Un clerc

Ken­neth Gold­smith est un poète amé­ri­cain, pri­mé par le MOMA et reçu à la Mai­son Blanche, qui a bâti son œuvre et sa répu­ta­tion sur la pra­tique et l’historicisation de la « non-expres­si­vi­té » et de la « non-ori­gi­na­li­té ». Le 13 mars 2015, Gold­smith a lu en public, dans une uni­ver­si­té amé­ri­caine, un poème inti­tu­lé The Body of Michael Brown qui consis­tait en la reprise, pré­sen­tée comme lit­té­rale, du texte du rap­port d’autopsie d’un jeune homme noir assas­si­né par un offi­cier de police le 9 août 2014 1. Répon­dant aux contro­verses nées de cette lec­ture, Gold­smith s’est récem­ment posé en vic­time d’une cen­sure morale venant de la gauche.

Cette jus­ti­fi­ca­tion fait suite à une une décla­ra­tion qua­si mar­ty­ro­lo­gique dans laquelle il affirme avoir sim­ple­ment repro­duit le texte de l’autopsie – sans l’édi­to­ria­li­ser (mot anglais pou­vant signi­fier « inter­pré­ter » ou « angler», dans le jar­gon jour­na­lis­tique) –, défen­dant une pra­tique de la lit­té­ra­li­té qui indique (guck mal !), mais l’air de rien et sans la sou­li­gner, la teneur ou la charge idéo­lo­gique du docu­ment source. La robe du grand mage débus­queur d’idéologies s’éraille cepen­dant lorsque Gold­smith admet avoir alté­ré le texte pour pro­duire un effet poé­tique («alte­red the text for poe­tic effect»), tra­duit en anglais stan­dard des termes du lexique médi­cal qui seraient demeu­rés obs­curs et auraient inter­rom­pu le flux du texte («trans­la­ted into plain English many obs­cure medi­cal terms that would have stop­ped the flow of the text») et nar­ra­ti­vi­sé le texte de manière à le rendre moins didac­tique et plus lit­té­raire («nar­ra­ti­vi­zed it in ways that made the text less didac­tic and more lite­ra­ry»)2.

Que ces ajus­te­ments, retouches, alté­ra­tions du texte d’origine ne soient pas per­çus comme des écarts consé­quents par rap­port au vœu de lit­té­ra­li­té inter­roge. Quel genre de théo­rie du lan­gage sup­pose ces pro­cé­dures non-expres­sives ? Quel ter­ri­toire un terme comme « édi­to­ria­li­ser » recouvre-t-il si de tels arran­ge­ments en sont exclus ? Quel « art poé­tique » s’accommode de la pola­ri­té lit­té­raire vs. didac­tique ?

Plus loin, Gold­smith dit n’avoir ajou­té ni alté­ré un seul mot ou sen­ti­ment qui ne pré­exis­tât dans le texte d’origine («That said, I didn’t add or alter a single word or sen­ti­ment that did not preexist in the ori­gi­nal text.»). Un lit­té­ra­liste décla­ré affirme donc que la pré­cau­tion qui consiste à pré­ser­ver un lexique ou un registre sen­ti­men­tal suf­fit à tenir le ser­ment de loyau­té à l’égard d’un texte. Mais quelle est, au juste, la nature d’une loyau­té au seul « scribe » – celui dont on prend la peine de cor­ri­ger l’expression ?

On dit : le remon­tage de l’expérience du témoin est un pro­blème dra­ma­tur­gique vieux comme le pre­mier crime. La réécri­ture « cor­rec­trice » de l’expérience du scribe fait, elle, en 2015, écho aux pra­tiques plus anciennes du clerc : assi­mi­la­tion de l’expérience indi­vi­duelle à un cor­pus sty­li­sé (pié­gé dans la caté­go­rie dra­ma­tique de l’épi­pha­nie qu’on peut aus­si bien appe­ler brea­king news), cor­pus auquel est confé­ré le pri­vi­lège du caprice dans la dési­gna­tion, la nomi­na­tion et la domes­ti­ca­tion du flux. Ain­si le pro­gramme de non-expres­si­vi­té et de non-ori­gi­na­li­té s’appuie-t-il com­mo­dé­ment sur des énon­cés ori­gi­naux qu’il s’approprie dans la tra­di­tion (et dans le préau) de l’académie, celle qui aliène en pré­ten­dant trans­mettre.

Le même pro­blème dra­ma­tur­gique s’était posé à l’occasion de l’exposition exhi­bit b, dont les orga­ni­sa­teurs ont répon­du aux accu­sa­tions de racisme par une décla­ra­tion dont le fond était que leur bonne foi d’antiracistes suf­fi­sait à pous­ser du bon côté du regard la repro­duc­tion de tableaux vivants par des acteurs noirs in situ. Le fait que la repro­duc­tion lit­té­rale, par des agents ins­ti­tu­tion­nels, de zoos humains à l’intérieur d’un théâtre, se fût heur­tée à des mani­fes­ta­tions de non-acteurs éga­le­ment vivants et éga­le­ment noirs à l’extérieur du théâtre, consti­tue un énon­cé d’une « lit­té­ra­li­té » qu’aucune glose ne sau­rait réduire : à par­tir de main­te­nant, se laver les mains dans la grande tra­di­tion cathar­tique au sein d’une socié­té bâtie et nour­rie sur l’exploitation et sa douce his­to­ri­sa­tion dans l’ordre des Grandes Décou­vertes (l’esclavage comme « contact » anthro­po­lo­gique, la colo­ni­sa­tion comme « middle ground » etc.), ne sera plus pos­sible.

Cette idéo­lo­gie, qui a pro­duit des car­to­gra­phies molaires aux pay­sages dis­con­ti­nus, trouve son pro­lon­ge­ment dans la foi de l’institution en son contexte comme pay­sage de repro­duc­tion d’exception (non-pro­blé­ma­tique en soi). À cette confiance, les non-acteurs répondent par la convo­ca­tion d’un contexte plus large, celui d’une socié­té dans laquelle le racisme est consi­dé­ré comme une tache («le can­cer de la socié­té») pour évi­ter d’être trai­té comme mode, la col­lec­tion d’énoncés qui va du cri de singe aux jets de bananes occul­tant la fabrique insi­dieuse du racisme ins­ti­tu­tion­nel. Ain­si, en 2015, des non-acteurs à l’extérieur du théâtre ont une connais­sance plus fine des pro­blèmes de poé­tique et de dra­ma­tur­gie que des artistes, à l’intérieur.

Le geste de Gold­smith rapa­trie un corps noir dans le dis­cours bio­lo­gi­sant de l’universalisme blanc (fait d’une col­lec­tion d’énoncés sans cesse contre­dits par la per­ma­nence de l’exploitation) et dit, depuis l’intérieur du théâtre, ce que ses énon­cés dis­si­mulent sous le va-de-soi de l’anti­ra­cisme : « une fois morts nous serons égaux ». En fait de lit­té­ra­li­té, son geste ne fait que pré­ser­ver l’équiformité de son docu­ment source3, mais il défère à son texte (par les modi­fi­ca­tions men­tion­nées tout à l’heure, les cor­rec­tions de clerc) le sta­tut de docu­ment de culture soli­daire d’un ordre dra­ma­tur­gique soli­daire d’un ordre ins­ti­tu­tion­nel ; aus­si n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que son geste appelle, en fin de compte, le même ordre de com­men­taires que ceux pro­duits par sa cause (le défendre en défi­nis­sant l’art concep­tuel comme pain sti­mu­lus ne fait que confir­mer ceci : la carte des affects sus­ci­tés par une telle œuvre est super­po­sable à celle de ceux sus­ci­tés par le meurtre lui-même).

C’est ain­si que la concep­tua­li­té, en par­tie parce que décré­tée de l’intérieur, rejoint les dis­cours for­ma­li­sa­teurs et indexa­teurs (rap­ports, gloses, exper­tises). Et c’est ain­si que Gold­smith, plein d’une foi dans son geste et dans une dra­ma­tur­gie qui l’excepte (foi résu­mée dans la célé­bra­tion d’une force du décon­texte), se voit confir­mé dans son rôle de clerc.

  1. Le rap­port d’autopsie est libre d’accès (pdf, 6 pages, 15,7Mo)
  2. Une der­nière retouche, concer­nant l’agencement, n’est pas men­tion­née par l’auteur dans ce mes­sage : la des­crip­tion des par­ties géni­tales de M. Brown a été dépla­cée en toute fin de texte, comme la sou­li­gnant de fait et cou­ron­nant l’ensemble du texte, ce qui ne peut sus­ci­ter un simple com­men­taire mais appelle pro­ba­ble­ment un expo­sé long-comme-ma-bite sur les per­cep­tions et repré­sen­ta­tions du « corps noir ».
  3. L.L. de Mars, dans Synop­ti­kon II – dérive du lit­té­ral (Pré Car­ré 3), et à pro­pos de tout autre chose, fait la dif­fé­rence entre la lit­té­ra­li­té sou­mise à sa cause énon­cée (« elle traque une fidé­li­té à sa cause — par une har­mo­nique for­melle, une équi­for­mi­té déjà bien pro­blé­ma­tique — qui garan­ti­rait la forme idéa­le­ment sans reste sus­cep­tible de ren­voyer aux condi­tions de sa réa­li­sa­tion, et auto­ri­sant le même ordre des com­men­taires, des inter­pré­ta­tions, des pro­po­si­tions. On peut déjà s’interroger sur le sens d’une forme pro­gram­ma­ti­que­ment moti­vée par sa dis­pa­ri­tion même… ») et la lit­té­ra­li­té qui abo­lit le sup­po­sé rap­port, pri­mor­dial, cau­sal de l’énoncé sur la repré­sen­ta­tion (« c’est dans la mor­sure imper­cep­tible d’un corps sur l’autre que l’énoncé et l’image qui en rend compte font de la lit­té­ra­li­té une rela­tion réci­proque. »). Le texte de Gold­smith appar­tient à la pre­mière caté­go­rie ; ce n’est qu’une image – infi­ni­ment expres­sive – de son propre condi­tion­ne­ment. L’ambition, celle d’une désub­jec­ti­va­tion des modes de repré­sen­ta­tion, est non seule­ment man­quée mais contre­dite par une décla­ra­tion de lit­té­ra­li­té qui ignore le biais cultu­rel par lequel elle paie son tri­but à l’énoncé de réfé­rence. Autre­ment dit, sa pro­cé­dure n’accomplit pas un décon­texte radi­cal, elle pro­duit un recon­texte spec­ta­cu­la­ri­sant.