• Paris
  • 24 - 25 février 2018
  • par Erica Zingano, Marie Lehir, Benjamin Levi, Gwladys Le Cuff, Olivier Nourisson, Frédéric Déotte, Aline Carpentier, Filipp Rabe, Timothey V. K. Dyèvre, Ivan Basso, Jann Middelbos, Cédric Schönwald
  • 38 pages
  • Tiré à 50 exemplaires
  • Épuisé
  • Marseille
  • 18 - 19 août 2018
  • par Pierre Borel, Marion Breton, Jeanne Carminati, Steven Chevallier, Joachim Clemence, Frédéric Déotte Beghdali, Andrea Garces, Antoine Hummel, Léa Lanoë, Diane Malatesta, Olivier Nourisson, Grégoire Sourice, Lotti Thiessen et Erica Zingano
  • 60 pages
  • Tiré à 80 exemplaires
  • 10€ frais de port inclus
Legovil est une revue d’ex­plica­tion. Elle est faite en deux jours par une quinzaine de gens et dans un endroit qui changent.
Il y a trois con­traintes aux­quelles c'est Legovil. Les con­traintes sont moins formelles que fonction­nelles : elles ne sont pas là pour orienter un résultat mais pour in­former un processus de travail, néces­saire­ment col­lectif.
1. Expliquer (s’expliquer, justi­fier, donner des détails, donner des gages de didactisme, démontrer, faire cours, se montrer tatillon, ou pressamment bienveillant, totalement voué à la mission).
2. Être parfai­tement sérieux (= sans second degré).
3. Être parfai­tement badin (= sans pompe).
Autrement dit : Toute contri­bution à Legovil doit être bistable sur le plan rhétorique : sincère et tricheuse (sincère sans le faire remarquer, tricheuse sans le faire remarquer) ; con­cernée par son propos mais sans souci de son aplomb.
Entrer dans le détail des « rai­sons », faire des pieds et des mains d’ex­plication (de textes, d’images, de dis­cours poli­tiques, de faits divers, de mails).
Expli­quer, c’est aus­si, sui­vant la pente molle de l’étymologie : déplier, mettre à plat, étendre, faire du plan, de la plaine, du plain avec le plein du monde, hori­zon­ta­li­ser tout ce bor­del (apla­tir les car­tons, les car­rures, les car­rières), imper­son­na­li­ser l’affaire.
D’où la voca­tion didac­tique de la revue : l’explication est un tra­vail de nivel­le­ment user-orien­ted  :
nous avons lu (le monde) pour vous.
En même temps, bien sûr, expli­quer le monde au monde est un pro­jet mar­qué du carac­tère gro­tesque et gros­sier de qui se vit comme unique non-dupe. (Un des per­son­nages de Coluche, pro­to­type du Fran­çais raciste et leçon­neur, a pour ritour­nelle : « Je m’énerve pas, j’explique aux gens ».)
Expli­quer, en ce sens, c’est s’affermir en affir­mant : plus on assène, plus on joue du registre judi­ca­toire — celui d’une sup­po­sée ver­tu du lan­gage clair dans l’éclaircissement de l’objet de la pen­sée —, en un mot, plus on consti­tue et main­tient son objet comme objet de litige, et plus on (se) donne l’im­pres­sion, net­te­ment fran­chouillarde, de domi­ner son sujet.
Legovil est une revue d’ex­plication, mais d’une expli­ca­tion qui ne fait pas place à la domi­na­tion du sujet.
En revanche, c’est un empire du thé­ma­tique : on parle de, on parle sur, on pré­dique sau­va­ge­ment et ce qu’on pré­dique est pris comme exem­plaire exem­plaire de tout le reste.
Il n’y a rien dont Legovil puisse dire que ce n’est pas son sujet, au sens de son thème.
Legovil est sous-titrée « revue bis­table ». « Bis­table », « mul­tis­table », sont des termes rela­tifs à cer­taines théo­ries de la per­cep­tion, notam­ment la visuelle. Une image mul­tis­table est une image sujette à des per­cep­tions concur­rentes mais néces­sai­re­ment suc­ces­sives. Un exemple est l’image bis­table du « canard-lapin ».
Devant une image mul­tis­table, l’aperception consis­te­rait, selon la Ges­tal­theo­rie, dans une cla­ri­fi­ca­tion déci­sive : l’œil, l’oreille (en fait la almigh­ty TÊTE, la grosse Kopf à son sujet-sen­tant) rapa­trie dans le connu l’in­connu, dans le déjà-vu l’inouï, dans la forme l’informe (taches, nuages…), dans l’uni­voque l’équi­voque. Le cer­veau-à-son-humain tranche les ambi­guï­tés.
À par­tir de là, sou­vent, la psy­cho­lo­gie laisse libre cours à sa pas­sion du pro­fi­lage : si tu vois d’abord le lapin, tu es orgueilleux et tour­né vers l’avenir ; si tu vois d’abord le canard, tu es pla­cide et réflé­chi, ou l’in­verse, ou n’im­porte quoi d’autre et l’inverse à chaque fois.
L’image bis­table pré­sente en fait un cas par­ti­cu­lier — et par­ti­cu­liè­re­ment simple (l’œil du canard-lapin est le point d’appui, l’indice de pola­ri­sa­tion d’une face ; le bec-oreilles est l’indice direc­tion­nel) — de la paréi­do­lie. La qua­li­té la plus remar­quable d’une paréi­do­lie est pro­ba­ble­ment que, comme pour une image mul­tis­table, sa per­cep­tion est irré­ver­sible. Une fois appa­rue, il est impos­sible de s’y sous­traire, en même temps qu’il est impos­sible de ne pas à chaque fois la voir appa­raître.
Ce qui est impor­tant, c’est qu’en dépit de la mise au point devant une image mul­tis­table, en dépit de cette foca­li­sa­tion par le connu, une fois qu’on a vu les deux formes connues sur l’image, on ne peut plus les oublier ; mais on ne peut pas non plus les voir simul­ta­né­ment. On peut pas­ser de l’une à l’autre, mais on doit se désar­ri­mer de l’une pour abor­der l’autre, et vice ver­sa.
Pour Legovil, le régime de la bis­ta­bi­li­té appelle, sur le strict plan rhétorique, une indis­tinc­tion entre le fervent et le paro­dique — en dépit du fait que toute lec­ture rapa­trie­ra telle contri­bu­tion ou l’objet entier dans l’un ou l’autre registre. Il y a, dans un article de Legovil, une proxi­mi­té immé­diate avec son objet, et la média­tion d’une dis­tance iro­nique, voire cau­te­leuse devant cet objet.
Mais cette indis­tinc­tion est conjonc­tive : ce n’est pas ou bien... ou bien..., c’est et... et... L'« ambiguïté » dit moins là une alter­na­tive qu’elle n’affirme une syn­thèse. On n’a pas à faire à une équi­voque mais à une affir­ma­tion double : sérieux et à la fois pas sérieux, strict-par­leur et licen­cieux, pinal­leur et sagouin.
Idéa­le­ment, ce qu’on don­ne­rait à entendre ou à lire, dans Legovil, ce serait moins une irré­so­lu­tion vacillante du sens (une « indé­ci­da­bi­li­té », trope lit­té­raire de l’époque) qu’une concur­rence pon­dé­rée des termes, des registres, des tons — leur oscil­la­tion.
Legovil n’est pas spé­cia­le­ment une revue de lit­té­ra­ture ou de poé­sie (c’est aus­si bien un manuel de poche, une ency­clo­pé­die des 9–12 ans, un site d’auto-médication).
La bis­ta­bi­li­té n’est pas ici une moda­li­té lit­té­raire, si on entend par là ce qu’on a du mal à ne pas entendre par là par ici (en France) : tra­di­tion « aulique » (de cour, gen­til­hom­mesque) du style lit­téaire consis­tant à ména­ger, pour en jouir, des ambi­guï­tés, et à faire un usage presque infi­ni­ment sug­ges­tif du lexique. Rétré­cis­se­ment du champ déno­ta­tif pour conno­ter un maxi­mum.
On peut consi­dé­rer cette tra­di­tion comme une éter­nelle per­for­mance de classe : déro­ga­tion per­ma­nente, refus de com­pa­raître, de s’expliquer, d’expliquer ses rai­sons, parce que « ses » rai­sons sont les rai­sons du monde, au fond. Il y a un peu de cet aris­to­cra­tisme dans une cer­taine pra­tique « poé­tique », dans la licence qu’elle implique, dans le côté « empire du sin­gu­lier » et « rai­son mise à part ».
On a pen­sé, du coup, que le didac­tique était une bonne entrée dans le bis­table : choi­sir des pro­to­coles d’explication, des expli­ca­tions de texte contraintes (par exemple à par­tir d’un texte pré­le­vé dans l’actualité, ou dans un roman).
Furieu­se­ment tout expli­quer, assu­mer ses vel­léi­tés au tout-dire, allez, on y va, c’est par­ti, le monde ou rien.
On se donne des devoirs, on se donne des extraits du monde à expli­quer : on se balade dans la légo­pole explo­sée, on ramasse des pièces, on glane et on fouit et ensuite on dis­pose les trou­vailles sur un grand tapis d’archéologue et on regarde, on com­mente, on ex­plique, on fait des hypo­thèses sur la pro­ve­nance, l’usage etc.