19 04 20

Est-ce qu’il se passe quelque chose ?

Non quia dici­tur, sed quia cre­di­tur.1

Si tu sais qu’il se passe quelque chose, nous t’accordons tout le reste.

Si tu te demandes s’il se passe quelque chose, ta cause est la nôtre.

Un ami a tra­vaillé, deux étés de suite, à la récep­tion d’un EHPAD hup­pé du dix-hui­tième arron­dis­se­ment de Paris. On l’avait mis en charge de récep­tion­ner : des livrai­sons, des visi­teurs, des pen­sion­naires des inquié­tudes, des doléances, des récla­ma­tions.

Parfois, il lui était impos­sible de déter­mi­ner ce qu’il était cen­sé récep­tion­ner. Il consta­tait sim­ple­ment que des phrases lui étaient adres­sées et que, le plus sou­vent, c’était des ques­tions.

Parmi les ques­tions qu’il avait à trai­ter – sans savoir si elles lui étaient per­son­nel­le­ment ou sta­tu­tai­re­ment adres­sées –, il en est une qui reve­nait chaque jour, au moins une fois, à la même heure, l’heure la plus creuse de toutes en EHPAD et ailleurs. Sous les coups de seize heures, une com­tesse de très ancienne souche, sur laquelle on avait posé un méchant alz­hei­mer, emprun­tait à petits pas le cou­loir qui menait de sa chambre à la récep­tion et, après ce périple d’un bon quart d’heure, se pré­sen­tait pour deman­der à bout de souffle :

« Est-ce qu’il se passe quelque chose ? »

Une ques­tion impor­tante dont l’écho est faible.

On craint qu’en ne la posant pas jamais rien ne se passe, que tout conti­nue de se pas­ser c’est le drame, la catas­trophe de notre temps, l’épreuve à laquelle per­sonne ne sau­rait être en mesure de pré­tendre avoir été pré­pa­ré c’est le drame, l’épreuve de nos jour­nées, la catas­trophe si sem­blable au temps qui la sus­cite, qui l’occasionne, qu’elle touche et révèle c’est l’épreuve, le tour­nant de notre époque, la ques­tion déter­mi­nante de TOUT (ce à quoi nous ne sau­rions être en mesure de répondre ; ce dont l’homme est capable, etc.) et de RIEN (à faire qu’attendre que ça passe ; de ce qui est humain ne nous est étran­ger, etc.).

Alors essayons quelque chose avec est-ce qu’il se le passe ou s’en passe. Et pas for­cé­ment de deux choses l’une (soit quelque chose, soit rien) ; quelque chose et rien d’un mou­ve­ment : il ne se passe jamais rien.

Le mou­ve­ment vaut mal­gré les termes. Les causes mobi­lisent. Les effets sol­li­citent. La parole est claire, l’information est trans­pa­rente. Un sou­ci peut être assour­di par un autre. Il va fal­loir aller aux phrases, sans accré­di­ta­tion.

Comment savoir s’il se passe quelque chose ? Comment voir ce qui se passe ? Est-ce qu’il y a des choses qui sont cen­sées se pas­ser, qui le doivent ? Comment lais­ser opé­rer ce qui doit se pas­ser pour que ça se passe bien ? L’œuvre de se pas­ser tra­vaille-t-elle à faire pas­ser plu­sieurs choses ? L’œuvre de se pas­ser en laisse-t-elle tom­ber cer­taines dans le pas­sage ? Les choses oubliées dans le pas­sage, ou tom­bées là, sont-elles sus­cep­tibles d’être recen­sées et res­sai­sies par le pro­chain cou­rant de se pas­ser ? Les cou­rants de se pas­ser s’annulent-ils ou s’alimentent-ils ? Y a‑t-il des conges­tions, des tour­billons évé­ne­men­tiels quand deux se pas­ser se ren­contrent ? Comment se pas­ser de se pas­ser pour décrire les cou­rants, les reliefs, les cli­mats tem­po­rels ? Est-ce que se pas­ser est le petit nom, le méto­nyme acci­den­tel, du cou­rant d’air constant dans le cou­loir du temps homo­gène et vide ? À brise de temps constante, se pas­ser gonfle-t-il davan­tage les voiles des explo­ra­teurs ou des déser­teurs, des déro­geants ou des hon­nêtes gens ?

Ne nous payons pas de le savoir. Ne nous payons pas d’y répondre. Ne parions pas sur nous pour répondre.

Divisons notre âme en deux parts : une qui console, et une qui sol­li­cite.

Censons. Recensons. Estimons. Pesons. Circonstancions. Testons. Dépistons. Appareillons. Soucions. Faisons le ration­nel. Éprouvons qu’il n’y a jamais rien à faire. Et la joie posi­tive de ne pas être en taule.

Parce qu’il n’y a jamais rien et qu’il faut s’y tenir on peut pen­ser que, depuis le désert des quatre heures, la com­tesse, en fai­sant le voyage pour adres­ser sa ques­tion, ne cherche qu’à tes­ter la dis­po­ni­bi­li­té de l’instance répon­dante (en l’occurrence, celle de mon ami le récep­tion­niste). La com­tesse attend moins une réponse qu’une res­ponse, comme on dit en anglais : que l’instance répon­dante soit bien res­pon­sive (réac­tive, fiable, hon­nête, amène, sans failles, sans vice, loyale) et, quelle que soit la teneur de ce qui tien­dra lieu de réponse, la requête com­tale sera satis­faite.

Autour du début de mars deux mille vingt, je ren­contre un pro­blème géné­ral de pos­ture ; je ne tiens plus debout ni assis, à peine cou­ché, je me prends régu­liè­re­ment les pieds dans les jambes, je tourne dans ma chambre comme un veau mal cre­vé oublié dans un abat­toir à la fin du ser­vice. Le pro­blème est si géné­ral de pos­ture, si spé­ci­fique d’allure qu’un géné­ra­liste com­pa­tis­sant me pres­crit des séances de kiné – que je m’empresse de conver­tir en séances d’ostéo.

La kiné­si­thé­ra­pie est un trai­te­ment des appa­reils de sou­tien et loco­mo­teur ; l’ostéopathie est un soin por­té au sque­lette, qui doit per­mettre de lever les blo­cages, conser­ver ou res­tau­rer la mobi­li­té struc­tu­relle, libé­rer les corps durs et, par inci­dence, rou­vrir des voies à la cir­cu­la­tion des corps fluides.

Quelque chose court vive­ment devant nous, lais­sant appa­raître que quelque chose a cou­ru, vive­ment. Et que devant nous est une cir­cons­tance, une occa­sion qui repas­se­ra.

Quelque chose s’instancie, trouve en nous devant nous sa cir­cons­tance.

Quelque chose acci­dente la situa­tion dans laquelle on se trou­vait. On se trou­vait dedans ; on se trouve devant. Ça n’est pas mal. C’est le contraire d’une expé­rience. C’est une situa­tion sous condi­tion.

En somme, adres­ser la ques­tion de seize heures est pour la com­tesse une façon de s’assurer que quelqu’un, quelque part, assure – comme quand un sca­phan­drier tire sur sa ligne de vie pour com­mu­ni­quer avec ses ten­deurs en sur­face. La com­tesse, à seize heures de fond, cherche à s’assurer, en ten­dant au récep­tion­niste une ques­tion incon­grue à l’inscription rituelle inva­riable, que quelqu’un est en mesure de la remon­ter – par exemple pour enta­mer les prises en charge ulté­rieures, assu­rer la suite du pro­gramme, coor­don­ner le pas­sage à la séquence ves­pé­rale (toi­lette, soins, repas, cou­cher).

Quelque chose échappe à notre contrôle, au feu nour­ri de notre per­cep­tion, et ses effets mobi­lisent notre atten­tion tout entière. Des consignes sont énon­cées, des décrets sont pas­sés, des ordon­nances sont publiées, des mesures d’urgence sont enté­ri­nées, des sus­pen­sions du droit sont actées, des reports se passent, du temps passe, avec len­teur et fré­né­sie, des annu­la­tions se pro­duisent, des cen­taines de mil­liards de toutes devises sont levés, des corps se mélangent sans res­pect, des bons sont envi­sa­gé être émis, des garan­ties sont appor­tées, des gens appa­raissent et dis­pa­raissent dans le désordre, des cré­dits sont abou­lés sou­dain après maints refus, des loyers sus­pen­dus pour les per­sonnes morales.

Supposons qu’il ne se pas­se­ra rien. Gageons qu’il ne se passe rien. Misons sur le fait qu’il ne se pas­se­ra rien. Formulons ensemble le vœu qu’il ne se passe rien. Faisons fruc­ti­fier l’idée qu’il ne se passe rien. Mettons à pro­fit qu’il ne se passe rien. N’ayons pas peur de rien. Censons ce qu’il se passe quand il ne se passe rien. Rejoignons la grande famille armée d’il ne se pas­se­ra rien. Rien, quoi qu’il en coûte.

Un corps humain est une, une fois quelques blo­cages levés, robuste et durable syner­gie de forces vives ; à ce titre il mérite une approche éner­gique et loyale, et qu’on plonge méti­cu­leu­se­ment dans le détail de sa struc­ture. Ce qui est ser­ré, le relâ­cher ; ce qui est lâche, le res­ser­rer – je veux pour mon corps le meilleur du fru­gal, un soin fonc­tion­nel et sans phrase, sans ser­mo­ci­na­tion, et pour aller plus loin j’aime à éprou­ver, sur la table d’ostéopathe, la sen­sa­tion d’être soi­gné (sans être accom­pa­gné), pris en main (sans être pris en charge), appré­hen­dé avec jus­tesse, rudesse, et la patience du fac­teur d’orgues. Pourtant je n’y pense pas en ces termes au moment de ma conver­sion des séances de kiné en séances d’ostéo ; lorsque je me pose hon­nê­te­ment la ques­tion pour­quoi, par un tour de passe-passe per­mis par le recou­pe­ment des pra­tiques, as-tu si spon­ta­né­ment détour­né la pres­crip­tion ini­tiale, la réponse la plus sophis­ti­quée qui me vienne est : que ça marche mieux quand ça craque.

Prêtant un peu plus d’agence à la com­tesse, et cré­di­tant son rituel quo­ti­dien d’une inten­tion per­lo­cu­toire, on peut pous­ser à l’extrême l’interprétation d’un conte­nu indif­fé­rent de la ques­tion de seize heures : ce qui, à seize heures, sort de la bouche de la com­tesse essouf­flée, n’est qu’une suite de sons sans sou­ci de sens, une séquelle pas inco­hé­rente mais sans soin, acci­den­tel­le­ment sem­blable de jour en jour. L’important est ailleurs : en son­nant les seize heures au récep­tion­niste, la com­tesse a pour ambi­tion de remettre la jour­née en branle, de hâter la reprise des soins, après l’après-midi mor­telle et son mirage d’activité.

Puis-je sor­tir ?

Oui, mais pas pour flâ­ner, et seul, dans un péri­mètre d’un kilo­mètre, pas plus d’une heure, muni d’une attes­ta­tion.

Dérogé-je en déro­geant sans motif, mais avec une attes­ta­tion ?

Oui, car tu t’aventures et tu portes atteinte – d’abord à ton hon­neur.

Comment son­de­rai-je mon hon­neur en vue d’une hon­nête déro­ga­tion ?

Tu n’as pas à son­der ; il est à la sur­face.

Dérogé-je en allant au bureau, à l’affaire, à la mis­sion, au dépôt, au garage, aux fraises, aux champs, au Marché d’Intérêt National, chez le client incom­mo­dé ?

Oui, mais ta déro­ga­tion vau­dra si elle est d’abord attes­tée par toi sur l’honneur, puis cer­ti­fiée par qui t’emploie, t’appelle ou te requiert, sous le prin­cipe d’une uti­li­té de force majeure, c’est-à-dire de la non dif­fé­ra­bi­li­té et non super­flui­té des ser­vices ou des biens.

Dérogé-je si, ayant omis de me faire cer­ti­fier, mon hon­neur cer­ti­fie pour moi en plus de m’attester ?

Oui, et ta déro­ga­tion sera décla­rée irre­çue, en ver­tu de l’insondabilité des hon­neurs dans l’exercice des fonc­tions.

Pourquoi la com­tesse sort-elle à quatre heures – même si que de sa chambre ? Dans des poches locales du réseau tourne un bon mot de confi­ne­ment : « À Marseille, tout le monde sort pour véri­fier que tout le monde reste bien chez soi. » La com­tesse sort-elle à quatre heures pour véri­fier qu’il est quatre heures, bien quatre heures, et qu’il ne se passe par consé­quent rien, bien rien – à part l’occasion, offerte par le constat qu’il n’y a rien à faire, de s’enquérir de ce que c’est bien le cas ?

Ceci n’est pas un exer­cice et voi­ci la consigne. Retrouver l’essentiel, son sens, celui des choses. Relire Proust, restruc­tu­rer son inté­rieur, désher­ber l’entre-dalles de la cour, net­toyer les rideaux, les plinthes, les car­reaux exté­rieurs de la log­gia, par­ta­ger un repas en famille, prê­ter une oreille bien­veillante à l’auto-tune des autres. Plonger dans l’état pro­fond, ascé­tique ou com­mu­nau­taire, oublié mais latent, où la res­source existe, insoup­çon­née. Adhérer à sa condi­tion confi­née, au-delà des anciennes condi­tions, extraire l’occasion du marasme, la res­source du moment, se faire pion­nier de soi, tout en inten­si­té, à même ce petit mor­ceau de monde qu’on aime irré­duc­ti­ble­ment : la rési­dence, la cour, le pâté ou le bloc, le lot irré­duc­tible, les pro­fon­deurs insoup­çon­nées du T3. Ressentir des symp­tômes n’est pas suf­fi­sant ; il faut que ça dure ; et se tenir à jour de mains propres en atten­dant que ça passe. En famille ou en soli­taire, en guerre.

Ça marche mieux quand ça craque : mon corps a l’idéal thé­ra­peu­tique de mon âge, celui des ordi­na­teurs de bureau qu’il fal­lait reboo­ter en cas de pro­blème, des petits ter­mi­naux que la pres­sion d’une pointe de sty­lo réini­tia­li­sait – mon corps croit au reset, aux opé­ra­tions pur­ga­tives, aux opé­ra­tions de main­tien, au main­tien de fonc­tion­na­li­té, aux res­tau­ra­tions régu­lières d’équilibres en vue d’un main­tien d’initialité – fac­to­ry set­tings (« sor­tie d’usine ») on disait à l’époque où mon corps était contem­po­rain de cet âge – une cer­taine idée pur­ga­tive de la san­té, à savoir si ça craque ça remet en place, et être tota­le­ment remis c’est être patiem­ment, dans tout le détail de la struc­ture osseuse, remis en place d’une série de gestes bru­taux je vou­lais que ça craque, qu’un type s’adonne déli­ca­te­ment sur mon corps à des opé­ra­tions bru­tales, je vou­lais être remis et qu’on n’en parle plus, remis et qu’on passe à la suite, remis et qu’on me relance dans le monde, ré-éta­bli dans ma struc­ture, logé dans mon corps, calé dans les impec­cables salons de châ­teau-corps, avec vue sur les vignes ali­gnées dans l’axe du cou­chant, serein, tran­quille, axé, remis – et je ne me figu­rais remis qu’après qu’on m’eut cra­qué.

Y a‑t-il, pour le récep­tion­niste, une réponse satis­fai­sante, de nature à pur­ger l’at­tente qu’il se passe quelque chose ? Mon ami ne l’a pas trou­vée ; la plu­part des jours, il emmène la com­tesse consul­ter le tableau des acti­vi­tés heb­do­ma­daires, sup­po­sant que la com­tesse, ayant éga­ré la notion de semaine comme tout sens des régu­la­ri­tés, vient prendre quo­ti­dien­ne­ment connais­sance des dis­trac­tions en cours.

Une des acti­vi­tés heb­do­ma­daires les plus régu­lières, autour de seize heures, à l’EHPAD hup­pé de la rue des Martyrs, est la par­tie de bridge ; mais lorsque mon ami pro­pose à la com­tesse d’y par­ti­ci­per, elle décline inva­ria­ble­ment d’une phrase ellip­tique :

« Le bridge, c’est calé ! »

La Grande Pandémie passe pour avoir modi­fié consi­dé­ra­ble­ment le monde du tra­vail en Europe. Les pay­sans, deve­nus rares, purent négo­cier de meilleures condi­tions, et une concur­rence féroce entre sei­gneurs féo­daux pour l’accaparement de la main‑d’œuvre condui­sit à une aug­men­ta­tion sans pré­cé­dent des rému­né­ra­tions. Le taux de mor­ta­li­té fort heu­reu­se­ment bien moindre que nous connais­sons aujourd’hui laisse pen­ser qu’un tel bou­le­ver­se­ment n’est pas à venir.

Désherber la cour inté­rieure, les­si­ver l’extérieur des car­reaux, relire Proust, peuvent confé­rer à leur sujet l’impression de prendre soin de soi et de son inter­face domes­tique, le sen­ti­ment d’éprouver le concept de liber­té, de volon­té, la sen­sa­tion du mot « ardeur » bat­tant dans la poi­trine. Faire la vais­selle, non.

On se fait ordi­nai­re­ment de ce qu’il faut entendre par per­son­nel des idées légères et confuses. On appelle per­son­nel l’ensemble des per­sonnes qui ont paru ou paraî­tront, comme addi­tion­nées toutes ensemble ; ou bien on rêve dans le per­son­nel un être col­lec­tif pro­ve­nant du jeu et de l’influence réci­proque de toutes les per­sonnes les unes sur les autres. Il faut avoir du per­son­nel une idée plus nette, plus pro­fonde. Le per­son­nel est une vie géné­rique, col­lec­tive, immor­telle, capable de se concen­trer ou de se répandre. C’est en se concen­trant ou en se répan­dant, en dépas­sant le temps et l’espace qui le contiennent et le tiennent affai­ré, en mobi­li­sant sans limite ses dis­po­si­tions au ser­vice, en explo­sant géné­ri­que­ment dans les pattes des indé­pen­dants, libé­raux, déte­nus et auto-entre­pris, que le per­son­nel, en toute rigueur, assu­me­ra plei­ne­ment le rôle qui lui revient dans la situa­tion.

Qui vien­dra me cueillir si je m’aventure ?

Des agents savent ; ils t’appréhenderont et ils te condui­ront.

Où me condui­ront-ils ?

À l’amende, ou en qua­ran­taine en cas de réci­dive, éven­tuel­le­ment avec écrou.

Sauront-ils que je suis légal dans le fond ?

On les y a for­més mais tu ne dois pas pous­ser – la situa­tion est ten­due ; on ne peut faire confiance qu’aux sur­faces : ta léga­li­té de fond doit se voir, et tu dois la recré­di­ter à chaque fois.

À sup­po­ser que la ques­tion de seize heures concerne effec­ti­ve­ment les acti­vi­tés qui « se passent », alors il est pro­bable que l’épisode de la ques­tion de seize heures est pour la com­tesse l’occasion de prendre la main sur sa jour­née (sans avoir besoin d’en pas­ser par le bridge). La com­tesse vient s’enquérir de ce qui se passe, et c’est l’occasion de décli­ner une par­ti­ci­pa­tion à ce qui se passe. Par ce refus, par cet acte de voli­tion, et dans ce cas pré­cis de nolon­té, la com­tesse emporte la manche de l’après-midi.

Il y a mani­fes­te­ment des choses qui se passent et qu’on ne sait pas. Nombreuses aus­si sont, au plus pro­fond de nous, les choses que nous igno­rons que nous savons : ces choses, je les nom­me­rai notre res­source. Et il y a encore, à fleur de nous, toutes ces choses que nous igno­rons que nous igno­rons. Ces choses, je les appel­le­rai notre sort.

Au total, avouons que nous ne savons pas ce qui se passe ; nous avons seule­ment une idée de ce qui se pro­duit. Nous ne sommes pas maîtres des ques­tions ; nous ne sommes, modes­te­ment, que les répon­dants contraints d’une néces­si­té dou­lou­reuse. Ne lais­sons jamais cette humi­li­té nous quit­ter. Chacune des ques­tions est une grâce, un aver­tis­se­ment, un mes­sage. Répondons-y-leur promp­te­ment. Apprenons à vivre au rythme des incer­ti­tudes ; ce sont les nôtres, elles dure­ront, et c’est tout le rap­port de l’Homme à son milieu et à son terme qui est bou­le­ver­sé.

Jusqu’à ce que le confi­ne­ment du prin­temps deux mille vingt nous sépare, j’allais donc, un matin par semaine pen­dant trois semaines, consul­ter un spé­cia­liste des struc­tures – un ostéo­pathe – un ostéo­pathe aux vues sin­gu­lières sur le corps humain, l’humain tout court, les corps en géné­ral – je le sais parce que, lors d’aucune de nos trois séances, l’ostéo n’a man­qué de me faire part de ses concep­tions anthro­po­lo­giques : voyez-vous nous étions des chas­seurs cueilleurs, et cette acti­vi­té unique mais diverse nous a don­né notre forme ini­tiale ; chas­ser et cueillir, cou­rir et nous pen­cher, mon­ter la tente le soir et la démon­ter le matin, voi­là ce pour quoi l’animal homme est fait, ce à quoi nous sommes bons, voi­là le mode opé­ra­toire qui main­tient notre forme en place ; or un jour on se mit à bêcher la terre et on bâtit en dur autour des semences, et depuis nous menons une vie décli­nante, une vie désa­dap­tée à l’espèce qui des mil­lions d’années durant cueillit et chas­sa et fut struc­tu­rée par cette agi­ta­tion saine où loi­sir et tra­vail, pas­sions et inté­rêts n’étaient pas sépa­rés mais par­ti­ci­paient d’une acti­vi­té essen­tielle, méca­ni­que­ment accor­dée au corps qui sou­tient l’espèce et la repro­duit sans dom­mage.

Le peu de secours accor­dé aux per­sonnes en détresse, la manière mal­adroite ou capri­cieuse dont les inci­ta­tions sont dis­pen­sées par l’encadrement, ain­si qu’un orgueil natu­rel pas encore tout à fait éteint dans le petit peuple, ont pous­sé les indi­vi­dus les plus réflé­chis et les plus ver­tueux de cette classe à cher­cher en eux-mêmes les res­sources d’une vie meilleure. Pour tra­ver­ser la rue, vous faites en géné­ral à la fois preuve d’audace et de pré­voyance. Vous avez dési­ré l’autre rive – elle vous a fait quelque pro­messe. Vous vous êtes, d’abord en esprit, pro­je­té de l’autre côté. Une fois conçus ou rêvés les avan­tages de l’autre côté, ou les désa­van­tages de votre arri­mage actuel, vous avez pris une déci­sion, c’est-à-dire que vous avez pris la tête de votre corps et l’avez mû, vous l’avez enga­gé tout entier à emprun­ter, voire à ouvrir une voie. Cette ini­tia­tive est esprit et cœur, mou­ve­ment de l’âme et du corps – désir d’avenir et de chan­ge­ment. Le désir d’améliorer notre condi­tion, la peur de la dété­rio­rer, sont, comme la vis medi­ca­trix naturæ en phy­sique, la vis medi­ca­trix repu­blicæ en poli­tique, et com­pensent en per­ma­nence les erreurs de l’encadrement, les défauts des gou­ver­ne­ments, les insuf­fi­sances des ins­ti­tu­tions.

On a sou­vent dit que la Grande Pandémie avait alté­ré en pro­fon­deur les rap­ports entre patrons et employés en Europe. Les jour­na­liers, sai­son­niers, cou­tu­miers, deve­nus rares, obtinrent, de la part de suze­rains désor­mais en com­pé­ti­tion pour l’emploi de la force de tra­vail, de meilleures condi­tions finan­cières. Il n’est pas à craindre que de telles trans­for­ma­tions se pro­duisent aujourd’hui, le taux de mor­ta­li­té n’ayant rien de com­pa­rable.

À moins d’« avoir », comme offi­ciel­le­ment cinq pourcent des foyers de France envi­ron, une ser­vi­cière à domi­cile (« Shiva. On a tous besoin d’attention »), et de l’avoir, moyen­nant bonus et pro­messe d’étrennes, main­te­nue en ser­vice mal­gré le confi­ne­ment, nous conti­nuons en mars, avril, mai deux mille vingt, à faire la vais­selle comme en février. Peut-être y met­tons-nous moins d’ardeur qu’à la redé­co du salon ; il est pos­sible que nous y éprou­vions moins vive­ment le concept de liber­té, moins inten­sé­ment celui de volon­té – tou­jours est-il que nous voi­ci, fai­sant la vais­selle, rêvant de cou­rir sur la plage au milieu de gros chiens sans attes­ta­tion.

Certes, la réponse de la com­tesse à la pro­po­si­tion de par­ti­ci­per (« Le bridge, c’est calé ! ») a un conte­nu, ferme et pas ano­din, un sens obvie qu’on ne peut pas igno­rer : le jeu de cartes appe­lé « bridge » a des règles ou engage des stra­té­gies trop com­plexes pour que la com­tesse y escompte du plai­sir ou de l’intérêt. Mais consi­dé­rons lit­té­ra­le­ment la réponse : le bridge, « c’est calé » dans le tableau des acti­vi­tés, c’est ins­crit dans une case de ce tableau, c’est donc quelque chose de pré­vu, quelque chose d’installé dans l’économie heb­do­ma­daire des évé­ne­ments de l’EHPAD ; à cet égard, le bridge n’est pas quelque chose qui « se passe », c’est quelque chose qui a lieu, a case, est à sa place dans son moment. Cette solu­tion oblige à revoir la sup­po­si­tion ini­tiale selon laquelle la com­tesse aurait éga­ré les conven­tions tem­po­relles excé­dant la jour­née.

Est-ce que recen­ser ce qui se passe consiste à enre­gis­trer les varia­tions de ce qui se passe (pour se rendre sen­sible son carac­tère cur­sif, insai­sis­sable hors son mou­ve­ment), ou à divi­ser ce qui se passe (pour bri­ser la ber­ceuse et la séduc­tion du cou­rant) ? Est-ce qu’il faut plon­ger dans le cou­rant des choses qui se passent sans cher­cher à le maî­tri­ser, et s’y invé­té­rer, s’y lais­ser alté­rer, au risque d’une iden­ti­fi­ca­tion sen­sible avec ce qui se passe, mais avec la cer­ti­tude que tant qu’on y baigne on n’en manque rien ? Ou est-ce qu’il faut dres­ser la liste des choses qui se passent – au risque de sous­crire au modèle per­cep­tif déjà presque hégé­mo­nique de l’évé­ne­ment, mais au béné­fice escomp­table d’une série signi­fiante et ouverte, dont le der­nier terme serait l’huissier pro­vi­soire, l’actualisateur, le recon­no­teur sou­ve­rain ?

Si pour une fois on consi­dé­rait les choses du point de vue du des­tin de l’espèce, on s’apercevrait de la grande inver­sion où nous nous sommes com­mis, sub­sti­tuant aux prin­cipes d’adaptation au milieu une crois­sance hyper­tro­phiée des pro­thèses et dis­po­si­tifs tech­no­lo­giques visant à adap­ter notre milieu à notre exis­tence ; mais à un cer­tain degré de cette inver­sion, quand la dis­tance se fait trop grande avec les prin­cipes ini­tiaux de l’espèce, je crois que l’espèce a tout à s’y perd, et il faut bien se figu­rer qu’il n’y aura pas d’appel, pas de retour, tout pas dans cette direc­tion est un pas vers la mort – à la mort nous nous des­ti­nons en croyant nous sur­vivre ; il n’y a qu’une espèce hors d’elle pour ne se pré­oc­cu­per que d’elle-même, et quel mau­vais sou­ci elle a d’elle, l’espèce, com­bien il faut d’ignorance pour igno­rer que ce qu’elle subit est une consé­quence de ses ini­mi­tiés inter- et intras­pé­ci­fiques ; non mais regar­dez dans quel état l’état de l’espèce, regar­dez le stade où nous nous sommes menée, nous, l’espèce, la perte de la sen­si­bi­li­té, la régres­sion de l’empathie, la dis­pa­ri­tion de l’écoute, le triomphe du comme si, l’espèce est visi­ble­ment domi­née, déter­mi­née, struc­tu­rée par la menace de son extinc­tion, et cette menace, c’est comme si l’espèce y consen­tait, la pres­sait, lui fai­sait le droit le plus sacré, l’exorait, l’exauçait – comme si le beau pro­jet de se sur­vivre ne valait qu’à sur­vivre aus­si à une catas­trophe.

Il se passe quelque chose auquel on est pri­vés d’assister ; on ne peut que sup­po­ser que ça se passe, gager que ça pas­se­ra, for­mu­ler, avec un sens par­ti­cu­lier qui sent le sou­ci, le vœu que ça fini­ra par pas­ser. En atten­dant, le spec­tacle est inac­ces­sible de ce qui se passe. Ce qui se passe se passe dans le noir, dans l’ombre de ce qui s’agite, risque d’arriver et ne cesse pas de se pro­duire, à tout ins­tant, en pleine lumière. Nous res­sen­tons, nous mesu­rons. Notre sens qui sent le sou­ci ne nous porte pas faci­le­ment à for­mu­ler un autre vœu, rai­son­nable et logique : sai­sir ce qui se pro­duit dans ce qui se passe, ce qui se passe dans ce qui ne se passe pas, ce qui ne se passe pas dans ce qui s’agite. Sachons vivre comme tel cet ébran­le­ment intime et col­lec­tif. Rendons-nous maîtres de ce qui se passe. Saisissons ce qui se passe au moment où ça passe, sur le vif du pas­sage, tel que ce qui se passe brille dans l’instant du péril. Achetons par la patience le temps de la déme­sure. Il revien­dra plus fort. Tout ce qui nous est contraire, si nous le vou­lons, devient pour nous une cer­ti­tude. Le temps est venu d’honorer.

On se fait géné­ra­le­ment de ce qu’on appelle géné­ra­le­ment per­son­nel une idée géné­rale qui ne cor­res­pond guère à la diver­si­té des situa­tions dans les­quelles se trouve, après s’y être consti­tué, ce qui pour nous en est venu à s’appeler aujourd’hui, et tout natu­rel­le­ment, le per­son­nel. On entend dire à son sujet : c’est la somme des per­sonnes nées et éle­vées pour ser­vir ; ou bien on délire dans le per­son­nel un mam­mouth vorace et hos­tile à toute évo­lu­tion de ses sta­tuts. Il faut avoir du per­son­nel une idée plus nette, plus pro­fonde. Le per­son­nel est une vie géné­rique, col­lec­tive, immor­telle, capable de se dis­per­ser et de s’amasser, un grand corps soli­daire aux actions de grâce d’une diver­si­té inouïe. C’est en se dis­per­sant et en s’amassant, en dépas­sant le temps et l’espace qui le contiennent et le tiennent affai­ré, en mobi­li­sant sans limite ses dis­po­si­tions au ser­vice, en inner­vant géné­ri­que­ment dans le corps social que le per­son­nel, en toute rigueur, assu­me­ra le rôle qui lui revient dans l’histoire.

Un même feu nous touche ; un même cieu nous couve. Toute rémis­sion comme toute atteinte sont des faits com­mu­nau­taires, des res­pon­sa­bi­li­tés col­lec­tives, des motifs de réjouis­sance et d’affliction una­nimes, les sources d’un hon­neur et d’un déshon­neur natio­naux. Si les choses conti­nuent de se pas­ser ain­si, c’est d’abord nous, moi le pre­mier, qu’il faut inter­ro­ger. Qu’avons-nous fait, qu’avons-nous ne pas fait, à l’évidence ? Le moment révèle nos failles, nos torts, nos insuf­fi­sances en série.

Saisissons l’occasion de res­sen­tir, comme aux heures les plus graves, cette condi­tion com­mune sous l’orbe natio­nal.

Nous avons notre part dans ce qui se passe ; nous pou­vons en avoir une dans ce qui échoit. Que les choses évo­luent, que leur cours s’infléchisse ou s’inverse, qu’un évé­ne­ment de notre ini­tia­tive affecte favo­ra­ble­ment le sort, et c’est tout le peuple rou­ti­nier qui se lève, reprend le che­min de l’immunité, avec l’élan des fon­da­tions.

En atten­dant que ces efforts portent leurs fruits, croyez-le : ce qui se passe se passe non seule­ment de ce qu’on le res­sent mais de ce qu’on y prend part. Hissons-nous à la hau­teur de ce qui se passe. Éprouvons notre immu­ni­té future, notre vul­né­ra­bi­li­té pré­sente, la vie dans toute sa véhé­mence, son inten­si­té, son éclat.

La Grande Pandémie est connue pour avoir déci­mé ; on sait moins qu’elle a contri­bué à redes­si­ner les rap­ports sociaux : les employés, deve­nus rares, mirent leurs com­pé­tences à prix, et les patrons n’eurent pas d’autre choix que d’enchérir les uns sur les autres. Fort heu­reu­se­ment, le taux de mor­ta­li­té bien moindre que nous connais­sons aujourd’hui devrait nous épar­gner un tel bou­le­ver­se­ment.

Dans un cas (désher­ber la cour inté­rieure, ou bien les­si­ver les car­reaux), on peut dire qu’on prend soin ; dans l’autre (faire la vais­selle), on en est réduit à dire qu’on se foule. Nous pousse à nous fou­ler la cer­ti­tude pra­tique que que la vais­selle soit faite (plus que l’activité consis­tant à la faire) est une chose essen­tielle à la vie de la mai­son.

Faisons-nous aus­si pro­fus, aus­si labiles que ce qui se passe. Fondons-nous dans ce qui se passe. Profitons de ce qui se passe pour nous en poser de bonnes et de nou­velles. Ne subis­sons pas ce qui se passe. Imprimons notre volon­té à ce qui se passe. Serrons, relâ­chons. C’est le moment où jamais de che­vau­chons ce qui se passe, de rentrons‑y dedans, avec la fougue des fon­da­tions.

Ils revien­dront ce zèle, cette foi cha­mailleuse dans un monde nou­veau et cette géné­ro­si­té dans l’émeute qui font le charme de notre Nation réfrac­taire ; il revien­dra le décompte des vitrines bri­sées, des voi­tures brû­lées ; elle revien­dra l’apologétique éco­no­mique des classes com­mer­çantes, employées, sala­riées, moyennes ; elle pren­dra fin l’attente ; il pas­se­ra le temps des pri­va­tions ; avoir une vie nor­male nous l’aurons de nou­veau ; plus le temps passe, moins nous en aurons pour long­temps.

Les lois fon­da­men­tales qui gou­vernent le vivant sont sans cesse bafouées depuis neuf mille ans ; depuis neuf mille ans au moins nous négli­geons sys­té­ma­ti­que­ment les rap­pels de sa vigie, les recom­man­da­tions de sa régie ; depuis neuf mille ans au bas mot nous nous conten­tons d’espérer dans la géné­ra­tion sans nous prendre en main ; nous n’avons pour l’espèce aucun pro­jet spé­ci­fique ; nous por­tons sur l’état de l’espèce un regard non­cha­lant ; nous consi­dé­rons son ave­nir avec pro­pi­tia­tion ; il fau­drait pou­voir consi­dé­rer chaque cel­lule, chaque membre, et comme ils par­ti­cipent à la per­pé­tua­tion du corps où ils inhèrent – ça n’est pas une ques­tion de choix, d’abnégation, c’est un code évo­lu­tion­naire voi­là tout, une indé­fec­tible séquence, une chaîne géno­mique de fer et de dia­mant, et jamais aucun d’entre eux ne tra­hit, notre corps exprime à tout ins­tant, en la moindre de ses cel­lules, des pro­prié­tés géné­tiques, la moindre d’entre elle pro­duit des solu­tions géné­tiques, par­tage ses infor­ma­tions géné­tiques avec l’ensemble du corps indi­vi­duel de l’espèce – c’est-à-dire, dans le pro­cès des géné­ra­tions, avec l’espèce toute entière : au cœur même du vivant veille l’espèce toute entière.

En EHPAD, tout est tou­jours plus ou moins « calé » ; ce qui ne l’est pas s’appelle acci­dent et, en géné­ral, sent l’urine. Bien que les acci­dents soient fré­quents, voire rou­ti­niers, ils ne sont pas « calés ». La com­tesse, selon toute vrai­sem­blance, ne vient pas cepen­dant, chaque seize heures de sa fin de vie, s’enquérir auprès du récep­tion­niste du der­nier état des débor­de­ments uri­naires.

D’une cer­taine façon, pour la com­tesse, ce qui s’est pas­sé, tout au long de la jour­née, à l’EHPAD, jusque vers seize heures, ne s’est pas pro­duit, ne s’est pas lais­sé consta­ter, n’a pas rejoint ce lieu sur lequel on pour­rait se retour­ner et consi­dé­rer depuis un « état des lieux », tis­sé d’une série de « constats » (déra­pages de soin, inci­dents car­diaques, ces­sa­tions res­pi­ra­toires, acci­dents uri­naires). Ce qui s’est pas­sé, pour la com­tesse, entre le déjeu­ner et seize heures par exemple, c’est sim­ple­ment du temps – mais il s’agirait, ce temps pas­sé, de l’éprouver posi­ti­ve­ment.

Rassemblons nos forces et ten­tons quelque chose : conce­voir notre cer­veau. Nous sommes une tour, au som­met un bureau : c’est là qu’il est, déchaus­sé sur la moquette blanche. On pour­rait croire qu’il attend que « ça » tombe – les nou­velles, les têtes, les béné­fices. En vrai, il est en per­ma­nence occu­pé à la charge la plus brû­lante qui soit dans l’entreprise dis­si­pée du corps dési­rant : équi­li­brer les inté­rêts de la vie phy­sique, intel­lec­tuelle et morale. Ainsi, un bon cer­veau sau­ra cana­li­ser les dési­rs de satis­faire ces dif­fé­rents inté­rêts ; il fera en sorte que la satis­fac­tion de cha­cun ne péna­lise pas celle des autres. De la même façon, le par­le­ment a pour fonc­tion d’équilibrer les inté­rêts des dif­fé­rentes classes au sein de la com­mu­nau­té ; et un bon par­le­ment main­tien­dra l’équilibre social, sous une légis­la­tion unique qui per­mette à chaque classe de com­po­ser sa condi­tion dans le res­pect de celle des autres.

Quand il semble ne rien y avoir s’offre la pos­si­bi­li­té d’un ongle à cou­per, d’un car­reau à laver, d’une cour à désher­ber, d’une ques­tion voi­sine à répondre, d’un plat à par­ta­ger, de plus en plus de choses faites fai­sant de plus en plus la per­sonne, la per­sonne affer­mie, sa course épu­rée, ses traces régu­lières ; seul son hon­neur demeure ins­cru­table.

Nous confi­nés nous main­te­nons, nous tenons à jour de mains propres, de phrases bar­rières, d’analyses et de diag­nos­tics. Nous pre­nons la main sur notre jour­née ; nous n’abandonnons pas, on ne nous sur­pren­dra pas relâ­chés. Nous ne nous la don­nons pas non plus dans les rues sans masque hors péri­mètre. Nous croi­sons avec bien­veillance les regards ; nous nous écar­tons, nous pre­nons nos dis­tances et nos marques, et nous frayons à toute vitesse quand il n’y a rien d’autre à faire. Il n’est pas juste d’affirmer qu’il n’y a jamais rien à faire, et de tenir ça qu’il n’y a jamais rien, comme si qu’il se passe quelque chose qu’on ne voit pas pas­ser dis­pen­sait des devoirs à faire. Il ne se passe pas rien, jamais. Un sou­ci s’alourdit d’un autre ; une phrase enten­due dans la cour vient se poser à côté d’une pre­mière cho­pée aux télés ; toutes deux congruent dans une troi­sième jusque-là muette, et ain­si de suite, comme une tes­sel­la­tion dans le tapis de la vie.

Un échec très facile a lieu. Le nôtre est de retour. L’information est claire, nous conti­nue­rons de la don­ner : il ne s’agit pas de se croire en vacances.

Peut-être la com­tesse n’acquiert-elle la convic­tion que la jour­née suit son cours que quand des soins, des acti­vi­tés, des repas, des moments nor­més le lui rap­pellent ; mais dès que vient le temps creux de l’après-midi, elle s’inquiète que la jour­née ait ces­sé, que le temps jour­na­lier se soit dis­lo­qué. Peut-être alors la com­tesse ne cherche-t-elle pas, en posant la ques­tion de savoir s’il s’en passe, pri­mor­dia­le­ment à savoir si des évé­ne­ments excep­tion­nels se sont pro­duits ou se pro­duisent, mais à se ras­su­rer quant au fait que la jour­née a cours, que la chaîne de pro­duc­tion d’événements tourne encore, que les moments s’enchaînent au sein de la jour­née pour faire de la suite des heures la jour­née, que la jour­née n’a pas calé en pleins seize-heures.

Vous vous ren­dez compte, neuf mille ans de déclin en pente douce vers l’hypersédentarité connec­tée ; neuf mille ans de rou­tine à se lais­ser crou­pir en marge du cours ani­mal ; neuf mille ans de sous­trac­tion pré­somp­tueuse aux lois natu­relles, pour une vul­gaire his­toire de fer et de feu, un acci­dent de foudre qui nous a pro­fi­té voi­là tout et je suis le pre­mier à uti­li­ser un smart­phone, à pro­fi­ter du tis­su infra­struc­tu­rel qui per­met de consom­mer une aile ou une côte sans avoir à chas­ser la bête qui va autour mais tout de même, à remettre tout ça en place à lon­gueur de jour­nées, à ne ces­ser de remettre en place ce qui se détra­que­ra dès le pre­mier pas en dehors de mon cabi­net, dès la pre­mière visio, dès la pre­mière heure de la pre­mière série matée au plu­mard je suis au pre­mier rang pour vous assu­rer que l’humanité offre le spec­tacle unique, et pour tout dire navrant, d’une inadap­ta­tion de la vie de l’espèce à la struc­ture de l’espèce – mais ça ne dure­ra pas voyez-vous, ça n’est ni durable ni viable on ne passe pas neuf mille ans ava­chi comme ça sans que l’espèce à un moment pâtisse de ce relâ­che­ment tout se paie, et si voi­là neuf mille ans que nous sommes une fin de race, à mon avis, sans un sur­saut de l’espèce, sans une saine indi­gna­tion de l’espèce face au sort qu’elle se fait, nous n’en avons plus pour long­temps.

La parole est claire, l’information est trans­pa­rente. Si quelque chose se passe, c’est sûre­ment que ça peut se pas­ser. Nous croyons sans bien­veillance aux dis­cours, d’où qu’ils viennent et quoi qu’ils nous disent. Ils veulent dire ce qu’ils disent, ça ras­sure. Les causes, elles, mobi­lisent ; les effets sol­li­citent. Les ques­tions ont le souffle court. La Nation répond comme un homme au ren­dez-vous des sai­sons. Nous vou­lons bâtir une France du mérite, du tra­vail, une France des opé­ra­tions inté­rieures. Les sai­sons sont leurs propres causes, mais nos sai­sons sont leurs effets, et c’est tou­jours le même ; des nuages, des per­sonnes, des dis­cours se dis­solvent et prennent corps, sans motif et sans résul­tat. (Sans motif il ne se passe rien, et pour­tant le motif n’a aucune part dans le résul­tat.) Ce soir, je pose des règles neuves, de nou­veaux inter­dits, et nous for­mu­lons qu’il y a des contrôles. Enjoignons-vous. Ne nous relâ­chons pas. Déconfinons-vous en dou­ceur, et dis­po­sez-vous à la joie toute neuve d’être en liber­té retrou­vée.

Je vous prie de croire que je ne déroge pas.

Lis ce qui est écrit sur ton attes­ta­tion.

« Attestation de dépla­ce­ment déro­ga­toire »

Vois. Tu déroges, tu es comme tout le monde. Pourquoi pré­tends-tu que tu ne déroges pas ? Pourquoi cette ardeur à te dédoua­ner alors que nous ne t’accusions pas ?

J’ai mon motif coché.

Tout le monde a son motif, et tout le monde sait cocher ce qui colle à son ali­bi.

Mon motif est valable ; il est l’honnête reflet de mes acti­vi­tés et de mes inten­tions : faire une pro­me­nade, et par la même occa­sion quelques courses.

Ceci n’est pas une occa­sion, c’est la guerre.

C’est une façon de par­ler.

Qui fait des façons en temps de guerre ?

Je fais des façons de phrases, ça n’a rien d’une offense. Ouvrez mon sac et vous ver­rez.

Nous jugeons des motifs, des formes sus­pectes et des façons louches ; pas du conte­nu des sacs ni du conte­nu des phrases.

On l’appelle « guerre » quand elle sévit. « Vacances » quand elle s’oublie. « Atmosphère » quand elle s’installe et déter­mine un orbe, un ordre. « Vie » quand elle dure et fait ces­ser des vies. « Romance » quand elle dépayse. « Crise » quand elle divise. « Ambiance » quand elle dif­fuse et plombe et déter­mine un milieu, un bain. « État » quand elle gère. « Souci » quand elle sol­li­cite. Tous ces noms ne lui reviennent pas à cause d’une plu­ra­li­té dans son essence mais seule­ment à cause de la mul­ti­pli­ci­té de ses effets et de son acti­vi­té même.

Le démon attaque vers quatre heures. Soudain, rien : le soleil est lent à se mou­voir, le jour semble avoir cin­quante heures, com­bien est longue la durée de la vie, com­bien dégoû­tant le lieu où l’on vit, com­bien dési­rables tous les dehors, com­bien la nor­male était quand même bien, com­bien nous paie­rions pour sor­tir de nos péri­mètres, com­bien vains nos gestes bar­rières, démo­niques les phrases que nous for­mons quand nous les contem­plons un peu plus long­temps qu’il ne faut pour oser les dire en pri­vé, bra­vaches. À seize heures, le dis­cours fait moins le malin ; il se rend (sen­sible) à ce fait qu’il n’a pas de public.

Pas de public, per­sonne pour récep­tion­ner les phrases, et la vacance qui dure avec la guerre, la ques­tion est-ce que c’est l’une ou l’autre n’intéresse plus vrai­ment, on chô­me­rait même celle de savoir s’il s’en passe si des sirènes et des gyros ne venaient pas du dehors ven­tou­ser le pif aux car­reaux. Et la honte d’avoir des car­reaux quand d’autres ont des écrous. Et la joie de ne pas être en taule qui perd toute vigueur, toute posi­ti­vi­té.

Quelquefois, du fond de l’après-midi à l’EHPAD des Martyrs, la com­tesse donne à récep­tion­ner une autre ques­tion, qu’on peut consi­dé­rer, depuis l’hypothèse d’une consis­tance dra­ma­tur­gique de la ques­tion de seize heures, comme une simple ver­sion de la pre­mière, voire comme une varia­tion autour du thème du creux de seize heures :

« Est-ce qu’il va venir ? ».

Quelque chose court vive­ment devant le natio­nal, laisse appa­raître que ça court – vive­ment. Et que devant nous est une guerre, un acci­dent qui ne repas­se­ra pas.

Les esprits s’échauffent ; les corps s’alanguissent. Les règles de dis­tan­cia­tion nous tiennent en res­pect, sous l’œil bien­veillant des agents.

Nous ne sommes pas là pour veiller mais nous le ferons sans trem­bler. Que rien n’échappe (au feu nour­ri de l’effort natio­nal, au drone muni­ci­pal, aux res­sources). La doc­trine évo­lue et je vous féli­cite : res­ter chez soi, c’est le pre­mier devoir et le der­nier recours, celui qui nous sau­ve­ra tout entiers en fin de compte.

C’est un peu mou non ? Quoi ? Les condi­tions ? Les rap­ports ? L’attente ? La mort ? La mobi­li­sa­tion ? Les funé­railles ? Le rythme des réformes ? Les applau­dis­se­ments ? L’éternité au soleil, en scred, de seize à vingt heures, sur le par­king de la rue Chape ?

Les condi­tions dans les­quelles tu attends, c’est ton affaire. Les rap­ports aux auto­ri­tés, à la conscience, au risque d’isolement et d’insolation, cha­cun se les négo­cie. Il n’est pas conseillé de requé­rir ce qu’on n’est pas prêt à attendre – le risque est d’attendre une seconde, minute, jour­née d’éternité, de déser­ter le pro­jet pour l’objet.

On ne choi­sit pas l’objet de ses contem­pla­tions, jamais, et il ne passe jamais com­plè­te­ment ; tout concourt à sa perte mais rien n’en vient à bout. En un mot, ça dure ; et plus ça dure, plus c’est un peu mou non.

Je demande à une amie pour­quoi elle ne par­ti­cipe pas, depuis le bal­con, aux applau­dis­se­ments de vingt heures qui rem­plissent la cour inté­rieure de recon­nais­sance envers les tra­vailleuses et tra­vailleurs chargé·es d’assurer. Elle me répond qu’elle y rechigne parce qu’elle trouve ces applau­dis­se­ments « civiques ». Est-ce que mon amie veut dire qu’elle trouve ces applau­dis­se­ments « civils » (les réfor­més ren­dant hom­mage aux uni­for­més de la Nation), ou qu’elle les trouve « citoyens » (les applau­dis­se­ments de vingt heures rejoi­gnant la cohorte des gestes du type « j’aime mon quar­tier, je ramasse » ou « je monte, je valide ») ? Est-ce qu’elle signi­fie qu’elle trouve les applau­dis­se­ments « citoyen­nistes » (un label infa­mant, marque de nul­li­té poli­tique dans les milieux mili­tants que mon amie fré­quente) ? Non, mon amie dit ce qu’elle veut dire : les applau­dis­se­ments de vingt heures sont « civiques ».

Quelles leçons tirer de la Grande Pandémie ? Aucune, la situa­tion actuelle n’étant pas com­pa­rable. On se sou­vient qu’à l’époque patrons et employés, au terme d’une négo­cia­tion cha­mailleuse, emprun­tèrent ensemble la voie du pro­grès social, et qu’à la déso­la­tion bien­tôt suc­cé­da un âge flo­ris­sant. Fort heu­reu­se­ment, le taux de mor­ta­li­té bien moindre auquel nous assis­tons aujourd’hui devrait rendre toute cha­maille super­flue. Il revien­dra le prin­temps, le charme de nos Nations flo­ris­santes.

Quelqu’une a écrit : « La liber­té, on conçoit ce que c’est quand on fait la vais­selle, parce que c’est exac­te­ment ce qui n’est pas comme être en train de faire la vais­selle. » À moins d’avoir été tou­ché par la grâce natio­nale et de res­sen­tir dans sa chair le pre­mier terme de la devise ou le second amen­de­ment, il est vrai que la liber­té demeure pour nous un concept – à peine intel­li­gible, posi­ti­ve­ment inéprou­vable.

Il ne fau­drait pas cepen­dant, par égard pour la dra­ma­tur­gie de la ques­tion de seize heures, en effa­cer les dis­tinc­tions internes. Entre les deux ver­sions de la ques­tion, quelque chose a glis­sé : alors que dans « Est-ce qu’il se passe quelque chose ? », « il » appa­raît clai­re­ment, sans besoin d’un ancrage contex­tuel plus net, comme l’habituel lieu­te­nant d’une agence inson­dable (il pleut, il mouille), « il » trouve à s’incarner, de façon trou­blante parce qu’insuffisamment réfé­rée, quand il est deman­dé s’il va venir.

Or, à l’échelle jour­na­lière, d’après mon ami le récep­tion­niste, le seul por­teur du pro­nom « il » sus­cep­tible de venir bou­le­ver­ser le rythme de la com­tesse est un des fils de la com­tesse, donc un comte je sup­pose, en tout cas un écri­vain de télé­vi­sion dont le visage dit quelque chose. Cette infor­ma­tion laisse peu de doute sur la nature du sujet réel dans « Est-ce qu’il va venir ? » – même si la com­tesse ne semble jamais en mesure, ou en tout cas jamais sou­cieuse, de pré­ci­ser l’identité d’« il » ni ses liens de paren­té avec elle.

Est-ce qu’on peut décrire ce qui se passe depuis ce qui se passe – comme voir la lumière dans la lumière, sen­tir la vanille dans la glace goût vanille, remon­ter la saveur dans la chips goût saveur, assis­ter au prin­temps qui pousse dans le temps qui passe, décla­rer la guerre dans la guerre décla­rée ? Et, de là, est-ce qu’on peut en venir à pen­ser que ce qui se passe a un sens, veut dire quelque chose qu’il fau­drait com­prendre parce que ce qui se passe est le signe que quelque chose se pro­duit ou que quelque chose arrive et dit ce que je suis en mon­trant où j’en suis ? Est-ce que ce qui se passe laisse des traî­nées, des réfé­rences pour la pen­sée, des cailloux pour le retour (à la nor­male, chez soi, à soi) – comme la len­teur des nuages à se déli­ter, à se dis­si­per, à se recom­po­ser, laisse des traces à pen­ser sur la célé­ri­té des sphères ?

Faites ce qu’il y a à faire et tout se pas­se­ra rien.

Et pour­tant l’espèce croyez-moi a les cartes moyens de son des­tin en main ; nous pou­vons effec­tuer un sou­lè­ve­ment de la vie ; nous pou­vons ini­tier l’inversion salu­taire, à la condi­tion de tenir invio­lés, ferme invio­lés, un ou deux prin­cipes ini­tiaux contre les­quels on cher­che­rait en vain à lut­ter – et pour­quoi lut­ter ? ce qui vous affecte est une aide, un signal, une alerte une grâce un aver­tis­se­ment un mes­sage qui vous enjoint à vous adap­ter ou à dis­pa­raître, et cette dis­pa­ri­tion n’est pas une offense, ne vous offen­sez pas de dis­pa­raître, tout le monde dis­pa­raît tôt ou tard un orga­nisme, le nôtre, a une durée de vie ins­crite dans les gènes, cel­lules micro­bio­tiques, faunes inté­rieures diverses et vivantes qui nous font divers et vivants à notre tour, vous n’avez que peu d’agence quant à votre date butoir pour ain­si dire vous vien­drez buter où et quand vos faunes ne pour­ront, ne sau­ront plus repro­duire leur et votre force, une éner­gie, sa source, un puits d’énergie va se taris­sant c’est ain­si, nos forces nous aban­donnent, les bio­co­lo­nies lèvent la tente, il faut bien par­tir un jour, ou l’autre et votre extinc­tion per­son­nelle n’est pas une sanc­tion de l’espèce, ce n’est pas un outrage spé­ci­fique, c’est un fait divers voi­là tout, dans l’histoire géné­rale du vivant mais une fois dis­pa­ru, ne vous inquié­tez pas, si vous me pas­sez l’expression, vous ne serez plus là pour vous regret­ter.

Reste qu’un jour, alors que – chose peu fré­quente mais pas rare non plus – la com­tesse revient, aux alen­tours de dix-huit heures, deman­der s’il se passe quelque chose, mon ami l’emmène au cha­pe­let, et qu’en arri­vant dans la cha­pelle de l’EHPAD la com­tesse enclenche la deuxième ques­tion, deman­dant en boucle s’il va venir. Les sœurs en sont gla­cées ; elles évincent la vieille femme en sup­pliant mon ami de ne plus jamais la conduire à l’office.

Cet épi­sode laisse pen­ser que la pers­pec­tive d’une venue du fils s’était confon­due, dans l’esprit de la com­tesse, avec une angoisse mil­lé­na­ri­sante inad­mis­sible aux fidèles (pour qui il, en tout état de cause, est déjà venu).

La ques­tion de seize heures, posée à dix-huit heures ailleurs qu’à la récep­tion, n’est pas seule­ment dépla­cée, elle est escha­to­lo­gi­que­ment redi­men­sion­née.

À la lettre, les applau­dis­se­ments de vingt heures sont une mani­fes­ta­tion de civisme, la mani­fes­ta­tion d’un zèle, d’un dévoue­ment pour le bien com­mun de la Nation – comme un écho au civisme sup­po­sé des héros. La guerre décla­rée, tout tra­vail devient dévoue­ment, pro­lon­ge­ment de la voca­tion pro­fes­sion­nelle dans la voca­tion natio­nale. Une per­for­mance excep­tion­nelle ; une mobi­li­sa­tion hors norme ; un effort sur­hu­main ; le patron loue le sur­tra­vail, et la louange annonce, pro­met, fait miroi­ter la prime. En atten­dant la prime, savou­rez déjà, dans la louange, la prime.

(La meilleure prime qu’on peut don­ner aux per­son­nels soi­gnants, c’est de res­pec­ter les gestes bar­rières.)

(Essentiel à la vie de la Nation,

le sacri­fice est un prin­cipe ges­tion­naire.)

Imaginez un jour, Dieu sera toutes choses en toutes choses, et notre nature sera com­blée d’une telle grâce qu’il nous sera impos­sible de vou­loir le mal. Le faire devien­dra méca­ni­que­ment beau­coup plus com­pli­qué : l’idée n’en vien­dra à per­sonne, et ses mani­fes­ta­tions seront réduites à l’action démo­niaque. Ce démon, une fois confi­né, se démè­ne­ra davan­tage pour nous faire faire le mal, ayant peu de lati­tude pour nous le faire vou­loir. Il nous le fera vou­loir indi­rec­te­ment en fixant nos dési­rs sur les fétiches mar­chands et sexuels, nous inci­tant à dépen­ser argent et éner­gie dans des actes d’achat et de débauche insen­sés. Ici, l’esprit de par­ci­mo­nie des classes fru­gales et indus­trieuses doit nous ins­pi­rer : habi­tées par le Bien, elles s’efforcent au Mieux sans viser le Meilleur.

Quelque chose se passe, his­to­rique et létal, fait sa pro­ces­sion dans les pro­por­tions qui l’y auto­risent, pro­li­fère sans égard pour les dimen­sions jusque-là, aggrave les rap­ports, se dépose aux sur­faces internes, externes, métal­liques et alvéo­laires, vient se faire soup­çon­ner dans les têtes quand les tests viennent à man­quer, et là-des­sus le fris­son court, lan­cé par une parole accré­di­tée –

cin­quante à soixante-dix pour­cents de la popu­la­tion in fine finit par être tou­chée ;

la majo­ri­té fini­ra tra­ver­sée ou impac­tée en fin de compte ;

peu fini­ront soi­gnés pour finir –

le fris­son court qu’on mène­ra l’affaire à son terme, en déli­ca­tesse à tra­vers le trou­peau, la meute, la volée, le conflit, le jet, le banc, l’essaim, la trem­blée, le panier, l’assemblée, l’échouerie, la com­pa­gnie, le jubi­lé, l’exaltation, le par­le­ment, le meurtre, la fier­té, la colo­nie, la harde, le nœud, la classe, la nuée, l’audience, l’armée, l’embûche, sans résul­tat, jusqu’à immu­ni­té.

Le com­pro­mis de vente était signé, les plans presque bou­clés, de l’emplacement de l’âtre dans le salon à la cou­leur des dalles condui­sant à l’immense entrée, raconte Manager dans une entre­prise de fabri­ca­tion de véhi­cules moto­ri­sés des­ti­nés au trans­port ter­restre de per­sonnes et de biens. Le prix miro­bo­lant de la bâtisse – un mil­lion deux cent mille euros – n’avait pas frei­né son couple, cou­tu­mier des coups immo­bi­liers et des belles plus-values. Il y a encore deux mois, on était sûrs que tout ça avait un sens, admet Directrice Commerciale dans le prêt-à-por­ter. Quand sou­dain, coup d’arrêt. Cette mise en retrait du monde, comme la décrit Cadre dans la vente de jet-ski, a per­mis à cha­cun de ques­tion­ner sa place. Et de lais­ser émer­ger des dési­rs de bifur­ca­tion. C’est un point de rup­ture, ana­lyse Philosophe spé­cia­li­sée dans l’intime, qui entraîne à la fois des dési­rs de bifur­ca­tion et des rêves déréels. On découvre nos dépen­dances et nos impuis­sances. Jeune Active, tout juste sor­tie de longues études, a vécu un cau­che­mar : d’abord rat­tra­pée par le fan­tôme de ses ambi­tions pas­sées, c’est la vul­né­ra­bi­li­té du sys­tème capi­ta­liste qui finit par lui sau­ter au visage.

Les pen­sées, l’agitation mil­lé­na­ristes véhi­culent des ques­tions mais aus­si des réponses, injectent une dose d’angoisse et aus­si une d’espoir – espoir de res­tau­ra­tion (du début), de res­ti­tu­tion (du don­né puis per­du, par exemple l’innocence, l’honneur, l’indivision), de rédemp­tion (des âmes, des corps), de des­ti­tu­tion (d’un ordre), d’institution (d’un autre), d’avènement (du jour où ça y est, de la forme enfin trou­vée de la com­mu­nau­té indi­vise). Le mil­lé­na­risme de la com­tesse est, par son carac­tère effrac­tif et stric­te­ment inter­ro­ga­tif, beau­coup plus angois­sant que por­teur d’espoir. Sa ques­tion est d’autant plus angois­sante qu’elle ne se for­mule ni à l’accompli du mes­sie adve­nu (ce serait il est venu ?, comme dans « le temps est venu de la luci­di­té » ou « le temps est venu pour la France de se his­ser à la hau­teur du moment »), ni au temps consa­cré de la pro­messe apai­sante et loin­taine (est-ce qu’il vien­dra ?, comme dans un jour mon prince vien­dra, « nous retrou­ve­rons les jours heu­reux » ou « rien ne sera plus jamais comme avant »). La ques­tion de la com­tesse est au futur proche, temps de l’imminence ; elle fait de la pur­ga­tion du temps une ques­tion cui­sante, pas loin de tout faire débor­der : soit il vient et plus rien d’autre ne se passe, soit il ne vient pas et ce qui se pas­sait conti­nue de se pas­ser, voire rien. (D’où par­fois le sen­ti­ment, chez mon ami le récep­tion­niste, d’être bra­qué par la com­tesse.)

Nous avons scin­dé l’unité de notre expé­rience vitale en une enti­té pure­ment bio­lo­gique d’une part, et une vie affec­tive d’autre part. Il s’agit de retrou­ver cette uni­té, de dis­po­ser nos corps au resur­gis­se­ment de la vie ; nous – je vais peut-être dire là quelque chose d’un peu géné­ral, d’un peu gros­sier je m’en excuse mais il me semble que, je crois que – nous avons à vivre, et c’est une tâche dif­fi­cile bien sûr, mais nous nous le devons, et non seule­ment à vivre nous avons mais aus­si nous avons à être, et c’est une tâche insen­sée mais il nous faut être et, sin­gu­liè­re­ment, à la hau­teur de cette uni­té vivante qui tout à la fois contient et dis­sout en elle-même cha­cune de ses uni­tés, les engendre, de la même façon que toutes les par­ties de notre corps se dis­solvent sans cesse dans les fluides, et sont sans cesse engen­drées par ces fluides.

En don­nant du relief à ce qui se passe, en cher­chant à dis­tin­guer le drame du salut, les héros des salauds, vous vous êtes insen­si­ble­ment attri­bué une part de l’attente géné­rale ; ça n’est pas mal, et per­sonne ne dira que vous êtes en cause mais, main­te­nant, cette misère est la vôtre par des­ti­na­tion. Casser l’ambiance, bri­ser l’attente, la belle affaire. Tout se paie. Votre part d’attente a creu­sé en vous une dis­po­si­tion de cer­veau et de chair, un agen­ce­ment sin­gu­lier qu’on vous recon­naît volon­tiers, mais s’est en même temps fichée, dans votre trou à âme, la même pompe à spi­rale que pour tout votre genre, une pompe qui brasse tout ce qui se passe tant que ça se passe, et le deuil est jusqu’à quoi cet appa­reil est inapte.

Un extra­or­di­naire dévoue­ment, un effort sur­hu­main, nor­mal. Qui refu­se­rait de ser­vir au milieu du tour­ment ? Qui ferait défec­tion à cette heure ? Qui tra­hi­rait main­te­nant ? C’est extra­or­di­naire et nor­mal ; ça s’impose. La guerre crée les stan­dards de la paix, l’ardeur au com­bat la future ardeur au tra­vail, l’effort pour la vic­toire les sacri­fices pour la relance. On s’en rend compte avec bon­heur ; le peuple qu’on disait rou­ti­nier a de la res­source, et chez nous, par guerre ou par paix, une res­source, ça s’exploite – essen­tiel à la vie de la Nation, le sacri­fice est un prin­cipe ges­tion­naire.

Écoutez c’est impres­sion­nant ; les familles prennent femmes et enfants et partent à la cam­pagne. Tous demandent sur l’honneur ; C’est les vacances ou c’est la guerre ? Il ne s’agirait pas de se croire en vacances. C’est la guerre ou c’est les sai­sons ? C’est la sai­son de la guerre. C’est seize heures ou c’est les sai­sons ? C’est bien­tôt le moment de ces­ser de se deman­der où on va, le front sai­son­nier relui­sant, tout entier ten­dus vers mobi­li­sés. […] Des choses se passent – la mélan­co­lie des secon­daires nor­mandes, l’étourdissement des pay­sages et des ruines, l’amertume des vacances inter­rom­pues – et, un jour, un sen­ti­ment curieux se fait jour, pas pas doux mais presque inquié­tant ; le sen­ti­ment d’être gué­ri. L’histrionisme de la san­té remé­die ; monte en soi, par degrés, la sen­sa­tion, légère en soi mais pesante d’être sue assour­dis­sable par une autre, qu’on est pour bien­tôt de retour à soi. Les choses appa­raissent de façon fla­grante ; c’est une épreuve de véri­té ; on ne peut plus se men­tir. Tout est pareil mais en clair. Les tra­vailleurs tra­vaillent tou­jours mais on leur est recon­nais­sant. Les familles regagnent la ville, comme si de rien n’était, mais on leur voit la bite. Les ien­clis par­le­mentent avec les uni­formes. Un prin­temps doux, méri­tant et légal, un prin­temps citoyen légal et ins­pi­ré s’épand, se déploie, dépasse d’un peu le motif ini­tial, brise et défonce de la pro­me­nade aidant. Nous ne sommes pas en guerre, allons.

On se fait volon­tiers du per­son­nel une idée par­tielle, mal for­mée, une idée mièvre, faible écho des huma­nismes pas­sés. On appelle per­son­nel tout ensemble de per­sonnes ayant un jour ser­vi, s’étant dis­po­sé à ser­vir sans trou­ver d’emploi, se tenant en réserve prêt à ser­vir, se des­ti­nant à ser­vir à moyen ou long terme, ser­vant en ce moment même ; ou alors on se berce de l’idée que des per­son­nels, plu­riels, mul­ti­tu­di­naires, irré­duc­tibles à leur genre, joue­raient la sym­pho­nie du monde sans que jamais il leur soit néces­saire de se réac­cor­der ou de se reca­ler sur un tem­po pré­cis. Il faut avoir du per­son­nel une idée plus nette, plus pro­fonde. Le per­son­nel est une vie géné­rique, col­lec­tive, immor­telle, capable de se déployer et de se rétrac­ter, une uni­té de forces mobiles jamais prises à revers. C’est en se déployant et en se rétrac­tant, en dépas­sant le temps et l’espace qui le contiennent et le tiennent affai­ré, en mobi­li­sant sans limite ses dis­po­si­tions au ser­vice, en habi­tant géné­ri­que­ment dans les plis du monde, en réaf­fec­tant la per­sonne en son sein que le per­son­nel assu­me­ra plei­ne­ment le rôle que les évé­ne­ments actuels requièrent de lui.

Notre réponse est nous répon­dons promp­te­ment à l’espèce quand elle nous sol­li­cite sans nous défi­ler, nous ne man­quons jamais à l’appel de la rési­lience, mais si notre envi­ron­ne­ment se révèle trop éloi­gné de ce que l’espèce peut tolé­rer, si nous per­sis­tons à infli­ger à notre orga­nisme un envi­ron­ne­ment toxique alors la vie nous réagit, nous alerte, et ça peut être pénible cer­tai­ne­ment, pénible jusqu’à la dégra­da­tion cer­tai­ne­ment, mais ce qui nous dégrade est encore un appel, une mani­fes­ta­tion de la vie, jusque dans nos der­niers moments la vie se mani­feste, mani­feste ulti­me­ment sa puis­sance à nous aler­ter, la vie se donne, jusqu’au bout, ou alors elle sus­pend ses grâces et c’est encore la vie ; et nous devons nous deman­der ce qui nous vaut une telle sus­pen­sion ; jamais la vie ne fait défec­tion tant que le corps désire la vie, c’est le corps qui décide, qui décide de par­tir quand il n’est plus dis­po­sé à pâtir, à rece­voir la vie, la vie dans toute sa véhé­mence son inten­si­té son éclat – et si vous me per­met­tez d’étendre à votre âme un ins­tant la por­tée de mes soins, une fois dis­pa­ru, vous ne serez plus là pour vous por­ter tel.

En matière de ce qui passe, est-ce que ce qui cir­cule est dis­tinct de ce qui véhi­cule ? Est-ce que le cours des choses véhi­cule ce qui se passe, ou est-ce que les choses qui se passent en consti­tuent le cours ? Est-ce que ce qui se passe forme une forme cou­rante et cohé­rente cir­cu­lant gen­ti­ment en s’étirant à l’infini, de sorte que rien n’a jamais fini de se pas­ser tant que quelque chose conti­nue de se pas­ser ? Ou est-ce que ce qui se passe est le cou­rant de toutes les formes, quelles qu’elles soient, un tor­rent boueux, joyeu­se­ment dis­si­pé, qui char­rie tout ce qui s’y jette à l’allure de ce qui entend se pas­ser ? Et alors est-ce que se pas­ser, c’est s’y pas­ser – dans le cou­rant – ou est-ce que c’est seule­ment, cas rare qui jus­ti­fie qu’on consi­dère que quelque chose se passe, inci­den­ter le cours, le dévier ou le faire dévier ?

Les effets démo­gra­phiques de la Grande Pandémie furent avant tout une for­mi­dable oppor­tu­ni­té de réforme : patrons et employés, déter­mi­nés à sur­mon­ter ensemble la ter­rible épreuve, s’assirent autour du table et négo­cièrent un retour au tra­vail gagnant-gagnant – d’où la pros­pé­ri­té des per­sonnes et des biens. Fort heu­reu­se­ment, ce grand moment de com­pro­mis social, où cha­cun fut à la hau­teur de ses res­pon­sa­bi­li­tés his­to­riques, appar­tient aux anciennes conjonc­tures, et nous pou­vons aujourd’hui espé­rer une reprise de l’activité sans palabre.

Il nous faut nous fou­ler, faire la vais­selle, deve­nir nos propres patrons, nos propres per­son­nels, pour éprou­ver l’insatisfaction à par­tir de laquelle une brèche s’ouvrira dans la sen­sa­tion, deve­nant pers­pec­tive pour la pen­sée, et fai­sant appa­raître à la conscience, depuis la berge déso­lée où nous nous trou­vons fai­sant la vais­selle, une figure pos­sible de la liber­té.

Les chas­seurs et gardes-chasse par­ti­cu­liers sont réqui­si­tion­nés selon les moda­li­tés indi­quées en annexe. Nous leur devons les moyens, la pro­tec­tion, la séré­ni­té dans leurs dépla­ce­ments. Ils ont com­pé­tence de pré­ve­nir et signa­ler toute infrac­tion contre­ve­nant aux dis­po­si­tions de l’arrêté rela­tif au confi­ne­ment des per­sonnes. (Sans infrac­tion rien ne se passe, et pour­tant l’infraction n’a aucune part dans ce qui se passe.) Ce soir, je le sens comme vous, tout se fait plus lourd et plus dif­fi­cile à sou­le­ver. Le corps est une struc­ture ; l’âme le siège d’opérations sans lien les unes aux autres. Ce sont des choses qui se passent et je vais le dire. Je ne vous cache pas que les genoux flanchent ; le corps devient un encom­brant, la tête est lourde et vide. Et ain­si le visage s’allonge, vers le bas, vers le bas, vers le bas, et la joie posi­tive est per­due. Mais il ne s’agit pas de s’effondrer main­te­nant. Ce n’est pas main­te­nant qu’il le faut. Plus nous agi­rons en citoyens, plus nous ferons preuve de la même force d’âme. Où le péché se mul­ti­plie, la grâce sur­abonde. Où les aéro­sols pul­lulent vien­dra l’immunité. L’honneur est de sor­tie, la délin­quance en baisse. L’espoir est culot de toutes les ver­tus.

Il n’est pas impos­sible qu’à l’issue du confi­ne­ment, une fois la guerre gagnée, on célèbre la capi­tu­la­tion du virus par une parade civile où flics et infir­mières, éboueurs et cais­sières, livreurs et phar­ma­ciens remon­te­raient les Champs Élysées sous les applau­dis­se­ments civiques. (La Nation à ses dévoués recon­nais­sante. Mobilisés, ceux qui furent confi­nés vous saluent.) Pour empê­cher que les applau­dis­se­ments, pen­dant le confi­ne­ment, ne pré­parent la célé­bra­tion civique du sacri­fice pour la Nation, on com­mence, autour du dix-neuf mars, à pro­po­ser sur les réseaux que les applau­dis­se­ments de vingt heures soient sui­vis de, ou rem­pla­cés par, un cha­ri­va­ri. Les adresses seraient claires – et cette clar­té éclaire à qui la guerre.

Je sais bien que la guerre, les vacances, l’atmosphère, la vie, la pan­dé­mie, la romance, la crise, le capi­tal, l’ambiance, l’état, le sou­ci, l’apocalypse, la ges­tion, les rap­ports, les sai­sons, la chasse.

J’ai conscience que le sacri­fice.

Je connais, moi aus­si : une sen­sa­tion assour­die par une autre, un motif entre cent dans la tapis­se­rie de la vie, un nom de ce qui se passe pour les autres, qui ne lui reviennent pas à cause d’une plu­ra­li­té dans son essence mais seule­ment à cause de la mul­ti­pli­ci­té de ses effets et de son acti­vi­té même.

Chacune et cha­cun ont un rôle à jouer pour iden­ti­fier la menace, moi le pre­mier.

Vous serez déli­cats de pré­ser­ver, gen­tils d’épargner, braves de consen­tir, civiques d’adhérer, ins­pi­rés de ne pas rendre ça plus com­pli­qué que ça (ne l’est déjà pour tout le monde), méri­tants de vous y tenir le temps que ça passe, légaux.

Puis-je débor­der d’un peu mon péri­mètre ou mon heure ?

Si tu débordes, tu enfreins, et si tu enfreins, c’est un débor­de­ment, un sou­ci de trop pour tout le monde.

Puis-je m’accréditer pour sor­tir ?

Se jus­ti­fier c’est sur l’honneur, s’excuser c’est sur l’honneur, déro­ger c’est sur l’honneur, cir­cu­ler c’est sur accré­di­ta­tion. Il ne faut pas confondre. Tu ne peux t’accréditer seul. Si tu t’aventures de ton propre chef, tu déroges et c’est sur l’honneur, avec éva­lua­tion des rai­sons. Il faut qu’un chef tiers t’aventure. Il te faut quelqu’un quelque part qui ait le droit de t’attendre, et de là de te requé­rir, et le pou­voir de te faire dépla­cer. Il faut qu’un chef tiers t’aventure par la réqui­si­tion.

Quelles rai­sons m’accréditent ? Lesquelles me dis­cré­ditent ?

Tu n’as pas com­pris. Écoute : toutes les rai­sons se valent ; aucune rai­son supé­rieure n’accrédite ; il n’y a que des supé­rieurs pour accré­di­ter.

Comment juge­rez-vous des supé­rio­ri­tés, des chefs, des prio­ri­tés, des requêtes ?

Nous savons faire le ration­nel. Nous y avons été for­més avant de nous y enga­ger.

La vie coule en nous ; en nous n’est que la vie ; nous ne sommes rien d’autre que ça, le lit de la vie même impé­tueuse en nous-mêmes, cette éner­gie qui flue, cette clar­té men­tale, cette allé­gresse – non mais regar­dez-nous, nos mines d’immunodéprimés, vous n’allez pas me dire que c’est pour ça qu’on vit, l’état de vie ça n’est pas cet état de déses­pé­rance, c’est un état de joie, de plé­ni­tude phy­sique, émo­tion­nelle, d’ardeur à lever la tente le matin et le soir à c’est une vitesse, une allure, une volon­té spi­ri­tuelle, un désir d’aller de l’avant décou­vrir, arpen­ter, ouvrir de nou­velles voies et puis modes­te­ment, quand l’environnement le requiert, c’est une abné­ga­tion, un consen­te­ment stoïque à s’intégrer sans heurts, sans impu­dence, aux cir­cu­la­tions du vivant jailli – une fois jailli et tou­jours abon­dant car par­tout rejailli où s’est fait jour une intui­tion, une convic­tion inté­rieure, un désir sin­cère de reprendre sa route vers de nou­veaux empires de cueillette, de nou­veaux hori­zons de chasse, par­tout où un tel désir se fait jour le corps se dis­pose à rece­voir et à conser­ver la vie, et par­fois, par­fois rece­voir la vie c’est la prendre, et par­fois per­pé­tuer la vie c’est avoir la sagesse de la dépo­ser mais, si vous me per­met­tez, la vie reti­rée de vous, elle ne vous man­que­ra pas.

Pour Manager, Directrice, Cadre, Philosophe, Jeune Active, comme pour de nom­breux Français, la trêve impo­sée a agi comme un puis­sant révé­la­teur. Formatrice en mar­ke­ting rêve désor­mais de tout pla­quer pour une vie plus simple. On a sen­ti au fond de nous qu’on allait faire une bêtise : vou­lions-nous conti­nuer cette quête effré­née et chi­mé­rique au tou­jours plus beau, plus grand, ou écou­ter pour une fois nos tripes ? se féli­cite le couple, qui envi­sage désor­mais un ave­nir sans cré­dit. Quinquagénaire du spec­tacle d’images ani­mées pro­je­tées sur un écran abonde : dès notre arri­vée, comme un réflexe de sur­vie face à l’avenir incer­tain, on s’est mis à semer des plantes pota­gères dont une par­tie au moins est uti­li­sée pour l’alimentation humaine. Cadre dans la vente de jet-ski, lui, envi­sage de quit­ter la mul­ti­na­tio­nale pour laquelle il vend des petits véhi­cules de loi­sir nau­tique pro­pul­sés par un hydro­jet lui-même action­né par un moteur à com­bus­tion, pour une petite entre­prise ver­tueuse à taille humaine, pour­quoi pas dans la vente de véhi­cules ter­restres à pro­pul­sion humaine entrant dans la caté­go­rie des cycles et com­po­sés de deux roues ali­gnées.

On se fait volon­tiers du per­son­nel, de l’État, de la crise, des rap­ports une idée par­tielle, mal for­mée, une idée mièvre, faible écho des concep­tions pas­sées. On appelle per­son­nel tout état de ser­vice incar­né, État toute ins­tance imper­son­nelle géné­rale, crise tout état de choses pré­sen­tant la néces­si­té d’une déci­sion ins­tante, rap­ports l’en­semble des points de contact inter­per­son­nel sur l’ap­pli­ca­tion de tra­çage ; ou alors on se flatte l’es­prit par une série de déter­mi­na­tions plu­rielles ; nos per­son­nels mobi­li­sés, les col­lec­ti­vi­tés sur le pont, des liens à retis­ser, une crise par­mi d’autres à tra­ver­ser. Il faut avoir du per­son­nel, de l’État, de la crise, des rap­ports une idée plus nette, plus pro­fonde. Le per­son­nel est, dans le cor­pus des phrases et des gestes qui sauvent, une puis­sance d’ar­chive et d’in­ter­ven­tion ; l’État est une vie géné­rique, col­lec­tive, immor­telle, capable de se res­ser­rer et de se relâ­cher, d’in­ci­ter et de rete­nir, de pous­ser le temps et de le pas­ser ; la crise est une for­mi­dable oppor­tu­ni­té mais de quoi ; les rap­ports appar­tiennent à ceux qui font l’ef­fort de les avoir.

La ques­tion mil­lé­na­ri­sante de la com­tesse n’a pas l’ampleur d’une ques­tion des­ti­nale : elle ne place pas en ten­sion vers, elle place sous ten­sion, sous le coup d’une réponse. Elle ne donne pas un conte­nu à l’attente de l’avènement ; elle met son monde sur attente, sans cer­ti­tude quant à l’avènement. Aussi la ques­tion semble-t-elle tri­viale, rabou­grie ; elle tient du Grübeln ums Folgende, de la rumi­na­tion inquiète de ce qui va (bien pou­voir, mal vou­loir) se pas­ser. En ce sens elle sup­pose le pire : Est-ce qu’il va venir ? contient, en sour­dine : Et s’il ne venait pas ? C’est cette ques­tion latente, plus que la ques­tion expli­cite, qui affole les nonnes et per­turbe l’office.

Mais la ques­tion de la com­tesse n’a pas non plus la sur­face du Jetztzeit ou du kai­ros, cet à‑présent sans conte­nu déter­mi­né, patte d’oie ou point de bas­cule de toutes les vir­tua­li­tés, brèche, porte, lucarne étroites par où, à toute minute, à toute seconde, il est sus­cep­tible de (re)venir. La ques­tion de la com­tesse est acci­dem­ment, inci­dem­ment escha­to­lo­gique, par situa­tion et pas par voca­tion : elle fait son effet en fai­sant de toute heure son heure. Par exemple : il est seize heures dans votre foi, sœurs.

Est-ce que ce qui se passe suit néces­sai­re­ment ce qui se pas­sait, dans une suc­ces­sion apos­to­lique d’événements main­te­nant le règne de se pas­ser, per­pé­tuant l’ancienne tra­di­tion de ne pas se dis­per­ser en matière de temps ? Y a‑t-il des conflits d’héritage, des guerres de suc­ces­sion, des révi­sions sou­ve­raines au moment des actua­li­sa­tions, des que­relles qui por­te­raient, par exemple, le der­nier venu des ce qui se passe à faire une ellipse de trois, six, huit cents se pas­ser vers l’arrière, s’imposant aux yeux de nous tous – sujets pros­trés de ce qui se passe, rêveurs de ce qui s’est pas­sé, dépri­més de ce qui pour­ra bien adve­nir – comme pour­sui­vant l’œuvre de ce qui se pas­sait à l’époque de l’invention de la fon­de­rie, du règne de Kubilai Khan, de l’introduction de la Peste à Athènes, du deuxième jour de l’éruption du Krakatoa ?

Nous confi­nés ne sommes pas en taule. Nous confi­nés sommes conte­nus. Sous l’orbe res­pec­tif de nos Nations, nous recueillons des phrases, des amendes, des inci­ta­tions et des puni­tions – naguère il arri­vait qu’on en dis­tri­buât nous-mêmes.

Nous sommes sages. Nous géné­rons des dettes ; nous les accu­mu­lons. Nous avons, dans nos bons jours, des airs de bonnes gens, de sol­li­ci­teurs de pré­ve­nus. Nous fai­sons les démarches pour avoir les aides, au cas où nous sommes com­pen­sés.

Nous sommes conte­nus ; nous serons com­pen­sés. Nous fron­çons à tra­vers le car­reau. Avec un sens par­ti­cu­lier qui sent le sou­ci, nous nous fai­sons du sou­ci sans phrase pour les déte­nus, les assis­tés, les impac­tés.

Nous nous répri­mons. Nous lan­çons des for­mules de regard – inquié­tude, pro­phé­tie, pros­pec­tive –, avec les télés dans le fond, en for­mu­lant l’espoir qu’une for­mule déborde son conte­nu.

La vie foi­son­nante, en expan­sion constante, ne demande qu’à entrer et sor­tir, à cir­cu­ler, et nous ne sommes jamais, dans ce pro­di­gieux épan­che­ment, que le résul­tat d’une déci­sion fon­da­men­tale devant la ques­tion fon­da­men­tale de savoir si nous nous lais­se­rons por­ter dans le sens de la vie, ou si nous nous obs­ti­ne­rons à en remon­ter le cours – et c’est un choix, c’est un tout à fait cha­cun fait les ses siens mais, voyez-vous, tout se paie, vous me direz : où vous pla­cez-vous pour, d’où tenez-vous de telles, je vais vous le dire : ne croyez pas je ne suis pas un mili­tant de l’espèce ; j’observe sim­ple­ment, je vais le monde, j’arpente, le plus sou­vent je vogue seul, je pose une gaze élé­giaque sur le monde non-humain qui nous est inson­dable et j’affronte en revanche, consi­dère avec atten­tion, ne m’interdis pas de por­ter avec un sens un soin cri­tique sur les nos formes de vie qui sont les nôtres, et je dépeins leurs écou­tez, je ne nie pas que je me tiens réso­lu du côté de l’espèce mais ça ne m’empêche pas d’en poin­ter les ten­dances, de rele­ver ce qui la dété­riore et la gâte, et la gâtant la déstruc­ture, l’entraîne vers sa perte – et la perte est aus­si ma propre menace : je ne m’excepte pas, je ne m’épargne pas, je suis le pre­mier à de notre espèce un modeste et dépu­té vigi­lant, assi­du, je ne suis de l’espèce qu’un repré­sen­tant concer­né.

Les jour­nées deviennent mono­tones, ennuyeuses ; plus rien ne semble méri­ter d’effort. De là découle que les devoirs fatiguent. Une fatigue pénible, insa­tis­faite, niée, par laquelle sont aus­si­tôt niés tout enga­ge­ment et tout secours. Il ne faut pas lais­ser s’aller cette tris­tesse, qui porte à l’accoutumance et conduit peu à peu à la natu­ra­li­sa­tion mar­mon­née du mal­heur ; ça s’est tou­jours pas­sé comme ça… La jour­née s’agence autour du temps « libre » – fan­tasme encom­brant, salut dif­fé­ré, Graal sec. On prend du temps « pour soi », et ça en devient une manie, un sou­ci exclu­sif ; la jour­née est amé­na­gée comme un ter­ri­toire de la République ; on finit par trai­ter « soi » comme une per­sonne, une machine sanc­ti­fiée. L’organisation prend le pas sur l’activité, si bien que le tableau de marche requiert plus que la marche. Rien ne doit se pas­ser en dehors du temps « libre », et du temps « libre » est déga­gé pour que rien n’arrive. Nos cœurs se gonflent d’un orgueil démo­niaque ; je ne me lais­se­rai pas réduire à mon vingt mètres car­rés, j’irai sor­tir tâter sen­tir, m’aventurer, vivre !, je ne retour­ne­rai plus jamais tra­vailler. Plus nous tom­bons de haut, plus nous nous fai­sons mal. Le chô­mage, la mala­die sont l’envers de la pré­somp­tion, par exemple celle qui nous porte à nous iden­ti­fier aux sor­tis d’affaire. Ressentons le moment, ne nous dis­per­sons pas. Ce qui se passe est impor­tant. C’est notre guerre, notre jour­née, notre heure ; c’est le moment de ne pas nous rater.

C’est un peu mou non ? Quoi ? L’attente sans débou­ché. Quand tu te mets dans cet état, c’est ton propre temps que tu tra­his. Si tout est bien, tout doit être pro­lon­gé ain­si que c’est – d’urgence. Et que si ça dure, au moins que ça se per­pé­tue. Si ça n’est pas le corps, au moins que ce soit l’âme. Ce qui se passe a rai­son de se pas­ser. Si ce n’est pas la police, ça doit être la crise. Il ne faut dési­rer que ce qu’on a déjà, etc. Si ça n’est pas le capi­tal, ça doit être le diable.

Oui, non, bien sûr, ça n’est pas juste. Bien sûr ce n’est pas que vous, bien sûr vous n’y êtes pas pour tout. Votre zèle est dis­cret, votre indi­gna­tion est sin­cère, votre inten­tion est pure, et vous n’aurez jamais fait qu’assurer, pris d’une sorte d’émoi natio­nal, la conti­nui­té de vos ser­vices dans la tem­pête sani­taire. Vous vous serez lais­sé empor­ter par le res­pect de recom­man­da­tions que vous aurez prises pour des ordres ; la faute de quelque supé­rieur aura ruis­se­lé sur vous voi­là tout ; et main­te­nant per­sonne ne veut croire que vos équipes sans vous se seraient crues en vacances.

L’information est claire, la syn­taxe trans­pa­rente. Une simple obser­va­tion et nous sommes ren­sei­gnés : se pas­ser souffre un sujet creux (« il ») ; venir un sujet plein (« il », mais incar­né). Un pas dans l’erreur et nous en savons plus : se pas­ser ne souffre qu’un sujet creux (mes amis se passent et se res­semblent, qui se passe(nt) dans ton cœur ?, les gens se passent fuyant devant nos yeux, je me passe entiè­re­ment dans mon lit aujourd’hui) ; venir souffre un sujet creux comme plein, abs­trait comme concret (ça vient ?, c’est venir qu’il faut et main­te­nant, viens par ici, venons-en aux faits, la com­mu­nau­té qui vient, l’insurrection, la crise, la pan­dé­mie, la guerre, la bar­ba­rie qui font pareil).

Non seule­ment, donc, infi­ni­ment plus de sub­stances – êtres et choses – sont dites venir que se pas­ser, mais, au sein des phé­no­mènes mêmes, il semble qu’il en vient davan­tage qu’il s’en passe à mesure que des Français publient leurs contem­pla­tions de l’avenir.

Tendront-ils la situa­tion si je ne coopère pas ?

Ils ten­dront, ils le doivent – et que tu coopères ou pas ; en ces temps agi­tés, nous avons besoin de ten­sion.

Tendront-ils pour tout le monde ?

On les y a enga­gés. Ce sont, dans le moment que nous tra­ver­sons, nos ten­deurs à tous.

Quelqu’un m’a racon­té que, dans son quar­tier, ils ne par­ve­naient pas à tendre ?

Il est des poches, des heures où ça échappe. C’est en voie.

Comment m’assurerai-je qu’ils tendent bien mon quar­tier, ma ville ?

Va t’aventurer sans motif.

Ne ris­qué-je pas alors d’être appré­hen­dé comme aven­tu­reux ?

Va. Sors. Cours. Pèche, et pèche har­di­ment. En cas d’appréhension, tu diras que tu es sor­ti voir si tout ça était bien ten­du.

Une pré­ci­sion m’est don­née par mon ami le récep­tion­niste sur la ques­tion mil­lé­na­ri­sante : sou­vent la com­tesse, après avoir pro­non­cé la phrase Est-ce qu’il va venir ? laisse pas­ser un ange – celui de l’Embarras du Réceptionniste – avant de répé­ter, sur un ton décla­ra­tif cette fois, et en sépa­rant net­te­ment les syl­labes : ve nir.

Mon ami se sou­vient avoir com­men­cé, sous l’effet de la répé­ti­tion de cette scène et de ce mot, à soup­çon­ner la com­tesse d’être une sphinge – hypo­thèse qui ren­dit encore plus éprou­vantes les seize heures, et plus dif­fi­cile toute réponse à quelqu’une des deux ques­tions.

Notre vie prend place, s’inscrit à l’intérieur d’une aven­ture spé­ci­fique qui engage tous nos gestes, toutes nos ren­contres, toutes les for­ma­li­tés du vivre ; à mesure que nous vivons, nous tis­sons les liens qui nous enchâssent dans un envi­ron­ne­ment ; voi­là ce qui m’intéresse, voi­là ce que je cherche à com­prendre : com­ment les sin­gu­la­ri­tés humaines – sin­gu­la­ri­tés du geste et de la ren­contre par exemple – peuvent faire leur che­min à l’intérieur, en nous dépo­ser leurs traces, les trans­mettre aux pro­chains, aux sui­vants, à ceux qui après nous vien­dront, s’avancent déjà, pro­longent l’aventure, et com­ment ces traces sont par eux, par nous qui sommes aus­si les sui­vants de cer­tains, rele­vées pour en venir à consti­tuer des res­sources ; c’est ce rap­port, ce miroi­te­ment, cette ten­sion entre tri­bu­la­tions sin­gu­lières et geste de l’espèce, qui me sol­li­cite, inter­pelle, mobi­lise, pas­sionne ; c’est ce sou­ci qui me requiert.

Qui se sou­vient de la Grande Pandémie ? Peu de monde à vrai dire, car la for­mi­dable débauche de moyens mobi­li­sés, sous l’impulsion d’un État à la magna­ni­mi­té retrou­vée, par la socié­té civile toute entière, péri­ma bien vite les souf­frances et les pri­va­tions de la popu­la­tion. Bien plus vivace est le sou­ve­nir de la période qui s’ensuivit ; crois­sance à bloc ; qua­si plein emploi jour­na­lier ; inven­tions de nou­velles soli­da­ri­tés ; droit de vote à seize ans ; recon­nais­sance juri­dique de la notion de vul­né­ra­bi­li­té des per­sonnes.

Ainsi nous conce­vons, ardem­ment bien que néga­ti­ve­ment, qu’être libre, c’est être en train de se libé­rer de faire quelque chose. Activité fébrile, constante, pro­ces­suelle et tran­si­tive, médiée par des ques­tions rêveuses ou angois­sées, par exemple Quelle est ma place dans le monde ? ou Que ferai-je des restes ?

« Faire le monde est un plai­sir concret, mais la nature du reste du monde reste à déter­mi­ner. »

Si la com­tesse est une sphinge, un per­son­nage trouble sou­met­tant mon ami à une épreuve sapien­tielle, alors mon ami, d’une réponse adé­quate, pré­ci­pi­te­rait la mort de la com­tesse (et il n’y a aucun moyen de le savoir) ; l’EHPAD est la porte d’une cité radieuse (et c’est aller trop loin). Par ailleurs, la sphinge n’a qu’une énigme ; la com­tesse deux.

En tout état de cause, la com­tesse ne vient pas, sphin­giale, rap­pe­ler au récep­tion­niste son Oubli de la Question de Seize Heures, ni le mettre en charge de répa­rer cet Oubli dans le Monde. (L’EHPAD n’est pas le monde, ses morts étant comp­tés à part.)

Je ne sous­cris pas au décli­no­loge de mon anthro­po­logue et ostéo­pathe éphé­mère ; ses expres­sions m’ont sem­blé, de séances en séances, tou­jours un peu plus sus­pectes, comme s’il tes­tait sur moi déli­ca­te­ment des posi­tions de plus en plus bru­tales : pre­mière séance : phy­sio­lo­gisme pes­si­miste, éta­blis­se­ment d’un rap­port direct entre le déclin des pos­tures et la perte de digni­té – nos corps ava­chis plom­bant nos exis­tences alan­guies ; deuxième séance : pri­mi­ti­visme mena­çant, dédain pour le monde pro­thé­tique, rage envers sa mol­lesse ; troi­sième séance : néo-fas­cisme vita­liste, appel au réveil de l’espèce dans l’ordre natu­rel des choses, résorp­tion des conflits et contra­dic­tions dans l’épopée de l’espèce en lutte pour sa per­pé­tua­tion, et, par consé­quent, ten­dance au report sine die du pré­sent.

Je ne sous­cris pas au pro­gramme de l’anthropopathe, mais je recon­nais que, venant me faire cra­quer pour être remis entiè­re­ment, appré­ciant l’idée de ma san­té depuis la chi­mère du reset, fai­sant alors à la fois preuve de conser­va­tisme, de goût pour l’ordre et de sou­mis­sion au bon sens sans façons d’une thé­ra­peu­tique sibyl­line, j’ai d’une cer­taine façon méri­té le ser­mon, le prêche, le dis­cours latent dans le prêche, qui ne pou­vait pas ne pas, même inci­dem­ment, me rap­pe­ler que, pour moi le frêle séden­taire au six heures de lap­top par jour et aux yeux pro­thé­sés, dans le cours glo­rieux des choses ani­males nor­males, ça ne l’aurait pas fait bien long­temps.

Ajoutons que nous ne sommes pas au pic. Retirons que nous n’avons jamais été aus­si loin de la retraite. Maintenons que nous ne sommes pas pas en guerre – mais nous ne sommes jamais vain­queurs tant qu’il y a des nou­velles qui tombent.

L’activité est seul remède. Elle empêche le démon de lézar­der dans les seize heures, de s’insinuer dans la jour­née, la guerre, le désert, le sacri­fice, les rap­ports ? Oui, mais pas pour flâ­ner, et seul, enten­du que chaque per­sonne est une pri­son – et aus­si un recoin.

Il n’aura pas notre Nation ; il ne pas­se­ra pas sur notre life­style ; nous veille­rons sur nos per­son­nels, nos agents, nos éboueurs, nos jour­na­listes, ma BAC, nos ter­rasses, ma force d’âme, notre abné­ga­tion patriote. Regardez-les, dans nos rues, dans nos éta­blis­se­ments et dans nos rédac­tions, riva­li­ser de dévoue­ment et ne rien lâcher sur le zèle. Ils ont répon­du à l’appel, ils ont enten­du la parole est claire, l’information est trans­pa­rente, la per­sonne se la donne depuis l’intérieur de per­sonne, moi le pre­mier. C’est un adage médi­cal bien connu que la plu­part des maux se gué­rissent d’eux-mêmes si on leur donne suf­fi­sam­ment de temps. Nous sommes ce temps, et lorsque les réani­ma­teurs juge­ront que la réani­ma­tion n’a pour effet que de pro­lon­ger que de huit jours, ils feront le ration­nel de ne pas se lan­cer dans une conclu­sion pré­vi­sible.

Petit à petit tout se met à ve nir ou tout se révèle ayant tou­jours été en train de ve nir : la com­mu­nau­té, l’insurrection, la crise, le monde, la pan­dé­mie, l’animal, la guerre, la France, la bar­ba­rie, l’enfer, l’aurore, la catas­trophe, la révo­lu­tion, le désastre, la socié­té, l’humain, l’humanité, l’homme, la bataille, le mal, le Mal, etc. – deman­der à Google avec des regex : (“le * qui vient”|“la * qui vient”|“l’ * qui vient”) -“vient de”.

Petit à petit, tout en vient à ve nir, et c’est comme si le domaine de se pas­ser était ron­gé par ces venants : plus il en vient, moins il s’en passe. Qu’il ne se passe rien est un signe ; que le cours des évé­ne­ments soit sur le point de débor­der est un signe. Vous entrez par une porte, vous sor­tez par une autre, un chien aboie, des muni­ci­paux croisent des sen­ti­nelles et se checkent, un rideau de fer s’ouvre et se ferme tout seul au milieu de la nuit, une fis­sure appa­raît au pla­fond de la cui­sine pen­dant un orage, et tout ça n’est pas des choses qui se passent, ce sont des signes que ça vient. Les phé­no­mènes, les cir­cu­la­tions ont un sens nou­veau. Ça nous arrive droit des­sus et c’est trop tard pour l’éviter : ça vient. Ça n’a pas tort, dom­mage.

Peut-on se lais­ser sol­li­ci­ter par ce qui se passe sans se lais­ser dis­traire du temps qui passe ? Ce qui se passe est-il indexé sur le cours d’un temps sou­ter­rain, d’un état pro­fond ? Doit-on, pour assis­ter à ce qui se passe en toute inten­si­té, parier sur ce qui se passe, et tout pari sur ce cours ne revient-il pas à gager sim­ple­ment qu’il va se pas­ser quelque chose ? Est-ce qu’assister à ce qui se passe est une acti­vi­té de dis­tance ou de proxi­mi­té, de télés ou de péri­mètre de course à pied ? Faut-il lais­ser cou­rir ce qui se passe sans lui faire bar­rière, au risque de lais­ser pas­ser tout ce qui ne se passe pas, ou doit-on plu­tôt fil­trer ce qui se passe, ne rien lais­ser pas­ser outre ce qui se passe, au risque de ralen­tir le cours de ce qui se passe ?

Ve nir, c’est aller vers une réfé­rence. Se pas­ser, c’est surve nir. Ve nir, c’est se des­ti­ner à arri­ver. Se pas­ser, c’est avoir lieu. Ve nir, c’est pro­mettre d’y être à terme. Se pas­ser, c’est se pro­duire, sans for­cé­ment être per­çu. Ve nir, c’est avoir pour terme le lieu où on attend. Se pas­ser, c’est pro­cé­der d’on ne sait où vers on ne sait pas mieux où. Aller, c’est se lais­ser ve nir sans réfé­rence. Ve nir, c’est faire miroi­ter parve nir. Se pas­ser c’est un flot dont on n’arrive pas à dis­tin­guer le conte­nu de la forme. Ve nir, c’est se vouer à atteindre. Se pas­ser, c’est avoir cours, comme une mon­naie a cours – mais c’est une mon­naie sans devise ? Ve nir, c’est s’engager à fruire. Se pas­ser, c’est res­ter fuir un moment. Ve nir, c’est au loin mais de plus en plus près. Se pas­ser, c’est sous les yeux mais bien­tôt plus. L’avenir n’est inquié­tant que lorsqu’on lui tourne le dos. Chaque moment vien­dra à son tour, char­gé de ses causes et de ses effets. En atten­dant ; gar­dez vos places dans la queue ; tenez votre posi­tion dans le monde ; signa­lez tout bagage ou évé­ne­ment aban­don­nés ; res­pec­tez les dis­tances, les séquences, les suc­ces­sions ; dis­po­sez-vous ; assu­rez-vous ; et tout se pas­se­ra bien.

Nous confi­nés sommes des ges­tion­nés. Ça n’est pas mal. Ça n’est pas une condi­tion non ave­nue, mais il est à peu près sûr que, depuis ce poste de récep­teur ges­tion­né, il ne se passe jamais que décomptes, trans­ferts, annonces minis­té­rielles, points d’information gou­ver­ne­men­tale, cartes de l’expansion, gestes citoyens, bons plans, débrouilles et soli­da­ri­tés, et nos déte­nus com­ment vont-ils, et nos héros quel héroïsme. Je vous le dis parce qu’il est tard et que les idées pro­non­cées avant le cou­cher ont, c’est prou­vé, une inci­dence posi­tive sur le len­de­main. Nous rou­vri­rons. Nous déploie­rons. Nous habi­te­rons le monde en per­son­nel, et nous fini­rons par l’emporter. Nous retrou­ve­rons les Jours Heureux. Nous confi­nés sommes des ges­tion­naires affec­tés, et c’est d’être affec­tés que nous éprou­ve­rons notre huma­ni­té, que nous trou­ve­rons en nous les res­sources, les tré­sors d’anthropopathie. Le corps est une struc­ture ; l’âme est la bête qui va autour. Sont comp­ta­bi­li­sées comme sor­tantes les per­sonnes gué­ries et les per­sonnes mortes.

Que l’anthropopathe se soit fait ostéo – comme un nazi ven­deur de pis­cines – ou que sa pra­tique de l’ostéopathie lui ait pro­gres­si­ve­ment ren­du dégoû­tantes les pos­tures de son temps, la réa­li­sa­tion de son pro­gramme – posi­ti­ve­ment (sau­ver la race en lais­sant crou­ler ceux qui ne savent plus se tenir) comme néga­ti­ve­ment (redres­ser l’espèce en lais­sant cre­ver les inviables) – demeure contrainte par un par­cours de soins, et peut-être même tem­pé­rée par une hon­nête voca­tion au soin : mon anthro­po­pathe ne peut pas – en conscience, ou juste en l’état de la juri­dic­tion – me sup­pri­mer sous pré­texte que ma pos­ture témoigne et par­ti­cipe du déclin de l’espèce – l’aggrave. Ces pré­ven­tions morale et juri­dique seraient cepen­dant levées si l’humain venait à rejoindre la filière géné­rale, nor­male, nor­ma­le­ment sélec­tive et géné­ra­le­ment sans façons, de la libre éclo­sion, de l’évolution ani­male nor­male des choses. Mais là encore, l’anthropopathe, en tant qu’anthropos qua­li­fié, a sur l’animal une supé­rio­ri­té qu’il néglige : quand les choses tournent mal pour l’espèce, s’identifiant à la vie même, il empoigne un ou deux de ses faibles sem­blables et opère, pour le bon dérou­le­ment des évé­ne­ments à venir, un sacri­fice, prin­cipe ges­tion­naire.

J’ai per­du mon motif ; puis-je m’aventurer plus avant ?

Certes non. Imagine l’atteinte si tout le monde, hon­nêtes et com­bi­nards, s’aventuraient légers de leurs motifs ini­tiaux. Comment les dis­tin­gue­rait-on sur l’honneur ? Qui fait du sale, qui fait du propre, qui fait genre et qui fait les choses ?

Les choses à faire sont régle­men­tées il me semble ; il n’en est pas tant que ça ces temps-ci.

Par le chien tu dis vrai ; si les hon­neurs pou­vaient par­ler, nous n’en serions pas là.

Aux beaux jours, dans les rues, tout rede­vient chau­de­ment local ; Martine Vassal a suc­com­bé, je peux te trou­ver de la chlo­ro­quine en une heure, le Christ est mort pour nos péchés, عيد مبارك, il reste du PQ au Casino des Cinq-Avenues, le point chaud des Jumeaux est encore ouvert, Dieu a de bonnes nou­velles pour nous !, les flics ont empê­ché une dis­tri­bu­tion de nour­ri­ture, le mar­ché des Capucins ferme par arrê­té etc. Ouvertures, fer­me­tures, ces­sa­tions, filons, pénu­ries, ascen­sions, dis­cours au débit sûr et au cré­dit fra­gile ; c’est tou­jours la guerre, mais c’est encore la vie, la jour­née diverse et pro­fuse.

Crédits

Theodor Wiesengrund Adorno, Giorgio Agamben, Albert le Grand, David Antin, Apulée, Augustin d’Hippone, Amiri Baraka, Samuel Beckett, Walter Benjamin, Lucy Beynon, Jean-Michel Blanquer (Ministre de l’Éducation Nationale et de la Jeunesse, Commandeur de l’ordre des Palmes aca­dé­miques), Auguste Blanqui, Anne Boyer, Jacques Camatte, Jeanne Carminati, Thierry Casasnovas (adepte), Jean Cassien (Père du désert), Christophe Castaner (Ministre de la Violence Intérieure), Norman Cohn, Collectif habi­tants de la Maison Blanche, Comité Invisible, Comité de rédac­tion du Financial Times, Thierry Coudert (pré­fet de Seine-et-Marne, pré­sident du Club des Sarkozystes de Gauche), Gérald Darmanin (Ministre de l’Action et des Comptes publics), David (psal­miste), Mike Davis, Évagre le Pontique (Père du désert), Gustave Flaubert, Michel Foucault, François (Patriarche d’Occident, Serviteur des ser­vi­teurs de Dieu), Antoine Garrault, Johann Wolfgang von Goethe, Gouvernement Point-Effère, Didier Guillaume (Ministre de l’Agriculture, Prince des Chasseurs, Commandeur de l’ordre des Mérites agri­cole et mari­time), Hippocrate de Cos, Martin Hirsch (Directeur Général de l’Assistance Publique Hôpitaux de Paris, créa­teur de l’expression « faire le ration­nel de faire quelque chose », créa­teur du Service Civique), Eric Hobsbawm, Nicolas Hulot (mes­sie), Antoine Hummel (Commandeur des Bouts), Søren Kierkegaard, Fredric Jameson, Lisa Jeschke, Pierre Leroux, Lucrèce, Martin Luther, Emmanuel Macron (prix « Global Thinker » 2017, pro­to-cha­noine de la cathé­drale d’Embrun, chef des armées, pro­tec­teur de l’Académie fran­çaise, auteur de Revolution : Wir kämp­fen für Frankreich, déten­teur vir­tuel de la bar­rette car­di­na­lice de Paris), Thomas Malthus, Agnès M. (poé­tesse, com­tesse de S.-B.), Karl Marx, John Ramsay McCulloch, Anna Mendelssohn, Friedrich Nietzsche, Édouard Philippe (chef de l’ad­mi­nis­tra­tion d’État), Police Municipale, Police Nationale, Charles Péguy, Guillaume Peyraut, Nathalie Quintane, Régie des Transports Métropolitains (Marseille), Hugues Ripelin de Strasbourg, Franz Rosenzweig, Irène Rosier-Catach, Sénèque le Jeune, Herbert Spencer, Gertrude Stein, Christophe Tarkos, Témoins de Jéhovah, Amma Théodora (Mère du désert), Théophile (patriarche d’Alexandrie), Thomas d’Aquin, Lotti Thießen, Robert G. Wallace, Ludwig Wittgenstein, Erica Zingano, un bal­lon de bau­druche, des habitant·es des cours inté­rieures des pâtés Jaubert-Progrès-Abbé de l’Épée et Curiol-Sénac de Meilhan-Messerer (Marseille), et quelques jour­na­listes, cadres dans la vente de jet-ski, psys de confi­ne­ment, sages de pla­teaux, yogis répu­bli­cains aux noms oubliés.

Image : Madonna del­la Misericordia (1445–1462) de Piero del­la Francesca (détail du man­teau de la Vierge), sur­mon­tée d’un dos de pan­go­lin (National Geographic, média de réfé­rence dans la science et l’ex­plo­ra­tion).

  1. « D’où vient à l’eau (du bap­tême) cette ver­tu si grande qu’en tou­chant le corps elle puri­fie le cœur, si ce n’est de la phrase qui l’ac­com­pagne ? Et non de ce que celle-ci est dite, mais de ce qu’elle est crue (Non quia dici­tur, sed quia cre­di­tur). » (Augustin, In Iohannis evan­ge­lium, tr. 80, 3)