.

52.1. L’auspice est le fenes­trier de la com­mu­nau­té, enga­gé par les monades scien­ti­fiques et poètes, pour ne citer que les plus ouver­te­ment mis­sion­neurs des tâche­rons et les plus tâche­rons de tous les mis­sion­neurs.

52.2. L’auspice lorsqu’il inter­roge, contemple, ins­pecte et inter­prète, accom­mode. Une uto­pique se crée au moment de la prise d’augures ; un jeu de signes, semio­lo­gi­cal play.

53. Le mot tem­plum désigne une pro­cé­dure aus­pi­ciale romaine emprun­tée aux étrusques. L’auspice trace dans le ciel avec un bâton rituel (le lituus) une fenêtre d’observation à la fois tem­po­relle et spa­tiale. C’est cette fenêtre qu’on appelle tem­plum au sens strict. L’auspice observe ensuite ce qui se passe et passe dans l’espace et le temps de la fenêtre : phé­no­mènes natu­rels, vols d’oiseaux. Ce pré­lè­ve­ment savant de l’activité du ciel per­met d’établir une pro­jec­tion, sur terre, du tem­plum. C’est cet empla­ce­ment qu’on appelle par élar­gis­se­ment séman­tique le tem­plum ter­restre. Sur le tem­plum ter­restre sont repor­tées les coor­don­nées du tem­plum céleste qui déter­mi­ne­ront les grands axes de ce qu’il y à bâtir.

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Un pan de mur de Deser­to Ros­so de Miche­lan­ge­lo Anto­nio­ni et ses Doges innom­brables. Un article en ligne depuis introu­vable disait en sub­stance : “Quand Anto­nio­ni filme un mur, celui-ci dit : je pour­rais être un tableau tachiste.” ©Film Duemila/Cinematografica Federiz/Francoriz

 

54. Inter­ro­ger les étoiles est l’activité aus­pi­ciale – inter­pré­ta­tion de la carte céleste pour éta­blis­se­ment du temple ou de la ville ter­restre. L’auspice lit son ciel, une par­tie du ciel décou­pée au burin du regard expert31, et les signes qu’il y lit sont
des tra­jec­toires, des vols, des façons de tran­si­ter, des direc­tions ou des sta­tions,
ce sont des signes rela­tifs, contex­tuels, qui ont à la fois un cadre et un plan qui déter­minent l’espace en terme de ciel pos­té­rieur et de ciel anté­rieur, et font sur cet axe du dextre le côté pro­pice et du sinistre l’impropice.

54.1. Les signes obser­vés ne disent rien seuls ; ce sont des ins­crip­tions fai­sant ciel au moment de la prise. Ils ne signi­fient que par contraste avec le plan de conver­sa­tion ou dra­ma­tur­gie occu­pantes. Com­men­taires ils com­mentent leur plan, dont ils sou­lignent des ten­dances.

54.1.1. Les signes aus­pi­ciaux engagent le per­çu en conno­tant le conçu. Ayant dis­pa­ru du plan, ils n’auront fait qu’y appa­raître, auront fait leur office incer­tain, comme un acteur fait une appa­ri­tion, par­fois sim­ple­ment pour nous dire : je suis une tache.

55. L’étymologie de tem­plum don­née par Var­ron32 est encore admise aujourd’hui. Le terme dérive de tue­ri (voir, regar­der) et dési­gnait n’importe quelle fenêtre que le regard com­pose dans l’espace et le temps, lit­té­ra­le­ment : qua­qua intui­ti erant ocu­li.

56. Doge est pos­sible paréi­dole du qua­qua.

57. Car Doge est fenes­trier pour qui a vu Doge ne serait-ce qu’une fois.

58. Doge est l’étalon pos­sible d’une com­mu­ni­ca­tion fon­dée sur le conçu de cha­cun, l’intui­to aus­pi­cial, la capa­ci­té par­ta­gée au rapa­trie­ment dans la forme.

59. Doge est la faune cos­mo­gra­phique alter­na­tive, le grand sidé­ré mul­tis­table, le grand pla­cide atter­ré atti­ré par un objet aveugle.

60. Avec le loin­tain d’un achè­ve­ment du sens, Doge entre­tient un rap­port inter­ro­ga­teur double qui ne se satis­fait ni du bavar­dage ni de l’indicible, ni du tout-dire ni du rien-dire. Il ins­taure un rap­port adven­tif au loin, pen­dant d’un autre, celui que le fixeur, le sta­rer ou strict par­leur entre­tient avec le qui-vient à tra­vers l’utopie.

Comme pour la photo d’origine, qui s’empare de Doge et le transforme ne peut raisonnablement réclamer pour ce retravail des droits d’auteurs. Les attitudes consistant à signer un mème ou se vanter d’en être l’auteur.e sont si méprisées qu’elles stoppent net la propagation du mème en question. Dans un monde régi par le droit d’auteur, le mème est acheiropoïète.

Comme pour la pho­to d’origine, qui s’empare de Doge et le trans­forme ne peut rai­son­na­ble­ment récla­mer pour ce retra­vail des droits d’auteurs. Les atti­tudes consis­tant à signer un mème ou se van­ter d’en être l’auteur.e sont si mépri­sées qu’elles stoppent net la pro­pa­ga­tion du mème en ques­tion. Dans un monde régi par le droit d’auteur, le mème est achei­ro­poïète.

  1. Mon inter­mé­diaire s’appelle David Chris­tof­fel.
  2. « Déjà le titre est insup­por­ta­ble­ment cré­tin. Sa cré­ti­ne­rie est un chan­tage, parce qu’elle implique une sorte de com­pli­ci­té dans le mau­vais goût, et parce qu’elle est impo­sée au nom d’un confor­misme que la plus grande majo­ri­té accepte. » (P. P. Paso­li­ni, « Déjà le titre est cré­tin», Contre la télé­vi­sion)
  3. J’emprunte cette expres­sion à LL de Mars, dans son Dia­logue de morts à pro­pos de musique
  4. Pas que cette poro­si­té ne puisse pas être féconde, mais elle est sou­vent gad­gé­tique parce qu’incantatoire, ça jusque par chez les Amis : “Le monde ne nous envi­ronne pas, il nous tra­verse. Ce que nous habi­tons nous habite.”
  5. Le trope de l’habitation, en poé­sie, pro­cède essen­tiel­le­ment d’une lec­ture hei­deg­ge­rienne de deux vers de Höl­der­lin :
    Voll Ver­dienst, doch dich­te­risch,
    woh­net der Mensch auf die­ser Erde
    (Plein de mérite, pour­tant poé­ti­que­ment,
    l’humain habite sur cette Terre)
    Les ver­sions fran­çaises, en géné­ral, tra­duisent woh­net par l’usage tran­si­tif direct du verbe habi­ter, et Erde (Terre) par monde. Le trope se dit ain­si en géné­ral : habi­ter poé­ti­que­ment le monde ou habi­ter le monde en poète. La lec­ture de Hei­deg­ger, repré­sen­ta­tive à cet égard de tout un pan de sa pen­sée, flatte la poro­si­té dia­thé­tique du verbe habi­ter dans son usage tran­si­tif direct en fran­çais : j’habite une mai­son (actif) / le doute m’habite ou je suis habi­té par un sen­ti­ment (pas­sif). Pour­tant en alle­mand ce double-sens est absent : être habi­té par le doute se tra­duit avec le verbe beherr­schen : je suis diri­gé, régi, contrô­lé, par le doute (c’est d’ailleurs un des sens pos­sibles de l’étymon latin habeo qui donne habi­ter). Mais Hei­deg­ger abuse autre­ment des res­sources propres de la langue alle­mande, dans un texte qui la consacre comme seule langue – après le Grec Ancien –  de la phi­lo­so­phie. Pour résu­mer : le degré de l’écoute, dans sa cor­res­pon­dance avec le verbe poé­tique, seul verbe authen­tique, est fonc­tion de la qua­li­té de l’habitation. Cette équa­tion n’est vrai­ment lisible que dans la ver­sion ori­gi­nale, où la den­si­té de jeux de mots de vieil oncle est excep­tion­nelle : spre­chen / zus­pre­chen / ents­pre­chen (par­ler / attri­buer / répondre-cor­res­pondre), hören (auf) / zuhö­ren / gehö­ren (entendre / écou­ter (obéir) / appar­te­nir). Jusqu’au fameux : Eigent­lich spricht die Sprache. Der Mensch spricht erst und nur, inso­fern er der Sprache ents­pricht, indem er auf ihren Zus­pruch hört. (“En réa­li­té c’est la langue qui parle. L’homme ne parle que dans la mesure où il répond à (ents­pre­chen : répondre à une norme, être à la mesure, se mettre à l’échelle de la langue), en ce qu’il obéit à son assi­gna­tion (Zus­pruch, aus­si : attri­bu­tion))”. (Sur les jeux d’étymons chez Hei­deg­ger, cf. G.-A. Gold­sch­midt, Hei­deg­ger et la langue alle­mande). Le trope de l’habitation poé­tique est plus lar­ge­ment sus­pect, après l’hermétisme ger­main de Hei­deg­ger, d’une recon­duc­tion de ses par­ti­tions : poé­ti­que/­non-poé­tique est lar­ge­ment super­po­sable à la divi­sion de Sein und Zeit entre authen­tique et inau­then­tique. Habi­ter poé­ti­que­ment revient en fin de compte pour Hei­deg­ger à être vrai­ment, de plain pied (retour à un bauen (“bâtir”) anhis­to­rique, éty­mo­lo­gi­que­ment for­mé à par­tir du bin de ich bin (je suis) qui s’entend dans l’articulation “bâtir, habi­ter, pen­ser”). Au jeu de l’étymologisme, on pour­rait tout aus­si bien, côté latin, fon­der une onto­lo­gie modale, une éthique radi­cale à par­tir du verbe latin habi­tare, fré­quen­ta­tif d’habeo (signi­fiant donc “avoir sou­vent”).
  6. Was ist der Men­schen Leben…, début
  7. Émo­ti­cône est consti­tué d’émo­tion et d’icône, au sens, emprun­té à l’anglais de Peirce, de “signe déno­ta­tif”.
  8. Un bêta-user ou tes­ter est quelqu’un qui, dans un domaine don­né (sou­vent le jeu vidéo ou l’informatique), n’est ni expert ni igno­rant. C’est un ama­teur à la com­pé­tence moyenne et aux connais­sances médiocres, “suf­fi­sam­ment” moyenne et médiocres cepen­dant pour en faire un sujet de choix dans les tests de via­bi­li­té d’un jeu ou logi­ciel. C’est sou­vent l’effort conju­gué des bêtas qui per­met, dans ces domaines, un main­tien de fonc­tion­na­li­té. Un n00b (mis pour new­bie) est un “nou­veau-venu” sur un forum ou dans une conver­sa­tion. Il est sou­vent tota­le­ment igno­rant du sujet dis­cu­té, mais son insis­tance à faire par­tie de la conver­sa­tion atteste une curio­si­té. Pour­tant, comme le bêta, le n00b a une fonc­tion com­mu­nau­taire, celle d’indiquer le degré de vul­ga­ri­sa­tion ou popu­la­ri­za­tion que doit atteindre un dis­cours pour se rendre intel­li­gible à tous. N00b pour­rait se dire en fran­çais : michu (je suis michu de mon espace). C’est le nom, don­né par des nous exclu­sifs, à un tous grand-inclu­sif.
  9. Leur équi­valent idéo­gra­phique serait l’emoji, dont il ne sera pas ques­tion direc­te­ment ici.
  10. Uto­piques : jeux d’espaces
  11.  Dans cer­taines ver­sions le man­teau pro­tège d’ailleurs de flèches divines, pro­tège d’un exté­rieur dar­dant du plus inté­rieur à moi-même que moi-même.
  12. Louis Marin, op. cit.
  13. Il fau­drait consa­crer cent remarques à la ques­tion de savoir quel cœur au juste aspire à déno­ter. Le Gemüt (cœur-pompe, cœur-à-l’ouvrage) ou le Herz (cœur sen­ti­men­tal, cœur four­naise occu­pé à (se) (regar­der) cuire) ? Le cœur conqué­rant ou le cœur conquis ? Quel bat­tant ? Le bat­tant bat­tu par les affects ou le bataillant qui sou­tient l’ouvrage ? La vue la plus sai­sis­sante sur l’indémêlable des cœurs et des rai­sons m’a été appor­tée jusque-là par cer­tains queer ou queen acts, dont la dra­ma­tur­gie mani­feste sou­vent une sen­ti­men­ta­li­té de com­bat.
  14. Nom d’usage du signal radio d’origine inex­pli­quée per­çu le 15 août 1977 par le radio­té­les­cope amé­ri­cain The Big Ear et consi­dé­ré depuis par cer­tains comme une pos­sible émis­sion extra­ter­restre. Son nom lui vient de ce que, sidé­ré par concor­dance de la séquence alpha­nu­mé­rique de l’enregistrement du signal avec la signa­ture atten­due d’un signal inter­stel­laire, l’astrophysicien qui les exa­mi­na anno­ta d’un wow ! les rele­vés du signal. Wow est en anglais l’onomatopée la plus répan­due de la sidé­ra­tion. C’est aus­si le terme clé du lexique de Doge, mème dont il est ques­tion dans la suite de ce texte.
  15. Le sta­tut inter­mé­diaire ou inter­ces­suel des mèmes les rap­proche aus­si de l’eido­lon des ato­mistes, cette image-simu­lacre qui, garante des struc­tures et fidèle aux formes, trans­met l’image des choses jusque dans l’oeil des regar­deurs. Pour Démo­crite, selon la lec­ture de Cas­si­rer, le phé­no­mène reli­gieux s’origine dans les eido­la d’une part, et dans les phé­no­mènes célestes d’autre part (ton­nerre, éclipses…). Tous les phé­no­mènes célestes sont attri­bués à une agence céleste envi­sa­gée dans sa com­pli­ci­té ou com­plé­men­ta­ri­té avec le phé­no­mène optique des eido­la. Cas­si­rer conclut : “Démo­crite en appelle aux eido­la pour expli­quer com­ment les humains ont acquis le concept de “dieux”, et aux phé­no­mènes célestes pour expli­quer pour­quoi ils pen­saient que les dieux exis­taient”.
  16. La paréi­do­lie fonc­tionne d’ailleurs tou­jours à par­tir de trois points : des expé­riences ont mon­tré que les nour­ris­sons sou­rient comme à un visage quand ils sont face à un objet pré­sen­tant trois points se déta­chant clai­re­ment par leur cou­leur. C’est une intui­tion ancienne, qu’on retrouve par exemple dans la fameuse scène des trois gouttes de sang, où le visage de sa bien-aimée appa­raît à Per­ce­val sur la neige.
  17. Une image mul­tis­table est une image sujette à des per­cep­tions concur­rentes mais néces­sai­re­ment suc­ces­sives, jamais simul­ta­nées. L’exemple cano­nique est l’image bis­table dite du « canard-lapin», notam­ment via Witt­gen­stein.
  18. An igno­ras, o Ascle­pi, quod Aegyp­tus ima­go sit cae­li aut, quod est verius, trans­la­tio aut des­cen­sio omnium, quae guber­nan­tur atque exer­cen­tur in cae­lo ? et si dicen­dum est verius, ter­ra nos­tra mun­di totius est tem­plum. (Saint Augus­tin, Cité de Dieu, VIII, 23 : “Ce que pen­sait Her­mès Tris­mé­giste de l’idolâtrie et com­ment il a pu savoir que les super­sti­tions de l’Égypte seraient abo­lies”). Saint Augus­tin cite ici une tra­duc­tion, attri­buée à Apu­lée, du dia­logue her­mé­tique inti­tu­lé “Escu­lape”. Escu­lape (Ask­lé­pios, Aska­la­pios, Asclé­pios) s’y entre­tient avec l’Hermès Tris­mé­giste égyp­tien (un Mer­cure) au sujet de savoir si les démons sont des dieux ou des inter­mé­diaires.
  19. “Si tu regardes des murs cou­verts de pous­sière ou bar­bouillés de taches, ou une muraille faite de pierres d’espèces dif­fé­rentes, et si fixant ce mur tu cherches à y décou­vrir quelque chose par l’imagination, tu ver­ras des têtes humaines ou ani­males, des pay­sages variés, des mon­tagnes, des fleuves, des rochers, des arbres, des plaines, de grandes val­lées et des suc­ces­sions de col­lines. Tu y décou­vri­ras aus­si des com­bats et figures agi­tées d’un mou­ve­ment rapide, d’étranges airs de visages, des cos­tumes exo­tiques, et une infi­ni­té de choses que tu pour­ras rame­ner à des formes dis­tinctes et déjà bien conçues. Il en est de ces murs salis par la pous­sière et de ces murailles hété­ro­clites comme du son des cloches, dont chaque coup t’évoque le nom ou le vocable que tu ima­gines. Ces murs sont bien capables d’échauffer ton ima­gi­na­tion, et faire inven­ter quelque chose, mais elles n’apprennent pas à ache­ver ce qu’elles font inven­ter.” (Léo­nard de Vin­ci, Trai­té élé­men­taire de la pein­ture, cha­pitre IX, “Avis sur le même sujet”)
  20. L’Éternité par les astres, der­nière œuvre de Blan­qui écrite depuis son cachot, “est une sou­mis­sion sans réserve et, en même temps, (…) le réqui­si­toire le plus ter­rible qui puisse être pro­non­cé à l’encontre d’une socié­té qui pro­jette dans le ciel cette image cos­mique d’elle-même.” (Wal­ter Ben­ja­min, Paris, capi­tale du XIXe siècle)
  21. “Dès que les hommes inter­viennent sur­tout, la fan­tai­sie inter­vient avec eux. Ce n’est pas qu’ils puissent tou­cher beau­coup à la pla­nète. Leurs plus gigan­tesques efforts ne remuent pas une tau­pi­nière, ce qui ne les empêche pas de poser en conqué­rants et de tom­ber en extase devant leur génie et leur puis­sance.” Blan­qui achève son texte sur un constat désa­bu­sé : “Tou­jours et par­tout, dans le camp ter­restre, le même drame, le même décor, sur la même scène étroite, une huma­ni­té bruyante, infa­tuée de sa gran­deur, se croyant l’univers et vivant dans sa pri­son comme dans une immen­si­té, pour som­brer bien­tôt avec le globe qui a por­té dans le plus pro­fond dédain, le far­deau de son orgueil. Même mono­to­nie, même immo­bi­lisme dans les astres étran­gers. L’univers se répète sans fin et piaffe sur place. L’éternité joue imper­tur­ba­ble­ment dans l’infini les mêmes repré­sen­ta­tions.”
  22. En 1997, après que le vais­seau Path­fin­der s’était posé sur Mars, trois Yémé­nites ont enga­gé des pour­suites contre la NASA pour vio­la­tion de pro­prié­té. Ils affir­maient, docu­ments à l’appui, que leur famille avait héri­té de la pla­nète 3000 ans plus tôt.
  23. Voir aus­si John Stam­per, The archi­tec­ture of Roman temples : “Une telle ritua­li­sa­tion de l’espace est peut-être le trait le plus carac­té­ris­tique de l’architecture des temples romains et de l’organisation urbaine dans le monde romain. Cela explique une ten­dance à enclore les espaces ouverts, à impo­ser des contraintes humaines aux forces illi­mi­tées de la nature, à contrô­ler la terre et le ciel à des fins pra­tiques, et à négo­cier avec les dieux en des termes humains.”
  24. « Si quelqu’un inter­roge les régions célestes pour leur deman­der leur secret, des mil­liards de ses sosies lèvent en même temps les yeux, avec la même ques­tion dans la pen­sée, et tous ces regards se croisent invi­sibles. Et ce n’est pas seule­ment une fois que ces muettes inter­ro­ga­tions tra­versent l’espace, mais tou­jours. Chaque seconde de l’éternité a vu et ver­ra la situa­tion d’aujourd’hui, c’est-à-dire des mil­liards de terres sosies de la nôtre et por­tant nos sosies per­son­nels. » (Blan­qui, op. cit.)
  25. « J’ai connu autre­fois à Tan­ger un per­son­nage sym­pa­thique et fan­tasque qui pra­ti­quait le métier peu com­mun de ren­floueur d’épaves. Lorsqu’un bateau avait fait nau­frage, il était le pre­mier à pro­po­ser ses ser­vices aux arma­teurs et aux com­pa­gnies d’assurance. Son tra­vail était lucra­tif mais déli­cat. Il exi­geait sur­tout de la célé­ri­té car si l’on tarde à repê­cher une épave, elle fait sa souille. Autre­ment dit, elle s’enfonce dans la vase ou le sable du fond et y adhère à la manière d’une ven­touse. Il n’est dès lors plus pos­sible de l’en arra­cher. Un jour, sans doute, ce per­son­nage esti­ma-t-il qu’il était en train de faire sa souille dans les épaves, car il s’embarqua sur un paque­bot en par­tance pour la France où il ne débar­qua jamais. » (Emma­nuel Hoc­quard, Ma haie)
  26. Voir par exemple Pedo­bear, ours jovial et mème remon­tant le sous-texte pédo­phile de telle image ou tel fil de conver­sa­tion.
  27. Sché­mas du pro­blème psy­cho­phy­sique, “Proche et loin­tain” (Sche­ma­ta zum psy­cho­phy­si­schen Pro­blem, “Nähe und Ferne”). Tra­duc­tion adap­tée de celle de Chris­tophe David, qui tra­duit plus pro­pre­ment “das Grü­beln ums Fol­gende” par “se deman­der en rumi­nant ce qui va se pas­ser” (“les médi­ta­tions moroses sur ce qui va arri­ver”, dans la tra­duc­tion de Chris­tophe Jouan­lanne et Jean-Fran­çois Poi­rier).
  28. Urgrund : “fond ori­gi­nel” (sens com­mun : “prin­cipe») ; Ungrund : “non fond” (ou “infi­ni sans fond”, « essence de toutes les essences » dont le monde émane dans la phi­lo­so­phie mys­tique de Jakob Böhme) ; Abgrund : « fond d’une pro­fon­deur sans fond, éle­vé en sa pro­fon­deur et pro­fond en sa hau­teur » (O grund­los tie­fer Abgrund, in dei­ner Tiefe bist du hoch, in dei­ner Höhe tief !) dans la phi­lo­so­phie de Maître Eck­hart ; All : “tout” (sens com­mun : “uni­vers”).
  29. Cf. L’Être et le Néant, Jean-Paul Sartre, le pas­sage sur le ren­dez-vous au café avec l’ami Pierre : “Il faut obser­ver que, dans la per­cep­tion, il y a tou­jours consti­tu­tion d’une forme sur un fond. Aucun objet, aucun groupe d’objets n’est spé­cia­le­ment dési­gné pour s’organiser en fond ou en forme : tout dépend de la direc­tion de mon atten­tion. Lorsque j’entre dans ce café, pour y cher­cher Pierre, il se fait une orga­ni­sa­tion syn­thé­tique de tous les objets du café en fond sur quoi Pierre est don­né comme devant paraître. Et cette orga­ni­sa­tion du café en fond est une pre­mière néan­ti­sa­tion. Chaque élé­ment de la pièce, per­sonne, table, chaise, tente de s’isoler, de s’enlever sur le fond consti­tué par la tota­li­té des autres objets et retombe dans l’indifférenciation de ce fond, il se dilue dans ce fond. Car le fond est ce qui n’est vu que par sur­croît, ce qui est l’objet d’une atten­tion pure­ment mar­gi­nale. Ain­si cette néan­ti­sa­tion pre­mière de toutes les formes, qui paraissent et s’engloutissent dans la totale équi­va­lence d’un fond, est la condi­tion néces­saire pour l’apparition de la forme prin­ci­pale, qui est ici la per­sonne de Pierre.”
  30. Comme tu me plai­rais, ô nuit ! sans ces étoiles / Dont la lumière parle un lan­gage connu ! / Car je cherche le vide, et le noir, et le nu ! / Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles / Où vivent, jaillis­sant de mon œil par mil­liers, / Des êtres dis­pa­rus aux regards fami­liers. (Bau­de­laire, Obses­sion, deux ter­cets finaux).
  31. Le double sens de cae­lum en latin (ciel et burin) a ins­pi­ré à Ovide un jeu de mots, dans ses Fastes : “Le dau­phin que tu as vu ins­crit dans les étoiles (alt : ser­ti d’étoiles) échap­pe­ra à ton regard la nuit sui­vante.” (Quem modo cae­la­tum stel­lis Del­phi­na vide­bas, is fugiet visus nocte sequente tuos.) Cae­la­tum désigne, en tant que supin du verbe cae­lo (gra­ver, ins­crire au burin) “ce qui est ins­crit”, mais s’entend aus­si for­cé­ment dans le contexte d’une des­crip­tion de constel­la­tion comme le supin d’un impro­bable verbe “ciel­ler” qui pour­rait signi­fier “ce qui fait ciel” ou “ce qui est ciel­lé”.
  32. De la langue latine (VII, 6–9)