Le logiciel poétique postromantique

(…) le cher­cheur le plus loyal à l’égard de l’esthétique sera de manière néga­tive celui qui se révolte contre le lan­gage et qui, au lieu de rabais­ser la parole au rang de simple para­phrase de ses chiffres, lui pré­fère le gra­phique, qui confesse sans réserve la réi­fi­ca­tion de la conscience et trouve ain­si pour l’exprimer quelque chose comme une forme, sans emprunts apo­lo­gé­tiques à l’art. (Ador­no, L’essai comme forme)

Voi­ci un dia­gramme du logi­ciel poé­tique post­ro­man­tique. Par jeu, il prend comme contrainte l’utilisation d’un max d’icônes d’iO7, c’est dire si c’est inutile pour pen­ser quoi que ce soit.

 

Le logiciel poétique postromantique

L’article défi­ni devant les 5 figures (le poète, le pri­mi­tif, le mys­tique, le fou, le enfant) désigne une idéa­li­sa­tion for­ce­née. La matrice cen­trale s’appelle « expé­rience ».

J’ai eu besoin de ce dia­gramme, non pas tant pour car­to­gra­phier que pour obte­nir une vue d’ensemble sur cette repré­sen­ta­tion qui semble avoir été majo­ri­taire jusque dans les années 50 chez les théo­ri­ciens pas pure­ment lit­té­raires de la poé­sie (socio­logues, anthro­po­logues, phi­lo­sophes, eth­no­logues…), avant que le logi­ciel hei­deg­ge­rien ne prenne le relais. Je vois dans le recours de non-spé­cia­listes à ces figures l’indice de leur ancrage pro­fond dans la conscience euro­péenne.

Cette repré­sen­ta­tion « du poète » m’intéresse sur­tout en ce qu’elle mani­feste une idéa­li­sa­tion de l’effacement social (figures ascé­tiques, mar­gi­nales, imper­ver­ties…) et encou­rage des pos­tures qui, elles, sont extrê­me­ment per­for­mantes dans l’espace social : ain­si on aime l’enfant, le pri­mi­tif, le fou ou le mys­tique quand il est pris en charge par une syn­thèse inof­fen­sive et vague­ment somp­tuaire ; on le cor­rige quand il exprime une sauvageté/sauvagerie anti­so­ciale.

C’est mon pre­mier sché­ma, il est donc 1) moche, 2) incom­plet dans ses arti­cu­la­tions. Idéa­le­ment, il fau­drait que chaque item gra­vite autour d’une figure (le fou, le mys­tique, le pri­mi­tif, le enfant) et que les items les plus com­muns intègrent deux, trois, voire quatre orbites (la « spon­ta­néi­té » pré­lo­gique est par exemple un lieu com­mun des repré­sen­ta­tions essen­tia­listes du pri­mi­tif comme de l’enfant ; elle est pré­sente, mar­gi­nale voire insi­gni­fiante, dans la figure du « fou » et elle n’appartient pas a prio­ri à l’univers sup­po­sé­ment sophis­ti­qué du mys­tique ; spon­ta­néi­té retrou­ve­rait donc dans l’orbite du pri­mi­tif l’item « authen­ti­ci­té», avec lequel elle par­tage sou­vent l’illusion d’une trans­pa­rence à soi mena­cée par la concep­tua­li­té, etc.).

À cela on peut ajou­ter une liste d’auteurs qui ont opé­ré des rap­pro­che­ments entre la figure « du » poète et au moins une des quatre figures orbi­tales (le para­digme post­ro­man­tique est sur­tout le fait de théo­ri­ciens – d’anthropologues notam­ment): Vico, Joch­mann, René­ville, Pia­get, Jousse, Janet, Lévy-Bruhl, Bache­lard, Mauss, Bataille… entre beau­coup d’autres (Lévi-Strauss, lui, règle son compte au rap­pro­che­ment pri­mi­tif – enfant dans le cha­pitre sur « l’illusion archaïque » in Les Struc­tures élé­men­taires de la paren­té). Hei­deg­ger reprend toute une tra­di­tion alle­mande de redé­cou­verte du chris­tia­nisme qui accen­tue le rap­pro­che­ment entre le poète et le mys­tique (le mys­tique mani­feste une pri­mi­ti­vi­té chré­tienne). Sa pen­sée sus­cite, sur­tout en France, une poé­sie « à la traîne » de la phi­lo­so­phie, qui lui sert d’illustration sau­vage (la poé­sie comme « âge » de la pen­sée, en quelque sorte – où « âge » est anhis­to­rique), sur laquelle j’écrirai un petit peu bien­tôt.

Je pré­cise que ce dia­gramme repré­sente à peu près exac­te­ment tout ce qui m’ennuie (créa­ti­vi­té, authen­ti­ci­té, lune, thé etc.). Par ailleurs, pour rai­sons per­son­nelles, je cherche des conseils pour apprendre à dis­cer­ner la grâce de la déré­lic­tion.