Et le nom de Guermantes d’alors est aus­si comme un de ces petits bal­lons dans les­quels on a enfer­mé de l’oxygène ou un autre gaz : quand j’arrive à le cre­ver, à en faire sor­tir ce qu’il contient, je res­pire l’air de Combray de cette année-là, de ce jour-là, mêlé d’une odeur d’aubépines agi­tée par le vent du coin de la place, pré­cur­seur de la pluie, qui tour à tour fai­sait envo­ler le soleil, le lais­sait s’étendre sur le tapis de laine rouge de la sacris­tie et le revê­tir d’une car­na­tion brillante, presque rose, de géra­nium, et de cette dou­ceur, pour ain­si dire wag­né­rienne, dans l’allégresse, qui conserve tant de noblesse à la fes­ti­vi­té. Mais même en dehors des rares minutes comme celles-là, où brus­que­ment nous sen­tons l’entité ori­gi­nale tres­saillir et reprendre sa forme et sa cise­lure au sein des syl­labes mortes aujourd’hui, si dans le tour­billon ver­ti­gi­neux de la vie cou­rante, où ils n’ont plus qu’un usage entiè­re­ment pra­tique, les noms ont per­du toute cou­leur comme une tou­pie pris­ma­tique qui tourne trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la rêve­rie, nous réflé­chis­sons, nous cher­chons, pour reve­nir sur le pas­sé, à ralen­tir, à sus­pendre le mou­ve­ment per­pé­tuel où nous sommes entraî­nés, peu à peu nous revoyons appa­raître, jux­ta­po­sées, mais entiè­re­ment dis­tinctes les unes des autres, les teintes qu’au cours de notre exis­tence nous pré­sen­ta suc­ces­si­ve­ment un même nom.

Je n’eus pas le temps d’être triste, car je ne fus pas un ins­tant seul. C’est qu’il res­tait du palais ancien un excé­dent de luxe, inuti­li­sable dans un hôtel moderne, et qui, déta­ché de toute affec­ta­tion pra­tique, avait pris dans son dés­œu­vre­ment une sorte de vie : cou­loirs reve­nant sur leurs pas, dont on croi­sait à tous moments les allées et venues sans but, ves­ti­bules longs comme des cor­ri­dors et ornés comme des salons, qui avaient plu­tôt l’air d’habiter là que de faire par­tie de l’habitation, qu’on n’avait pu faire entrer dans aucun appar­te­ment, mais qui rôdaient autour du mien et vinrent tout de suite m’offrir leur com­pa­gnie — sorte de voi­sins oisifs, mais non bruyants, de fan­tômes subal­ternes du pas­sé à qui on avait concé­dé de demeu­rer sans bruit à la porte des chambres qu’on louait, et qui chaque fois que je les trou­vais sur mon che­min se mon­traient pour moi d’une pré­ve­nance silen­cieuse. En somme, l’idée d’un logis, simple conte­nant de notre exis­tence actuelle et nous pré­ser­vant seule­ment du froid, de la vue des autres, était abso­lu­ment inap­pli­cable à cette demeure, ensemble de pièces, aus­si réelles qu’une colo­nie de per­sonnes, d’une vie il est vrai silen­cieuse, mais qu’on était obli­gé de ren­con­trer, d’éviter, d’accueillir, quand on rentrait.

Je me cou­chai, mais la pré­sence de l’édredon, des colon­nettes, de la petite che­mi­née, en met­tant mon atten­tion à un cran où elle n’était pas à Paris, m’empêcha de me livrer au train­train habi­tuel de mes rêvas­se­ries. Et comme c’est cet état par­ti­cu­lier de l’attention qui enve­loppe le som­meil et agit sur lui, le modi­fie, le met de plain-pied avec telle ou telle série de nos sou­ve­nirs, les images qui rem­plirent mes rêves, cette pre­mière nuit, furent emprun­tées à une mémoire entiè­re­ment dis­tincte de celle que met­tait d’habitude à contri­bu­tion mon som­meil. Si j’avais été ten­té en dor­mant de me lais­ser réen­traî­ner vers ma mémoire cou­tu­mière, le lit auquel je n’étais pas habi­tué, la douce atten­tion que j’étais obli­gé de prê­ter à mes posi­tions quand je me retour­nais, suf­fi­saient à rec­ti­fier ou à main­te­nir le fil nou­veau de mes rêves.

Ce qu’on aurait fait le jour, il arrive en effet, le som­meil venant, qu’on ne l’accomplisse qu’en rêve, c’est-à-dire après l’inflexion de l’ensommeillement, en sui­vant une autre voie qu’on n’eût fait éveillé. La même his­toire tourne et a une autre fin. Malgré tout, le monde dans lequel on vit pen­dant le som­meil est tel­le­ment dif­fé­rent, que ceux qui ont de la peine à s’endormir cherchent avant tout à sor­tir du nôtre. Après avoir déses­pé­ré­ment, pen­dant des heures, les yeux clos, rou­lé des pen­sées pareilles à celles qu’ils auraient eues les yeux ouverts, ils reprennent cou­rage s’ils s’aperçoivent que la minute pré­cé­dente a été toute alour­die d’un rai­son­ne­ment en contra­dic­tion for­melle avec les lois de la logique et l’évidence du pré­sent, cette courte « absence » signi­fiant que la porte est ouverte par laquelle ils pour­ront peut-être s’échapper tout à l’heure de la per­cep­tion du réel, aller faire une halte plus ou moins loin de lui, ce qui leur don­ne­ra un plus ou moins « bon » som­meil. Mais un grand pas est déjà fait quand on tourne le dos au réel, quand on atteint les pre­miers antres où les « auto­sug­ges­tions » pré­parent comme des sor­cières l’infernal fri­cot des mala­dies ima­gi­naires ou de la recru­des­cence des mala­dies ner­veuses, et guettent l’heure où les crises remon­tées pen­dant le som­meil incons­cient se déclan­che­ront assez fortes pour le faire cesser.

On appelle cela un som­meil de plomb ; il semble qu’on soit deve­nu soi-même, pen­dant quelques ins­tants après qu’un tel som­meil a ces­sé, un simple bon­homme de plomb. On n’est plus per­sonne. Comment, alors, cher­chant sa pen­sée, sa per­son­na­li­té comme on cherche un objet per­du, finit-on par retrou­ver son propre moi plu­tôt que tout autre ? Pourquoi, quand on se remet à pen­ser, n’est-ce pas alors une autre per­son­na­li­té que l’antérieure qui s’incarne en nous ? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pour­quoi, entre les mil­lions d’êtres humains qu’on pour­rait être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on met juste la main. Qu’est-ce qui nous guide, quand il y a eu vrai­ment inter­rup­tion (soit que le som­meil ait été com­plet, ou les rêves entiè­re­ment dif­fé­rents de nous) ? Il y a eu vrai­ment mort, comme quand le cœur a ces­sé de battre et que des trac­tions ryth­mées de la langue nous raniment. Sans doute la chambre, ne l’eussions-nous vue qu’une fois, éveille-t-elle des sou­ve­nirs aux­quels de plus anciens sont sus­pen­dus. Ou quelques-uns dor­maient-ils en nous-mêmes dont nous pre­nons conscience ? La résur­rec­tion au réveil — après ce bien­fai­sant accès d’aliénation men­tale qu’est le som­meil — doit res­sem­bler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oubliés. Et peut-être la résur­rec­tion de l’âme après la mort est-elle conce­vable comme un phé­no­mène de mémoire.

Et pour­tant l’habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mys­tère les forces sacrées avec les­quelles nous sommes en contact que, n’ayant pas eu ma com­mu­ni­ca­tion immé­dia­te­ment, la seule pen­sée que j’eus ce fut que c’était bien long, bien incom­mode, et presque l’intention d’adresser une plainte. Comme nous tous main­te­nant, je ne trou­vais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques chan­ge­ments, l’admirable fée­rie à laquelle quelques ins­tants suf­fisent pour qu’apparaisse près de nous, invi­sible mais pré­sent, l’être à qui nous vou­lions par­ler, et qui res­tant à sa table, dans la ville qu’il habite (pour ma grand’mère c’était Paris), sous un ciel dif­fé­rent du nôtre, par un temps qui n’est pas for­cé­ment le même, au milieu de cir­cons­tances et de pré­oc­cu­pa­tions que nous igno­rons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup trans­por­té à des cen­taines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plon­gé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordon­né. Et nous sommes comme le per­son­nage du conte à qui une magi­cienne, sur le sou­hait qu’il en exprime, fait appa­raître dans une clar­té sur­na­tu­relle sa grand’mère ou sa fian­cée, en train de feuille­ter un livre, de ver­ser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spec­ta­teur et pour­tant très loin, à l’endroit même où elle se trouve réel­le­ment. Nous n’avons, pour que ce miracle s’accomplisse, qu’à appro­cher nos lèvres de la plan­chette magique et à appe­ler — quel­que­fois un peu trop long­temps, je le veux bien — les Vierges Vigilantes dont nous enten­dons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos Anges gar­diens dans les ténèbres ver­ti­gi­neuses dont elles sur­veillent jalou­se­ment les portes ; les Toutes-Puissantes par qui les absents sur­gissent à notre côté, sans qu’il soit per­mis de les aper­ce­voir : les Danaïdes de l’invisible qui sans cesse vident, rem­plissent, se trans­mettent les urnes des sons ; les iro­niques Furies qui, au moment que nous mur­mu­rions une confi­dence à une amie, avec l’espoir que per­sonne ne nous enten­dait, nous crient cruel­le­ment : « J’écoute » ; les ser­vantes tou­jours irri­tées du Mystère, les ombra­geuses prê­tresses de l’Invisible, les Demoiselles du téléphone !
Et aus­si­tôt que notre appel a reten­ti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger — un bruit abs­trait — celui de la dis­tance sup­pri­mée — et la voix de l’être cher s’adresse à nous.
C’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme si devant cette impos­si­bi­li­té de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sen­tais mieux ce qu’il y a de déce­vant dans l’apparence du rap­pro­che­ment le plus doux, et à quelle dis­tance nous pou­vons être des per­sonnes aimées au moment où il semble que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les rete­nir. Présence réelle que cette voix si proche — dans la sépa­ra­tion effec­tive ! Mais anti­ci­pa­tion aus­si d’une sépa­ra­tion éter­nelle ! Bien sou­vent, écou­tant de la sorte, sans voir celle qui me par­lait de si loin, il m’a sem­blé que cette voix cla­mait des pro­fon­deurs d’où l’on ne remonte pas, et j’ai connu l’anxiété qui allait m’étreindre un jour, quand une voix revien­drait ain­si (seule et ne tenant plus à un corps que je ne devais jamais revoir) mur­mu­rer à mon oreille des paroles que j’aurais vou­lu embras­ser au pas­sage sur des lèvres à jamais en poussière.
Ce jour-là, hélas, à Doncières, le miracle n’eut pas lieu. Quand j’arrivai au bureau de poste, ma grand’mère m’avait déjà deman­dé ; j’entrai dans la cabine, la ligne était prise, quelqu’un cau­sait qui ne savait pas sans doute qu’il n’y avait per­sonne pour lui répondre car, quand j’amenai à moi le récep­teur, ce mor­ceau de bois se mit à par­ler comme Polichinelle ; je le fis taire, ain­si qu’au gui­gnol, en le remet­tant à sa place, mais, comme Polichinelle, dès que je le rame­nais près de moi, il recom­men­çait son bavar­dage. Je finis, en déses­poir de cause, en rac­cro­chant défi­ni­ti­ve­ment le récep­teur, par étouf­fer les convul­sions de ce tron­çon sonore qui jacas­sa jusqu’à la der­nière seconde et j’allai cher­cher l’employé qui me dit d’attendre un ins­tant ; puis je par­lai, et après quelques ins­tants de silence, tout d’un coup j’entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand’mère avait cau­sé avec moi, ce qu’elle me disait, je l’avais tou­jours sui­vi sur la par­ti­tion ouverte de son visage où les yeux tenaient beau­coup de place ; mais sa voix elle-même, je l’écoutais aujourd’hui pour la pre­mière fois. Et parce que cette voix m’apparaissait chan­gée dans ses pro­por­tions dès l’instant qu’elle était un tout, et m’arrivait ain­si seule et sans l’accompagnement des traits de la figure, je décou­vris com­bien cette voix était douce ; peut-être d’ailleurs ne l’avait-elle jamais été à ce point, car ma grand’mère, me sen­tant loin et mal­heu­reux, croyait pou­voir s’abandonner à l’effusion d’une ten­dresse que, par « prin­cipes » d’éducatrice, elle conte­nait et cachait d’habitude.

Hélas, ce fan­tôme-là, ce fut lui que j’aperçus quand, entré au salon sans que ma grand’mère fût aver­tie de mon retour, je la trou­vai en train de lire. J’étais là, ou plu­tôt je n’étais pas encore là puisqu’elle ne le savait pas, et, comme une femme qu’on sur­prend en train de faire un ouvrage qu’elle cache­ra si on entre, elle était livrée à des pen­sées qu’elle n’avait jamais mon­trées devant moi. De moi — par ce pri­vi­lège qui ne dure pas et où nous avons, pen­dant le court ins­tant du retour, la facul­té d’assister brus­que­ment à notre propre absence — il n’y avait là que le témoin, l’observateur, en cha­peau et man­teau de voyage, l’étranger qui n’est pas de la mai­son, le pho­to­graphe qui vient prendre un cli­ché des lieux qu’on ne rever­ra plus. Ce qui, méca­ni­que­ment, se fit à ce moment dans mes yeux quand j’aperçus ma grand’mère, ce fut bien une pho­to­gra­phie. Nous ne voyons jamais les êtres ché­ris que dans le sys­tème ani­mé, le mou­ve­ment per­pé­tuel de notre inces­sante ten­dresse, laquelle, avant de lais­ser les images que nous pré­sente leur visage arri­ver jusqu’à nous, les prend dans son tour­billon, les rejette sur l’idée que nous nous fai­sons d’eux depuis tou­jours, les fait adhé­rer à elle, coïn­ci­der avec elle. Comment, puisque le front, les joues de ma grand’mère, je leur fai­sais signi­fier ce qu’il y avait de plus déli­cat et de plus per­ma­nent dans son esprit, com­ment, puisque tout regard habi­tuel est une nécro­man­cie et chaque visage qu’on aime le miroir du pas­sé, com­ment n’en eus­sé-je pas omis ce qui en elle avait pu s’alourdir et chan­ger, alors que, même dans les spec­tacles les plus indif­fé­rents de la vie, notre œil, char­gé de pen­sée, néglige, comme ferait une tra­gé­die clas­sique, toutes les images qui ne concourent pas à l’action et ne retient que celles qui peuvent en rendre intel­li­gible le but ? Mais qu’au lieu de notre œil ce soit un objec­tif pure­ment maté­riel, une plaque pho­to­gra­phique, qui ait regar­dé, alors ce que nous ver­rons, par exemple dans la cour de l’Institut, au lieu de la sor­tie d’un aca­dé­mi­cien qui veut appe­ler un fiacre, ce sera sa titu­ba­tion, ses pré­cau­tions pour ne pas tom­ber en arrière, la para­bole de sa chute, comme s’il était ivre ou que le sol fût cou­vert de ver­glas. Il en est de même quand quelque cruelle ruse du hasard empêche notre intel­li­gente et pieuse ten­dresse d’accourir à temps pour cacher à nos regards ce qu’ils ne doivent jamais contem­pler, quand elle est devan­cée par eux qui, arri­vés les pre­miers sur place et lais­sés à eux-mêmes, fonc­tionnent méca­ni­que­ment à la façon de pel­li­cules, et nous montrent, au lieu de l’être aimé qui n’existe plus depuis long­temps mais dont elle n’avait jamais vou­lu que la mort nous fût révé­lée, l’être nou­veau que cent fois par jour elle revê­tait d’une chère et men­teuse ressemblance.

Avant de m’endormir je pen­sais si long­temps que je ne le pour­rais, que, même endor­mi, il me res­tait un peu de pen­sée. Ce n’était qu’une lueur dans la presque obs­cu­ri­té, mais elle suf­fi­sait pour faire se reflé­ter dans mon som­meil, d’abord l’idée que je ne pour­rais dor­mir, puis, reflet de ce reflet, l’idée que c’était en dor­mant que j’avais eu l’idée que je ne dor­mais pas, puis, par une réfrac­tion nou­velle, mon éveil… à un nou­veau somme où je vou­lais racon­ter à des amis qui étaient entrés dans ma chambre que, tout à l’heure en dor­mant, j’avais cru que je ne dor­mais pas. Ces ombres étaient à peine dis­tinctes ; il eût fal­lu une grande et bien vaine déli­ca­tesse de per­cep­tion pour les sai­sir. Ainsi plus tard, à Venise, bien après le cou­cher du soleil, quand il semble qu’il fasse tout à fait nuit, j’ai vu, grâce à l’écho invi­sible pour­tant d’une der­nière note de lumière indé­fi­ni­ment tenue sur les canaux comme par l’effet de quelque pédale optique, les reflets des palais dérou­lés comme à tout jamais en velours plus noir sur le gris cré­pus­cu­laire des eaux.

Car la duchesse aimait à rece­voir cer­tains hommes d’élite, à la condi­tion tou­te­fois qu’ils fussent gar­çons, condi­tion que, même mariés, ils rem­plis­saient tou­jours pour elle, car comme leurs femmes, tou­jours plus ou moins vul­gaires, eussent fait tache dans un salon où il n’y avait que les plus élé­gantes beau­tés de Paris, c’est tou­jours sans elles qu’ils étaient invi­tés ; et le duc, pour pré­ve­nir toute sus­cep­ti­bi­li­té, expli­quait à ces veufs mal­gré eux que la duchesse ne rece­vait pas de femmes, ne sup­por­tait pas la socié­té des femmes, presque comme si c’était par ordon­nance du méde­cin et comme il eût dit qu’elle ne pou­vait res­ter dans une chambre où il y avait des odeurs, man­ger trop salé, voya­ger en arrière ou por­ter un corset.

Nous disons bien que l’heure de la mort est incer­taine, mais quand nous disons cela, nous nous repré­sen­tons cette heure comme située dans un espace vague et loin­tain, nous ne pen­sons pas qu’elle ait un rap­port quel­conque avec la jour­née déjà com­men­cée et puisse signi­fier que la mort — ou sa pre­mière prise de pos­ses­sion par­tielle de nous, après laquelle elle ne nous lâche­ra plus — pour­ra se pro­duire dans cet après-midi même, si peu incer­tain, cet après-midi où l’emploi de toutes les heures est réglé d’avance. On tient à sa pro­me­nade pour avoir dans un mois le total de bon air néces­saire, on a hési­té sur le choix d’un man­teau à empor­ter, du cocher à appe­ler, on est en fiacre, la jour­née est tout entière devant vous, courte, parce qu’on veut être ren­tré à temps pour rece­voir une amie ; on vou­drait qu’il fît aus­si beau le len­de­main ; et on ne se doute pas que la mort, qui che­mi­nait en vous dans un autre plan, au milieu d’une impé­né­trable obs­cu­ri­té, a choi­si pré­ci­sé­ment ce jour-là pour entrer en scène, dans quelques minutes, à peu près à l’instant où la voi­ture attein­dra les Champs-Élysées.