Dire que la chose est « toute nue » est cependant trompeur car cela signifie encore une fois faire prévaloir les exigences du connaître sur celles du sentir, exprimer un soupçon préjudiciable sur ce qui est extérieur, prétendre trouver la vérité nue sous les apparences mensongères. Du point de vue du sentir, la chose est plutôt habits que nudité. Elle est semblable à « ces chapeaux » et à « ces manteaux » qui, pour Descartes, « pourraient couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ». Mais il nous faut ici abandonner Descartes à ses esprits et ses machines : c’est sur les chapeaux et les manteaux que se porte notre attention.
Citations
Le corps dont fait l’expérience la sexualité neutre n’est pas une machine, mais un vêtement, une chose. Il est fait d’une multitude de types de tissus superposés et entrecroisés. Se donner comme une chose sentante signifie demander que les tissus qui constituent le corps de son partenaire viennent se mêler à ses propres tissus pour créer une extension unique dans laquelle on voyage durant des heures et des jours. Prendre une chose sentante signifie demander que ses propres habits soient accueillis partout et toujours, au point de ne plus être reconnus par soi-même ni par son propre partenaire comme appartenant à quelqu’un. La différence s’efface alors entre donner et prendre, et apparaît un corps étranger, ou mieux, un vêtement étranger qui n’appartient à personne. Les corps sont devenus des rouleaux de tissus à déplier et replier l’un sur l’autre, de sorte que l’on peut finalement procéder à l’établissement d’un nouvel ordre et mettre la soie avec la soie, la laine avec la laine et la toile avec la toile. La langue qui me pénètre et me couvre, le sexe à la fois fourré et fourreau, la bouche qui me suce et me dépouille, tout est métaphore vestimentaire. Les organes sont des habits dont sautent boutons et coutures et qui retournent à la condition de pièces de tissus ouvertes à travailler : on peut ainsi les assembler et les séparer suivant de nouveaux critères qui ne correspondent à aucune fonction et à aucun but.
Ce n’est pas moi, ce n’est pas toi qui sens ; ce sont « ces chapeaux » et « ces manteaux » dont parle Descartes : ils commencent à sentir à partir du moment où ils perdent leur forme de chapeaux et de manteaux pour redevenir feutres et laines qui s’offrent l’un à l’autre, qui s’acceptent l’un l’autre, sans l’intervention d’aucun esprit ni d’aucun mécanisme. Je me demande souvent d’où vient cette convoitise des sous-vêtements qui ne s’assouvit pas puisqu’elle n’est pas une faim : elle est pure et radicale comme l’expérience de la philosophie, laquelle a toujours prétendu avec une incroyable détermination réduire l’immense variété du monde à quelques principes et concepts. Au lieu de la viscosité grouillante et troublée de la vie et de la mort, la sexualité neutre ouvre la perspective sans temps de la chose : comme si, aux corps soustraits aux vicissitudes confuses et contradictoires du temps, était donnée la simplicité sereine et éternelle d’un monde inorganique, qui cependant sent et palpite, pris dans un émerveillement sans fin. La froide lentille de la philosophie congédie l’ambiguïté tumultueuse de l’âme qui saute continuellement de-ci de-là, assaille et étourdit de représentations opposées et incompatibles : les habits de chair de nos corps sont comme les vêtements qu’on laisse sur un fauteuil le soir avant d’aller se coucher. Ils sont enfin soustraits à l’énantiodromie des sentiments contraires, à l’alternance perpétuelle de l’amour et de la haine, de l’attrait et de la répulsion, de l’affection et de l’agressivité, au chavirement des uns dans les autres. Les replis du sexe féminin ne sont pas différents des affaissements du tissu d’un siège, la peau qui parcourt la verge du sexe masculin est semblable à la housse d’un accoudoir : les habits de chair de nos corps, délivrés du temps et suspendus dans un enchantement sans attente, sont l’objet d’un investissement sexuel infini et absolu qui pourrait paraître plus conforme à un tailleur, à une modiste ou à un tapissier fous qu’à un philosophe. C’est pourtant précisément au philosophe qu’il incombe aujourd’hui de proclamer la grandeur et la dignité d’une sexualité sans vie et sans âme ; il est de son devoir et de sa responsabilité de dire que le règne des choses n’est pas tant le triomphe de la technique et du capitalisme que l’empire d’une sexualité sans orgasme. C’est ainsi que, finalement, c’est dans le cadre qui semble le plus irrationnel, hasardeux et fragile, celui de l’excitation sexuelle, qu’est démontrée la puissance de la philosophie, à l’appel de laquelle, même si je le voulais, je ne parviens pas à me soustraire.
Cet extraordinaire pouvoir d’excitation de la philosophie est néanmoins probablement connexe au fait qu’elle a tout autant de pouvoir d’inhibition. Tant que la sexualité est liée à des représentations vitalistes et spiritualistes, le sentir incisif de l’abstraction philosophique fait office de blocage, de sorte que, non sans ironie, on pourrait recommander de suivre un cours de philosophie à ceux qui souffrent d’éjaculation précoce : les amateurs de philo qui ont eu la chance d’avoir un maître savent que son image mentale peut avoir une faculté inhibitrice incomparablement plus efficace que n’importe quelle autre. Mais même cet obstacle présente un aspect positif car il apprend à se détacher du vitalisme orgasmique et de l’élévation spirituelle qui ont marqué l’expérience culturelle de la sexualité de la première moitié du XXᵉ siècle : il semble que soit enfin venu le moment de se débarrasser de David Herbert Lawrence et de Henry Miller, qui furent les porte-paroles délétères du premier, ainsi que de Julius Evola dont le sexualisme mystique inspiré de l’Orient a exercé une profonde influence souterraine.
Paradoxalement, on se rapproche plus d’une sexualité neutre à travers l’abstinence qu’au moyen d’expériences vitalistes et spiritualistes qui font passer pour de la sexualité l’exubérance animale ou l’élévation de l’âme. Le dérèglement de la première et l’exaltation de la seconde mènent à des situations tantôt ridicules, tantôt tragiques, mais en tout cas fort éloignées de l’impression d’expérience-limite qui accompagne le fait d’offrir son corps comme un habit étranger non au plaisir ou au désir d’autrui, mais à une excitation spéculative impersonnelle et insatiable qui ne se lasse pas de le parcourir, de le pénétrer, de le recouvrir, qui entre, s’insinue et se fiche en nous en nous ouvrant à une complète extériorité dans laquelle tout est superficie, peau, tissu.
Il serait néanmoins erroné de considérer la sexualité neutre comme une relation réciproque de possession et d’esclavage où les partenaires s’offrent alternativement l’un à l’autre dans un acte de soumission absolue et inconditionnelle. Pour pénétrer le territoire anonyme et impersonnel des choses sentantes, il faut savoir dire « fais de moi ce que tu veux » et être transporté par une irrésistible excitation à l’idée d’assister à la transformation de la personne qui frémit et palpite dans vos bras en une entité inerte et opaque, qui est pourtant suffisamment réceptive et sensible pour percevoir la plus infime caresse, le plus imperceptible baiser, le plus léger effleurement. Il faut savoir user d’une extrême cruauté et suspendre les perceptions minimes, retarder les transits, les modulations, les variations du sentir, pour ensuite dispenser trop de stimulations à la fois, dans trop d’endroits simultanément. Il faut savoir voir que l’absence, le silence et l’abstention ne sont pas moins durs et âpres que l’exercice illimité de disposer, de commander et de prétendre à n’importe quelle prestation, d’assujettir, d’écraser et de parcourir les régions sans fin du corps, de régner sur elles comme sur les vêtements de son armoire, les coussins de son canapé ou la moquette de son appartement.
Mais la dimension impersonnelle dans laquelle la sexualité neutre nous plonge n’a que fort peu à voir avec une alternance des rôles de domination et de servitude. Elle n’introduit pas un rapport d’égalité dans le sadisme, car il lui manque le fondement du sadisme, à savoir d’être constituée d’un sujet fort, autonome, indépendant, maître de lui-même, qui s’affirme et triomphe dans une pratique de négation et de destruction démesurées. Il est absurde de penser qu’un sadique puisse reconnaître à d’autres que lui le droit de manifester et d’exprimer l’énergie infinie qui l’anime. S’il est prêt à tout moment à échanger son rôle de bourreau pour celui de victime, ce n’est pas parce qu’il se plie à la reconnaissance d’une réciprocité, à l’éventualité d’une alternance, mais parce que, jusque dans la défaite et la douleur, il est prêt à affirmer son unicité heureuse et triomphante : l’art de toujours jouir, de trouver l’exultation en tout état et condition, de déceler d’innombrables occasions de volupté jusque dans les tourments, dans les supplices et dans la mort. C’est une capacité que le sadique ne peut reconnaître qu’à lui-même et à personne d’autre, car il ne s’appuie pas sur un principe abstrait, mais sur le défi qu’il a lancé à Dieu et à sa création, du moment où, renonçant pour toujours à constituer avec d’autres une unité de la volonté, il a tout concentré sur lui-même et sur l’affermissement de sa souveraineté.
Le sex-appeal naît aussi d’un défi, d’un ordre qui s’adresse avant tout à soi-même, d’un regroupement des facultés en un seul point résolutif dont tout dépend. Mais, bien qu’il demande et sollicite de son partenaire un don sans réserve de soi, il ne se densifie et ne se solidifie pas dans la formation et l’affermissement d’un sujet, entendu comme substitut de Dieu : ce n’est pas moi qui commande de me prendre telle ou telle partie du corps, de me donner telle ou telle caresse, de te donner en totale sujétion, mais le monde des choses qui l’exige. Nous ne pouvons y entrer que si tu me fais sentir que ton corps est complètement disponible à tout ce qu’un sentir impersonnel prescrit.
Il semble parfois qu’opère dans le sadisme une énergie anonyme, une force de destruction et d’anéantissement dont le libertin serait simple porteur, mais il ne s’agit au fond que d’une espèce de vitalisme de travers qui trouve sa plénitude dans une volonté unique qui se pose en tant qu’absolue et inconditionnelle. On ne trouve en revanche plus aucune volonté particulière lorsque l’on entre dans l’horizon de la sexualité neutre, mais uniquement l’expérience d’un dire impersonnel, d’une voix qui parle autant pour moi que pour toi. L’idée de l’individu en tant qu’entité entourée d’un halo d’intangibilité inviolable aura sans aucun doute sa légitimité sur le plan politique, mais sur le plan sexuel, elle mène à une camaraderie frigide et exsangue qui s’épuise et se délite en une chaîne de permissions, de consensus et de concessions. Chaque étreinte paraît alors être le résultat d’une contraction plus ou moins explicite, de demandes timides et embarrassées, de faveurs gauches et hésitantes. Introduire la politique dans la sexualité, comme ce fut le cas au cours des dernières décennies, signifie une violation de la pudeur bien plus grande que celle accomplie par quelqu’un qui se trompe dans son calcul sur l’égalité : ignorant l’exacte mesure du fait de donner et de recevoir, il exagère dans la demande. Or l’infinie réversibilité du rapport, l’éternelle énantiodromie de la domination et de la servitude remédient à cet excès, alors qu’un manque de générosité, une pingrerie préliminaire, une mesquinerie nuisible barrent l’accès à l’expérience complice de la sexualité neutre.
À partir du moment où le personnage sadique prend l’aspect de l’infirmière, de la nonne, de l’assistante qui calme la douleur et le mal de vivre, nous entrons dans la dimension la plus profonde et inquiétante du monde sadique. Celui-ci devient en effet le dispensateur non plus d’une douleur positive, et encore moins d’une jouissance positive, mais d’un réconfort, d’un remède qui ne guérit pas mais soulage, atténue et tempère le supplice infini de l’existence. De fait, si la vie est souffrance, le fait d’être parvenu à trouver et à entraîner avec vous quelqu’un qui soit disposé à vous couper le pénis pendant qu’il vous étrangle, est un grand bonheur : votre supplice est une belle mort et le personnage sadique un bienfaiteur. Peut-être est-il temps de soustraire l’euthanasie au point de vue déprimant et démoralisant d’un mal mineur et de l’incorporer au circuit de la sexualité sadique. Malheureusement, celui qui peut vous dispenser une belle mort ne peut être que quelqu’un qui est déjà prêt à mourir pour vous dans la vie, ou mieux, qui a déjà exposé sans réserve son corps à une énergie sexuelle dont vous avez été le truchement. En revanche, nous unissons trop souvent notre destin et passons notre vie entière avec quelqu’un qui n’est jamais sorti, pas même un instant, de la logique de la tractation et d’une camaraderie pseudo égalitaire : avec quoi pourrait-on négocier une belle mort si ce n’est avec ce que l’on vous a demandé de donner ? Mais celui qui dit : « Fais de moi ce que tu veux » est déjà étranger à toute négociation passée, présente et à venir.
La sexualité neutre peut être considérée comme une expérience virtuelle, un cybersexe, mais pas au sens communément admis d’une expérience illusoire de sexualité qui, grâce à la technologie (casques, gants, combinaisons), est vécue comme réelle. Cette interprétation de la virtualité est trop dépendante d’une soi-disant normalité sexuelle. Nous ne commençons à entrer dans la problématique de la sexualité virtuelle que du moment où nous nous demandons comment il est possible de susciter n’importe quand et de maintenir un temps indéterminé l’excitation sexuelle, en la soustrayant au cycle naturaliste du désir-orgasme-relâchement. La virtualité n’est pas une simulation, une imitation, une mimesis de la réalité, mais l’entrée dans une autre dimension, pour ainsi dire ontologiquement différente.
Lorsque l’on parle de réalité virtuelle, on met d’habitude l’accent sur le caractère fantomatique et immatériel des dimensions de l’expérience. Ce principe de base est partagé tant par les apologistes de la nouvelle technologie virtuelle, lesquels y voient une dissolution, un allégement ou une spiritualisation de la réalité, que par ses critiques, qui l’interprètent comme une énième feinte, une évasion qui nous soustrait au poids, aux responsabilités et aux périls du présent, nous projetant dans un monde évanescent et désincarné. Les uns comme les autres tiennent pour acquis que les réalités virtuelles ne sont pas de véritables réalités mais tout au plus des systèmes de représentation de la réalité qui briguent de prendre sa place. Cette aspiration est vue par les apologistes comme une espèce de libération des tracas et des embarras de la réalité, et par les critiques comme une espèce de fuite coupable de celle-ci. Mais la réalité n’est pas quelque chose d’évident et d’immobile ! Or la virtualité n’augmente pas, mais réduit la dimension de précarité du réel. Elle fait passer l’homme du stade de la représentation à celui de la disponibilité : les choses virtuelles sont constamment à notre disposition. Tout est offert et cette offre constitue précisément sa virtualité.
C’est pourquoi une sexualité virtuelle n’est pas précaire et éphémère comme la sexualité naturelle, mais toujours disponible dans sa vertigineuse artificialité. On peut y accéder par le biais de la philosophie, laquelle crée les conditions d’une excitation constante : le cyborg philosophico-sexuel est toujours en mesure d’être excité et d’exciter. Comment la philosophie peut-elle obtenir un résultat aussi extraordinaire et devenir un aphrodisiaque d’une efficacité certaine ?
Tant que l’homme reste un quasi animal ou un quasi-dieu, on ne sort pas du fonctionnalisme orgastique ou de l’extase. Le cyborg philosophico-sexuel est en revanche une quasi chose. Sa sexualité dépend de sa capacité à sentir son corps en tant que chose, mais cette faculté est accessible par le biais de la philosophie précisément parce que celle-ci est en mesure d’évaluer pleinement et dans sa pureté la force de transgression d’une telle idée.
Il y a au moins deux modes philosophiques de sentir son corps en tant que chose. Le premier perçoit chaque organe en le séparant de l’unité du corps. Dans ce type d’expérience, une simple partie du corps de notre partenaire devient l’objet d’une attention extrême, d’un engagement sexuel qui le scinde de l’organisme vivant et fonctionnant : nous percevons l’organe comme quelque chose d’indépendant, doté toutefois d’une sensibilité autonome. Il nous apparaît à première vue comme un petit animal qui s’étire, se rétracte, se gonfle, se dilate et grossit : si l’on s’arrête à cette impression initiale, nous n’allons pas au-delà de l’idée du corps comme une pluralité d’animaux ou de végétaux, chacun étant dégagé des autres. Nous plongeons les mains, la bouche, la langue dans le vagin comme dans la gueule d’un chien, nous suçons le pénis comme un serpent ou l’anus comme une fleur de chair. Mais ceci ne nous éloigne pas beaucoup du naturalisme biologique, lequel s’épanouit et s’éteint en un orgasme relaxant et apaisant. Nous restons dans le cadre de la précarité de la nature et de la succession des naissances et des morts. Notre sexualité ne parvient pas à s’émanciper de l’horizon édifiant et récréatif dans lequel elle a toujours été plongée : on n’entre pas encore dans le monde artificiel et toujours disponible des choses sentantes. Cette entrée est plus facile en partant de parties du corps humain qui sont sexuellement moins caractérisées ou qui présentent une dimension moins organique et moins réceptive sur le plan sensoriel, par exemple les genoux, l’haleine ou les cheveux. Lorsque vous caressez les genoux de votre partenaire, vous pouvez aussi imaginer qu’il ne s’agit pas d’os, mais d’une rotule métallique ou bien d’un joint en matière plastique.
Le sensualisme spiritualiste des partisans actuels de la corporéité n’est pas différent des émois dévots des âmes pieuses : les uns comme les autres ignorent l’expérience de la chose, des vêtements, du corps en tant que vêtement. Un animal ne sent pas d’une manière très différente d’un ange. Les chaleurs d’une bête en rut, la ferveur ardente d’un dévot et le goût raffiné d’un esthète se rejoignent dans le fait de se trouver du côté de l’expérience vécue et non de celle de la chose sentante. La véritable opposition ne réside pas entre âme et corps, mais entre vie et vêtement.
Mais que signifie sentir son corps ou celui d’autrui comme un vêtement ? Si je considère le corps comme un emballage ou une enveloppe de l’âme, mon intérêt va se porter en général sur celle-ci, et non sur le premier qui n’est plus alors que la protection ou la tombe de l’autre. Je n’arrive plus à prendre le corps dans son extériorité vestimentaire, dans son essence de chose, mais seulement dans son rapport à quelque chose de plus vital et de plus important. Or je peux aussi inverser ce primat et dire que le corps en soi est plus vital et plus important que l’âme : je continue alors à penser l’âme, la vie, et pas le vêtement, la chose. Même si je considère l’âme et le corps comme deux manifestations d’une même substance, cette dernière n’a pas l’essence d’un vêtement, mais quelque chose qui peut avoir deux attributs, la spiritualité et la matérialité : j’élève ainsi la totalité du monde sensible à Dieu, mais je ne le conçois pas dans sa neutralité impersonnelle et inorganique.
Un principe vitaliste qui empêche de sentir le corps comme une chose est à la base de l’idéologie moderne de l’émancipation des sens et de la libération des corps. L’idée que notre corps est simplement la continuation et l’extension du vêtement que nous portons se déduit facilement de l’observation du look contemporain. On doit à Walter Benjamin d’avoir mis en relation le sex-appeal de l’inorganique et la mode. Mais la mode est désormais une notion obsolète et vieillotte et l’expérience d’une sexualité neutre et inorganique convient plus au look, entendu en tant que culture du corps-habit totalement émancipé tant du conformisme de la haute couture que du subjectivisme de l’anti-mode. Dans le look, en effet, l’expérience du vêtement en tant que corps se prolonge, s’étend et se radicalise dans celle du corps en tant que vêtement ; maquillage, tatouage, gymnastique, coiffure, diététique, aérobic, body building, chirurgie esthétique et génie génétique sont les étapes d’un chemin qui mène à l’homme quasi chose.
Malgré cela, toute cette technologie est encore subordonnée à l’exaltation d’un idéal éthico-esthétique de la figure humaine, qu’elle soit féminine ou masculine, au rêve faustien de l’éternelle jeunesse, à un modèle du corps vu comme expression sensible de l’âme, lieu de rencontre, d’harmonisation et d’interpénétration entre esprit et matière, à une idée de la beauté comme quelque chose de lisse, de vital et de frais. Mais l’excès sexuel et philosophique peut-il vraiment se reconnaître dans cette mièvrerie spiritualisante et soporifique qui n’atteint même pas à l’expérience de la jouissance mais s’arrête au seuil de la coquetterie ? Le sensualisme spiritualiste contemporain n’a en réalité que faire de la sexualité ni de la philosophie, l’une comme l’autre étant des expériences-limites qui impliquent un choix, exposent au risque et marquent irrévocablement un destin. Le sensualisme spiritualiste baigne totalement dans un horizon de fatuité, de frivolité et d’affectation. Il prend la médiocrité pour de la désinvolture, l’incapacité à se déterminer pour de l’ouverture, la superficialité pour de l’amabilité : le corps en tant que chose auquel il aspire n’est jamais une véritable chose, mais juste un sous-produit parasite de l’organique. Le look est sous le joug d’un esthétisme idéalisant et conciliatoire où tout sombre dans une banalité récréative et futile.
Une toute autre intention est pourtant implicite dans le look. Elle se fait jour lorsque son inspiration fondamentale de réification peut se manifester en toute autonomie, qu’elle n’est pas forcée d’imiter les modèles naturels de beauté, de faire que les vieux ressemblent à des jeunes, d’araser les rides des visages flétris et de redessiner des formes alourdies par la cellulite. Tout ce qui appartient au punk, des coiffures aux couleurs abracadabrantes au goût néobaroque pour le funèbre en passant par les vêtements déchirés où étoffe et peau alternent, s’inscrit sans conteste dans le sex-appeal de l’inorganique et représente le triomphe contemporain de ce luxe cadavérique et spectral dans lequel Benjamin débusquait l’essence même de la mode.
Au lieu de voir l’œuvre littéraire comme une boîte noire dont il faudrait élucider la mécanique active (poétique, rhétorique) sur l’individu, j’ai préféré chercher à voir dans l’écriture littéraire les signes parfois implicites adressés au collectif qui fait exister cette œuvre et que je nomme, m’inspirant de John Dewey, son « public » : non seulement ses lecteurs et lectrices, mais tout l’écosystème des acteurs institutionnels (éditrices, correcteurs, médias, profs, etc.) sans lesquels les lecteurs et lectrices n’auraient pas même accès à l’œuvre écrite.
Un public qui se nécrose est avant tout un public qui disparaît en tant que paramètre poétique. Les formes d’action de ses membres, quasi automatisées, se naturalisent aux yeux de l’écrivain et du lectorat. Certains actes d’écriture, au lieu d’être envisagés comme des options qui engagent le public d’une manière spécifique, « vont de soi » et ne sont plus considérés comme significatifs. Les inventions formelles semblent alors des jeux superficiels ou académiques.
Voilà donc les premiers traits caractéristiques de ce que j’ai décidé d’examiner sous le nom de sociographies. Il s’agit de pratiques qui n’introduisent pas toujours de forts écarts stylistiques ou formels par rapport à une norme littéraire interne, mais qui se développent en débordant vers d’autres espaces, qui ne cherchent pas à toucher un plus large lectorat en affectant une langue d’entertainment. Leur logique ou leur pragmatique ne sont pas celles du choc ni de la séduction des masses, elles consistent à changer la façon dont leur public agit pour les faire exister. Elles peuvent alors être comprises comme des tentatives de dénaturalisation du public, des manières de lui donner une forme sensible spécifique.
La poétique classique tente d’analyser ce que les écritures littéraires font au lectorat (ignorant leur public comme une donnée poétique non pertinente). Celle qui, à mon sens, nous manque encore serait une poétique capable d’analyser comment les écritures font des publics et les transforment, c’est-à-dire s’implémentent dans l’espace social en suscitant des formes nouvelles d’interactions.