Petite Année de la Marchandise

Dans le cadre de la Petite Année de la Mar­chan­dise, nous nous sommes réso­lus à pro­duire un EP par semaine pen­dant tout 2015. Il s’est agi de recou­vrir de la toge des « pro­duc­tions » des tra­vaux for­cé­ment bâclés (à chaque EP, en rai­son de contraintes tem­po­relles exo­gènes, n’ont pu être consa­crées qu’une flo­pée d’heures). On a ain­si trai­té la moindre impro­vi­sa­tion d’un quart d’heure comme un best-of ou un album-de-la-matu­ri­té : décou­page, mon­tage, tags impec­cables avec cover.jpg, tra­ck­list, livret et packa­ging de glose indé­crot­table à décrot­ter chez soi. Méthode gage d’objets au poil pour la mise en cir­cu­la­tion mais tota­le­ment impropres à la consom­ma­tion et comme indi­gestes à toute clien­tèle.

La contrainte tem­po­relle est d’un arbi­traire rela­tif : elle s’insinue dans le rythme du free­lan­çat, et donne à des semaines pul­vé­ri­sées la consis­tance d’un sala­riat. La tâche des EP occupe le for­mat de la semaine pro­duc­tive ; on peut donc en défi­nir l’élément hygié­nique en ces termes : tâche­ron­ner, abattre du tra­vail pour abattre le temps, ne pas se lais­ser oisir. Elle concerne une ving­taine d’amis au total mais plus régu­liè­re­ment seule­ment de trois à cinq ; on peut donc en décrire l’enjeu com­mu­nau­taire en ces termes : être pris sous le même feu (celui de l’audiorecorder).

Le for­mat choi­si (l’EP, un stan­dard mar­chand), ni plus ni moins réi­fiant que le for­mat du poème écrit, per­met d’adjoindre au son un appen­dice de texte. Mais le book­let est second, com­men­taire, appo­sé – une ouver­ture facile qui finit en char­nier. Il assure à chaque EP, avec la cover, cette visi­bi­li­té, cette tan­gi­bi­li­té, cette intel­li­gi­bi­li­té toutes par­ti­cu­lières de la mar­chan­dise. Visi­bi­li­té de la recon­nais­sance, tan­gi­bi­li­té de la vali­da­tion, intel­li­gi­bi­li­té indexée : un retour sur objet, qui sai­sit les lan­gages au point cuit des dis­cours. Un pré­lè­ve­ment du dis­cur­sif, un jeu sur le déjà codé, une varia­tion, contre le gros-blanc-qui-tache de la poé­sie de men­tion pure, bai­gnée d’aube, pays­na­tale.

Dans son inter­ven­tion à un col­loque sur Phi­lippe Beck, Jacques Ran­cière affirme : « il y a des gens qu’on dit poètes parce qu’ils font des poèmes, comme on dit des gens « coif­feurs » parce qu’ils font de la coif­fure. Mais il y en a d’autres qu’on dit poètes (…) parce qu’ils assument (…) un pro­gramme poé­tique rat­ta­ché à la conscience d’une mis­sion de la poé­sie à accom­plir. » Ran­cière pose la dif­fé­rence entre les poètes qui tâche­ronnent et les poètes qui mis­sionnent. Mais mis­sion­ner n’est pas simple. Mis­sion­ner donne par­fois lieu à la pra­tique déli­bé­ra­tive des tâche­rons quo­ti­diens : cher­cher quoi foutre et com­ment cou­per.

Le pro­jet des EPs syn­thé­tise heb­do­ma­dai­re­ment les ques­tions du quoi foutre et du com­ment cou­per. La ques­tion du quoi foutre réfère 1) au conte­nu (quoi foutre dans l’EP ?) et 2) à la pra­tique (quoi foutre tout court ?). Nous indexons, bran­chons la ques­tion du quoi-foutre-1 sur la pra­tique déli­bé­ra­tive, en ce sens que nous fai­sons des déli­bé­ra­tions elles-mêmes le quoi-foutre-2 de l’EP. Déli­bé­rer est ce que nous fou­tons, une fois bran­chés. Pour se bran­cher conve­na­ble­ment sur la mis­sion, il faut foutre et cou­per ensemble. Mais on ne se branche pas sur la condi­tion de tâche­ron comme on s’embranche sur la position/tradition du poète mis­sion­naire : tâche­ron­ner s’exclut des cri­tères d’évaluation cano­niques qui font de toute coupe une césure et de tout foutre (ou faire) tout le temps par­tout tout un plat.

Petite Année de la Mar­chan­dise – pas tout un plat : radfueralle.bandcamp.com