Legovil

Lego (nom propre) : marque de jeu de construc­tion dont le prin­cipe est l’encastrement.

lego (latin, verbe) : je lis, j’explique, je par­cours, j’examine en pas­sant, je passe en revue ; je recueille, j’amasse, je ramasse ; j’épie, je suis (de près), je lis une situa­tion ; je tire à moi, je tire vers moi ; j’effleure, je ne touche pas fran­che­ment ; je choi­sis, je pré­lève, je trie.

ville (nom com­mun) : lieu de débrouille et de Ver­wal­tung (ges­tion, admi­nis­tra­tion, entre­tien, main­tien de fonc­tion­na­li­té), de dérives libres et de cir­cu­la­tions réglées, d’usages erra­tiques et d’usages sug­gé­rés, de game (jeu nor­mé) et de playing (jeu libre), de pro­mis­cui­té et d’«unité indi­vi­duelle et nomi­na­tive » de vivote.

vil (adjec­tif) : modique ; com­mun ; abon­dant ; sans marge inté­rieure.

Lego­vil est une revue.

Regarde, c’est Lego­vil. Avec une trace de mug impri­mée pour mani­fes­ter le tra­vail. Avec une nappe en papier pour trou­ver le point de pince sur la nappe et chan­ger le monde en un pin­ce­ment. Avec un logo en chaus­settes sales.

Il y a trois contraintes à laquelle c’est Lego­vil (la revue).

LES TROIS CONTRAINTES
Les contraintes sont moins for­melles que fonc­tion­nelles : elles ne sont pas là pour orien­ter un résul­tat mais pour infor­mer un pro­ces­sus de tra­vail, néces­sai­re­ment col­lec­tif.
1. Expli­quer (s’expliquer, jus­ti­fier, don­ner des détails, don­ner des gages de didac­tisme, démon­trer, faire cours, faire la leçon, être tatillon ou peigne-cul ou pres­sam­ment bien­veillant, ou très géné­reux et aimant, tota­le­ment voué à la trans­mis­sion, voire même « pas­seur » de sen­sa­tions de savoir d’« expé­rience », tout ça.)
2. Être par­fai­te­ment sérieux (= sans second degré)
3. Être par­fai­te­ment badin (= sans pompe)

Autre­ment dit : Toute contri­bu­tion à Lego­vil doit être bis­table sur le plan rhé­to­rique : sin­cère et tri­cheuse (sin­cère sans le faire remar­quer, tri­cheuse sans le faire remar­quer) ; concer­née par son pro­pos mais sans sou­ci de son aplomb.

Glo­ba­le­ment il s’agit d’entrer dans le détail des « rai­sons », de faire des pieds et des mains d’explication (de textes, d’images, de dis­cours poli­tiques, de faits divers, de mails). Expli­quer, c’est aus­si, sui­vant la pente molle de l’étymologie : déplier, mettre à plat, étendre, faire du plan, de la plaine, du plain avec le plein du monde, hori­zon­ta­li­ser tout ce bor­del (apla­tir les car­tons, les car­rures, les car­rières), imper­son­na­li­ser l’affaire. D’où la voca­tion didac­tique de la revue : l’explication est un tra­vail de nivel­le­ment user-orien­ted : nous avons lu (le monde) pour vous.

En même temps, bien sûr, expli­quer le monde au monde est un pro­jet mar­qué du carac­tère gro­tesque et gros­sier de qui se vit comme unique non-dupe. (Un des per­son­nages de Coluche, pro­to­type du Fran­çais raciste et leçon­neur, a pour ritour­nelle : « Je m’énerve pas, j’explique aux gens ».)

Expli­quer, en ce sens, c’est s’affermir en affir­mant : plus on assène, plus on joue du registre judi­ca­toire — celui d’une sup­po­sée ver­tu du lan­gage clair dans l’éclaircissement de l’objet de la pen­sée —, en un mot, plus on consti­tue et main­tient son objet comme objet de litige, et plus on (se) donne l’impression, net­te­ment fran­chouillarde, de domi­ner son sujet.

Lego­vil est une revue d’explication, mais d’une expli­ca­tion qui ne fait pas place à la domi­na­tion du sujet. En revanche, c’est un empire du thé­ma­tique : on parle de, on parle sur, on pré­dique sau­va­ge­ment et ce qu’on pré­dique est pris comme exem­plaire exem­plaire de tout le reste. Il n’y a rien dont Lego­vil puisse dire que ce n’est pas son sujet, au sens de son thème.

LA BISTABILITÉ
Lego­vil est sous-titrée « revue bis­table ». « Bis­table », « mul­tis­table », sont des termes rela­tifs à cer­taines théo­ries de la per­cep­tion, notam­ment la visuelle. Une image mul­tis­table est une image sujette à des per­cep­tions concur­rentes mais néces­sai­re­ment suc­ces­sives. Un exemple est l’image bis­table du « canard-lapin ». Devant une image mul­tis­table, l’aperception consis­te­rait, selon la Ges­tal­theo­rie, dans une cla­ri­fi­ca­tion déci­sive : l’œil, l’oreille (en fait la almigh­ty TÊTE, la grosse Kopf à son sujet-sen­tant) rapa­trie dans le connu l’inconnu, dans le déjà-vu l’inouï, dans la forme l’informe (taches, nuages…), dans l’univoque l’équivoque. Le cer­veau-à-son-humain tranche les ambi­guï­tés. À par­tir de là, sou­vent, la psy­cho­lo­gie laisse libre cours à sa pas­sion du pro­fi­lage : si tu vois d’abord le lapin, tu es orgueilleux et tour­né vers l’avenir ; si tu vois d’abord le canard, tu es pla­cide et réflé­chi, ou l’inverse, ou n’importe quoi d’autre et l’inverse à chaque fois.

L’image bis­table pré­sente en fait un cas par­ti­cu­lier — et par­ti­cu­liè­re­ment simple (l’œil du canard-lapin est le point d’appui, l’indice de pola­ri­sa­tion d’une face ; le bec-oreilles est l’indice direc­tion­nel) — de la paréi­do­lie. La qua­li­té la plus remar­quable d’une paréi­do­lie est pro­ba­ble­ment que, comme pour une image mul­tis­table, sa per­cep­tion est irré­ver­sible. Une fois appa­rue, il est impos­sible de s’y sous­traire, en même temps qu’il est impos­sible de ne pas à chaque fois la voir appa­raître.

Ce qui est impor­tant, c’est qu’en dépit de la mise au point devant une image mul­tis­table, en dépit de cette foca­li­sa­tion par le connu, une fois qu’on a vu les deux formes connues sur l’image, on ne peut plus les oublier ; et en même temps on ne peut pas non plus les voir simul­ta­né­ment. On peut pas­ser de l’un à l’autre, mais on doit se désar­ri­mer de l’un pour abor­der l’autre, et vice ver­sa.

Tout ça était trop long mais disons que, pour Lego­vil, le régime de la bis­ta­bi­li­té c’est celui d’une indis­tinc­tion for­melle entre le fervent et le paro­dique — en dépit du fait que toute lec­ture rapa­trie­ra telle contri­bu­tion ou l’objet entier dans l’un ou l’autre registre. Il y a, dans un article de Lego­vil, une proxi­mi­té immé­diate avec son objet, et la média­tion d’une dis­tance iro­nique, voire cau­te­leuse devant cet objet.

Mais cette indis­tinc­tion est conjonc­tive : ce n’est pas ou bien… ou bien…, c’est et… et… L”»ambiguïté » dit moins là une alter­na­tive qu’elle n’affirme une syn­thèse. On n’a pas à faire à une équi­voque mais à une affir­ma­tion double : sérieux et à la fois pas sérieux, strict-par­leur et licen­cieux, pinal­leur et sagouin. Idéa­le­ment, ce qu’on don­ne­rait à entendre ou à lire, dans Lego­vil, ce serait moins une irré­so­lu­tion vacillante du sens (une « indé­ci­da­bi­li­té », trope lit­té­raire de l’époque) qu’une concur­rence pon­dé­rée des termes, des registres, des tons — leur oscil­la­tion.

NON-LITTÉRAIRE, NON-POÉTIQUE
Lego­vil n’est pas spé­cia­le­ment une revue de lit­té­ra­ture ou de poé­sie (c’est aus­si bien un manuel de poche, une ency­clo­pé­die des 9–12 ans, un site d’automédication). La bis­ta­bi­li­té n’est pas ici une moda­li­té lit­té­raire, si on entend par là ce qu’on a du mal à ne pas entendre par là par ici (en France) : tra­di­tion « aulique » (de cour, gen­til­hom­mesque) du style lit­téaire consis­tant à ména­ger, pour en jouir, des ambi­guï­tés, et à faire un usage presque infi­ni­ment sug­ges­tif du lexique. Rétré­cis­se­ment du champ déno­ta­tif pour conno­ter un maxi­mum. (Par exemple : « ardeur », depuis le 17e siècle, veut dire aus­si bien pas­sion que colère, amour que haine ; bref, tout le petit feu de l’intériorité — c’est pra­tique pour les mots d’esprit.)

On peut consi­dé­rer cette tra­di­tion comme une éter­nelle per­for­mance de classe : déro­ga­tion per­ma­nente, refus de com­pa­raître, de s’expliquer, d’expliquer ses rai­sons, parce que « ses » rai­sons sont les rai­sons du monde, au fond. Il y a un peu de cet aris­to­cra­tisme dans une cer­taine pra­tique « poé­tique », dans la licence qu’elle implique, dans le côté « empire du sin­gu­lier » et « rai­son mise à part ».

On a pen­sé, du coup, que le didac­tique était une bonne entrée dans le bis­table : choi­sir des pro­to­coles d’explication, des expli­ca­tions de texte contraintes (par exemple à par­tir d’un texte pré­le­vé dans l’actualité, ou dans un roman). Furieu­se­ment tout expli­quer, assu­mer ses vel­léi­tés au tout-dire, allez, on y va, c’est par­ti, le monde ou rien.

On se donne des devoirs, on se donne des extraits du monde à expli­quer : on se balade dans la légo­pole explo­sée, on ramasse des pièces, on glane et on fouit et ensuite on dis­pose les trou­vailles sur un grand tapis d’archéologue et on regarde, on com­mente, on explique, on fait des hypo­thèses sur la pro­ve­nance, l’usage etc.

Mais tout ça dans un espace res­treint. On est fau­chés : il faut syn­thé­ti­ser, ramas­ser, résu­mer, repous­ser cer­tains déve­lop­pe­ments à plus tard ou ailleurs (et peut-être à jamais et nulle part).

DEUX JOURS
La revue a été écrite en deux jours, à La Cha­pelle Fif­teen (Paris 18), avec Eri­ca Zin­ga­no, Marie Lehir, Ben­ja­min Levi, Gwla­dys Le Cuff, Oli­vier Nou­ris­son, Fré­dé­ric Déotte, Aline Car­pen­tier, Filipp Rabe, Timo­they V. K. Dyèvre, Ivan Bas­so, Jann Mid­del­bos, Cédric Schön­wald.
La maquette a été faite en deux jours à Calais, sur un mode qui radi­ca­lise la méthode du couper/foutre en cou­pant cou­per. Lego­vil a été juste fou­tue (d’où l’absence de marges inté­rieures et l’arial 11pt géné­ra­li­sé). C’est une sorte de fan­zine sur papier gla­cé.

LE PRIX
La ques­tion du prix n’a pas encore été abor­dée, alors n’hésitez pas à com­man­der à legobistable@gmail.com