[L’effet sophistique] est rendu possible par le fait que, dans la pratique du discours, ce qui est manipulé, ce sont non pas les choses elles-mêmes, mais leurs symboles verbaux. Très exactement leur nom. […]

Il se produit dans une certaine différence entre les noms et les choses, entre les éléments symboliques et les éléments symbolisés. En quoi consiste cette différence ?

Ce n’est point celle par laquelle les mots produisent un effet de sens, alors que les choses ne le produisent pas. Ce n’est pas non plus la différence entre physis et nomos, entre le caractère naturel des choses et le caractère conventionnel des mots.

Elle est dans le fait que les noms sont en nombre fini et les choses sont en nombre infini, qu’il y a rareté relative des mots ; qu’on ne peut pas établir une relation bi-univoque entre mots et choses. Bref, que la relation entre les mots et ce qu’ils désignent n’est pas isomorphe à la relation qui permet de dénombrer.

En d’autres termes, c’est un caractère propre à la matérialité des mots – leur rareté – qui donne lieu au sophisme. Le Sophiste c’est celui qui se sert du même mot, du même nom, de la même expression pour dire deux choses différentes, de sorte qu’il dit deux choses dans l’identité même de la chose dite.

Michel FoucaultLeçons sur la volonté de savoir (1970–1971) Seuil2011p. 43

J’étais parti de deux modèles d’analyse. Dans l’un (qui me semble caractériser la tradition philosophique), la volonté de savoir est prise à l’intérieur d’une connaissance préalable dont elle constitue le déroulement, comme le décalage et le délai intérieur.

Dans l’autre modèle, le connaître doit être analysé comme pur événement à la surface de processus qui ne sont pas en eux-mêmes de l’ordre de la connaissance ; appelons savoir l’ensemble de ces événements. Quant à la connaissance (c’est-à-dire au rapport sujet-objet), elle serait un effet intérieur au connaître. Effet qui n’a pas pu être évité mais qui n’est peut-être pas nécessaire. Enfin, la vérité n’est pas ce qui est lié de plein droit à la connaissance, mais elles sont l’une par rapport à l’autre dans un rapport à la fois d’appui et d’exclusion.

Michel FoucaultLeçons sur la volonté de savoir (1970–1971) Seuil2011p. 31

Il existe depuis des siècles un thème dont la banalité porte jusqu’au dégoût, c’est le thème que tout le monde finalement est un peu philosophe.

Thème que le discours philosophique écarte aussitôt pour faire apparaître celui-ci, à savoir que la philosophie est une tâche spécifique, en retrait et à distance de toutes les autres et qui ne peut se réduire à aucune autre. Mais thème que le discours philosophique reprend non moins régulièrement pour affirmer que la philosophie n’est rien d’autre que le mouvement de la vérité elle-même, qu’elle est la conscience prenant conscience de soi – ou qu’il est déjà philosophe celui qui s’éveille au monde. […]

Le vieux thème millénaire du « tout le monde est plus ou moins philosophe » a une fonction précise et assignable dans l’histoire occidentale : il ne s’agit ni plus ni moins que du bouclage du désir de connaître dans la connaissance elle-même.

[Ce que Foucault reformule au début du cours suivant :] De sorte que la connaissance était préalable à ce désir qui la concernait ; et que ce désir lui-même n’était rien d’autre qu’une sorte de retard de la connaissance par rapport à soi, désir corrélatif au délai qui la retardait pour atteindre d’un coup sa vraie nature, à savoir la contemplation.

Michel FoucaultLeçons sur la volonté de savoir (1970–1971) Seuil2011p. 18–19, 23

GRAND-PEUR ET MISÈRE DU TROISIÈME REICH est maintenant parti à l’impression. déjà, Lukàcs a salué LE MOUCHARD comme si j’étais un pécheur rentré dans le giron de l’armée du salut. voilà enfin qui est pris à même la vie ! on oublie vite qu’ils s’agit d’un montage de 27 scènes, d’un simple répertoire de gestes, se taire, inspecter autour de soi, sursauter d’effroi, etc.

Bertolt BrechtJournal de travail[Arbeitsjournal, Suhrkamp, 1973] ⋅ trad. Philippe Ivernel L’arche1976p. 1915.8.38 gestuaire lukacs peur

j’avais envoyé au READER’S DIGEST (tirage 3 millions 1/2 environ) quelque chose sur hitler pour la série « le caractère le plus inoubliable que j’aie rencontré ». cela me revint promptement. feuchtwanger rapport que même thomas mann, même werfel très en vogue ici se sont vu retourner leurs contributions. le magazine met une demi-douzaine d’experts sur les envois. l’un vérifie uniquement si la chose est bien marron, un deuxième si elle pue bien, un troisième si elle ne contient pas aussi des fragments solides etc. ainsi vérifie-t-on sévèrement si c’est bien de la merde avant de la prendre. (l’expert en suspense, l’expert en caractères, l’expert en « réalités vivantes » etc.)

ich hatte READERS DIGEST (auflage etwa 3V2 millionen) zu ihrer serie >mein unvergeßlichster charakter< etwas über hitler eingeschickt. es kam prompt zurück, feuchtwanger berichtet, daß auch thomas mann und der hier sehr erfolgreiche werfel ihre beiträge zurückerhielten, das magazin setzt ein halbes dutzend experten an die einsendungen. einer prüft nur, ob das ding auch braun ist, ein zweiter, ob es auch stinkt, ein dritter, ob es auch nicht feste brocken enthält usw. so streng wird es geprüft, ob es auch scheiße ist, bevor es genommen wird, (expert für Spannung, expert für Charakterisierung, expert für >lebensnähe< usw.)

Bertolt BrechtJournal de travail[Arbeitsjournal, Suhrkamp, 1973, p. 420] ⋅ trad. Philippe Ivernel L’arche197621.4.42, trad. lég. modifiée