Les rimes chiraquiennes
(un chien subjectif)

Les rimes chi­ra­quiennes est un recueil de rimes, un chien sub­jec­tif aujourd’hui.

AVANT PROPOS

Les rimes chi­ra­quiennes sont pro­met­teuses, sont fan­tai­sistes, sont canines et sont ordu­rières, sou­vent déçoivent les chi­ra­quiennes, ce sont des ramas clin­quants de brics mathé­tiques et tru­qués1 pris au cours sur la pré­pa­ra­tion du roman de Roland Barthes et de brocs pillés à la Vita Nuo­va de Dante lue en VOSTFR.

Les rimes chi­ra­quiennes s’intéressent au patri­moine divers de chuin­tantes, sif­flantes, vélaires, pépiantes, piau­lantes qui font le bon­heur com­mun du poète et des deux chan­son­niers cités.

Chaques rimes sont accom­pa­gnées d’une prose (essence de prose) et d’un com­men­taire en prose (étoffe de vers), qui, comme dans Dante, forment un étau autour des vers tor­chiés.

La prose ouvrante (essence) n’explique pas, elle contex­tua­lise, donne des indi­ca­tions scé­na­ris­tiques, tan­gente la nar­ra­tive. C’est la cause ration­nelle (ragio­na­ta cagione) des vers qui minaudent à sa suite.

Le com­men­taire fer­mant (étoffe) n’explique pas non plus, il découpe pour élu­ci­der la fas­ci­na­tion qui condui­sit aux vers (dichia­rare cotale dubi­ta­zione), donne des indi­ca­tions sco­las­tiques et pro­so­diques béton.

Atten­zione. Atten­zione. Atten­ti­vi ensem­bi­li. Les rimes chi­ra­quiennes sont contin­gem­ment ita­lia­ni­santes ; l’italien n’est pas ita­lien connu, ce n’est qu’un ita­lien per­çu, et plu­tôt per­çu comme une langue dans laquelle on ne se refuse rien.

Ne rien se refu­ser est pris comme comble de l’homologie per­çue entre Roland Barthes et Jacques Chi­rac, deux beaux par­leurs du 20e siècle aux­quels on a tis­sé des bou­bous et deman­dé fina­le­ment peu de comptes.

Le mot bou­bou fait rire, comme une fois le bruit et l’odeur firent pouf­fer une foule de pantres punais ; le poème conti­nue dans cette odeur de merde. Le poème porte ses puns empois­sants au lec­teur ; les puns du poème se disent dans des mots qui sont des éclats, des épi­pha­nies de fait-rire que j’appellerai par com­mo­di­té d’un nom latin : les risi­bi­lia. Le poème pré­sente ses risi­bi­lia, et si éven­tuel­le­ment un risi­bile échoue à faire rire, le poème s’arrêtera. C’est la règle que je me fixe, c’est l’engagement que je prends devant vous.

Pre­mières rimes chi­ra­quiennes

Dans le U-Bahn vers Span­dau («43 minutes toutes les 5 minutes»), j’écoutais le cours de Barthes sur la Pré­pa­ra­tion du roman, dont la neu­vième séance s’ouvre sur la digres­sion dite des chiens , chiens pen­dant les­quels le mot « immé­diat » – au mas­cu­lin mais « t » sonore – revient deux ou trois fois pour dési­gner les mani­fes­ta­tions de l’affect canin, avant que Barthes, concluant par un déca­syl­labe d’une régu­la­ri­té par­faite (4 // 6) , ne décrive l’avènement d’un « nou­vel homme, au fond,» qui aurait la puis­sance affec­tuelle d’un chien ; il décrit un « délire sur les visages [et] dans la com­mu­ni­ca­tion», comme Dante dit ne pas pou­voir cacher l’émoi qui le dévore les jours sui­vant le salut de B.

Barthes
imme­diat
digraisse l’appât, nomme
Chien l’Amor (Amour)
parce que por­te­rait pas nel viso rapiat
(le visage avare, chien)
mais a la coda tante
(à la queue tant)
de le sue insigne (insignes)
che ques­to déli­rio nel­la com
ce rire
ne se peu­trait rico­vrire
d’amour, de chien
(dra­ma­tiques homo­logues du bas lati­nien uomo loque
nom don­né à à peu près tout)
ce qui a le charme à l’écran de cra­cher
un fait-entendre, un fait-sen­tir, un fait-remon­ter le délire
hahas sans coup por­tir et sans mons­trer sulle facce
la per­sis­tance
du nuo­vel uomo fond
dans la fas­ci­na­tion fas­ci­née fas­ci­nante auto­rise
des incar­tades affec­tuelles
un déli­rio sulle facce avant que
(l’efface)
le repen­ti étête, inévi­table, avec le code degli occhi
(la queue des yeux)
menant igno­mi­nieu­se­ment au coin

Ce poème a trois par­ties. La pre­mière est Barthes, la deuxième rime qua­si­ment grâce à la pro­non­cia­tion d’immé­diat, la troi­sième com­mence à patte et s’achève à . La pro­non­cia­tion de Barthes du mot « immé­diat » pro­duit un flash (un fait-rire) et convoque le sou­ve­nir des liai­sons chi­ra­quiennes (sys­té­ma­tiques, libres, enjam­bant les incises et les paren­thèses…) . Ce moment chi­ra­quien de Barthes – per­çu comme chi­ra­quien mais en fait Roland comme sou­vent force la pro­non­cia­tion pour faire remon­ter l’étymon latin –, ce moment chi­ra­quien, tout à coup, fait mind­fuck (comme on dit « fait échec»), casse un res­sort, me révèle qu’on peut être fuck yeah (1, 2) et en même temps ce genre d’hommes bien mis aux affects com­plus. Je décide alors de me cou­ler, pour écrire un recueil de pure poé­sie, dans cet état de per­ver­si­té accorte, de remon­ter à mon esprit ce que la com­plai­sance pour­rait faire sur­gir de com­pro­mis­sion, ce qu’un enthou­siasme lâché pour­rait faire sur­gir de culpa­bi­li­té. On pour­ra me repro­cher de faire une machine com­mune de fla­nelle et de jute, alors je pré­ci­se­rais qu’aimant Barthes, son cours la pré­pa du ron­ro­man m’ennuie ; et qu’honnissant Chi­rac, j’ai le même misé­rable faible que tout le monde pour sa sorte de canaille­rie laquée qui sent bon le tabac d’avant les can­cers.

Sechondes rimes qui­ra­ciennes

Dans le U-bahn rich­tung Span­dau, j’écoutais le cours de Barthes sur le haï­ku et sa digres­sion sur les chiens en ouver­ture de la hui­tième séance m’a rap­pe­lé Doge, un mème qui figure un shi­ba trou­blé, et comme je lisais au même moment la ver­sion bilingue de la Vita Nuo­va de Dante, j’avais de l’italien plein la tête, et je me suis rap­pe­lé un pas­sage du Deca­me­ron qui fait dire à une fille qu’elle pré­fère un homme néces­si­teux plu­tôt qu’une opu­lence en défi­cit d’humanité ou de viri­li­té2.

Pre­fe­ris­co
ce nuo­vel homme-shi­ba
cai­ni­no-queue ch’e chien oi-mème
che biso­gna gli suoi affet­ti, agite ses treats
un petit Alas­kan Klee Kai, kai
di uomi­no che ucci­da
mal­trite, bisogne — bise & besogne — ses cani­niz
fré­né­ti­que­ment fût-ce, même,
dans de com­plai­sam­ment mau­vais haï­kaï.

Le poème se divise en trois par­ties. La pre­mière par­tie se ter­mine à pre­fe­ris­co, la deuxième à kai, la troi­sième à haï­kaï. Dans ce poème j’ai essayé de par­ler ita­lien et j’ai décou­vert un nou­veau type de chien3. Comme des gens plus anciens par­lant un meilleur ita­lien ont décou­vert un nou­veau type d’homme, j’ai déci­dé de faire de l’Alaskan Klee Kai le nom pour moi d’un nou­vel homme, virage éthique per­son­na­liste, comme pour Barthes l’étude des haï­kaï avait éta­bli dans un rap­port renou­ve­lé au time et wea­ther l’éthique d’une seconde par­tie de vie, typique des volon­ta­rismes mez­zo-cam­mi­nesque dont on se moque moins sou­vent que des vel­léi­tés d’ados.

Ter­sièmes rimes cir­ca­chiennes

Dans le U-Bahn rich­tung Span­dau, j’écoutais Barthes sur les tan­gi­bi­lia , ces mots qui tendent leurs réfé­rents comme un museau pour la caresse. Barthes com­pare le tan­gi­bile à la fleur hors de tout bou­quet dont parle Mal­lar­mé , prise comme exemple du « mot poé­tique » fla­sheur de réfé­rent . Il donne l’exemple d’un haï­ku où de la ver­veine blanche se met à briller sous la lune comme une voie lac­tée . Au même moment je bois des thés, c’est même une période où je choi­sis mes thés – je lis les éti­quettes, je me ren­seigne sur les plantes, celles mal- & bien­fai­santes, et sur les mélanges effi­caces pour lut­ter contre une petite déprime, majo­rée après les repas, et la per­sis­tance de l’idée de mort, en géné­ral, à toute heure et par­tout. Je finis par tom­ber sur un arôme quel­conque mais qui fac­ti­ce­ment – ou cir­cons­tan­ciel­le­ment sûre­ment – me donne l’impression d’une via nova vers le bon­heur parce que vers la san­té (depuis que je vis en Alle­magne, je n’aperçois la pos­si­bi­li­té d’être heu­reux qu’à tra­vers la pos­si­bi­li­té d’être sain). Ce thé, qui aurait pu s’appeler detox, toux grasse ou ventre plat, ce thé n’est qu’un ordi­naire ver­veine menthe, mais amé­liore tan­gi­ble­ment le sen­ti­ment d’être en état.

Tan­gi­bliaque, tou­ché,
en pleine nuit flashe
mon réfé­rent débou­que­té, feuilles écar­tées,
décide de ne faire que des ver­veines mente
croyant che difen­disse la sua vedu­ta
dal­la mal­ta, regar­dis­sant
la ver­veine blanche, croyant
que sa vue m’éviterait le tor­chis
sou­ventes fois revient a la mente
la ver­veine blanche, sa menthe
qui sou­dain flashe a la mente
si che sou­vent, sou­vent
ne la mente more (dans la menthe s’évanouit
dure quatre noires, meurt
l’esprit de tout bou­quet, tan­gible débou­que­té
de toutes mis­cel­la­nées) car rien
ne me ritrag­go­ne­ra, pas même les pas­sate pas­sio­ni,
da cer­care la vedu­ta die cos­tei, queste ver­veine,
là – en dépit des dépits pas­sés,
rien ne m’empêche de me reprendre
une ver­veine tranche (queste fleur orbou­quée)
un débou­que­thé a la mente (feuilles écar­tées d’aucun bou­quin,
ver­veine d’aucun thé, veine d’aucune artère : direct à la mente)
dirett’à la morte, con ciò sia cosa
et voi­ci que, c’est que, qu’est-ce que
vede­mo cadere l’acqua
mis­chia­ta di bel­la neve, l’eau tom­bée l’on la voit
mêlée de ver­leine bianche
mais noire aus­si
comme si pio­vée
des touffes de neiges mis­cel­lanes, cou­vrantes
d’essences de ver­veine blanche bien­fai­san­tée, men­thée
mon­tant à la tempe, se tassent
dans des pas­sate pas­sio­ni putas­siers
un tamis de mente comme un fait sem­blant qui fait voir
simi­laire au fait de ver­veine
tan­gi­bi­lée, fla­shant ses moires
(ver­veine blanche contre ver­veine noire
menthe morte ver­sus menthe noire)
del­la tasse bien­tôt nasce (naît)
un disio del” apia­cente (envie d’envie, désir de l’appâtant
parent dell”) simil face nell”
OMO VALENTE
(la ver­vé­na bianch” ou nera qui monte à la mente valeure les pas­sio­ni : )
simi­li fait, simil face, smi­ley.

Ce poème se divise en quatre par­ties. La pre­mière par­tie se ter­mine à flashe à la mente et contient elle-même plein de par­ties. La deuxième par­tie finit à direct à la mente ou à ciò sia cosa. La troi­sième par­tie envoie les secours mais stoppe à putas­siers. Le reste est un peu faible, et c’est déjà la fin. Dans ce poème j’essaie de for­cer des homo­pho­nies, de les moti­ver mais j’admets fina­le­ment qu’elles ne sont qu’une moue du désir, certes auto­ca­jo­leur. Le tan­gi­bile fait par­tie de ce dépôt d’outils que Barthes fouille pour s’équiper devant les haï­kaï. Ce dépôt est une bas­tringue impres­sion­niste : tout à coup, le voca­bu­laire fait val­ser les abs­traits. Le tan­gi­bile pour Roland c’est la chose dans sa concré­tude en tant que sa concré­tude est la sur­face d’interaction avec le tou­ché – cette tan­gi­bi­li­té appa­rais­sant dans le haï­ku comme un « flash du réfé­rent», un fait-voir qui convoque quelque chose comme de la pré­sence pure (pure parce que pure­ment contin­gente). Cette contin­gence à la fois valide une essence et ren­contre une dési­gna­tion par­ti­cu­lière. Les pas­sate pas­sio­ni (les dépits pas­sés) de Dante sont les moires de la ren­contre ini­tiale avec Béa­trice, dont le pre­mier reflet avait lais­sé croire que le salut en était le motif tan­gible. L’attention de Barthes à une caté­go­rie hété­ro­clite de mots qui bien pla­cés se met­traient à fla­sher du « réel » m’a sem­blée du même ordre que la sur­in­ter­pré­ta­tion du salut de Béa par Dante, de l’ordre de l’illusion moti­vée plu­tôt que du frô­le­ment de la grâce ; moti­vée comme une diète, une hygiène, un enamou­ra­che­ment, tout le bou­quet touf­fu qu’on se laisse, débon­naire oublieux du tor­chis qu’est la touffe, len­te­ment mon­ter a le mente .

Quar­tièmes rimes cira­chiennes

J’écoutais, dans le U-Bahn rich­tung Span­dau, Barthes, sur le désir intran­si­tif, mul­ti­plier les men­tions de la drague (qu’il dit être ailleurs une sorte de « voyage du désir»), par­ler des rap­ports d’atelier et des sacres secrets du tan­gible, des écrans de l’intention à tra­vers les­quels tout le cours pro­gresse, et je lisais Dante expli­quer sa tech­nique de dis­si­mu­la­tion de son amour pour B. (à B. aus­si) : la diver­sion par dame-écrans. Le prin­cipe est simple : on se sert d’une autre dame que celle dési­rée, on en fait l’objet d’un amour simu­lé mais aus­si d’une drague osten­sible, afin de repous­ser le trouble que la publi­ci­té de notre émoi réel sus­ci­te­rait. C’est Amour en per­sonne qui sug­gère au grand D. cette tech­nique, avant de, l’appelant mon fils en latin (comme si sou­dain Amour c’était l’Église), lui dire fina­le­ment on arrête ces simu­la­tions.

Fis­ton, l’est tem­pus di
ces­ser les nos­trés simu­li
(simu­la­cra nos­tra : les dames-écrans)
qui font ne se jamais taper
que celles qu’on s’est choi­sies pour damé­crans
(et même tutte le damé­crans le donne quale)
font chia­ler comme un par­go­let
bat­tu, nu si pri­vé des charmes
de scher­mer tant” amor
certe donne (quelques pixelles qui font écrans
cambrent la donne, certes, changent les celles
qui dis­si­mulent mais ne changent pas la dame réelle
(cau­sa nos­tra : donne réelles)
plu­tôt cachent la (celle-ci fris­sonne,
me donne rai­son) mais dillo­ci
(dis-le, avoue, vas-y
diloche mon vieux,
crache dis le nom d’icelle
que dis­si­mulent les pixelles).

Ce poème est divi­sé en trois par­ties. La deuxième par­tie va de certe donne à dillo­ci. Dans ce poème, j’ai consi­dé­ré une vie sen­ti­men­tale qui pous­se­rait au bout maso­chiste la pra­tique des dames-écrans, soit : se les faire, et plu­tôt toutes qu’une. Les damé­crans, qui sont le signe du report du désir tran­si­tif direct sur des objets indif­fé­rents, dis­solvent alors le tran­sit, fai­sant du voyage lui-même un écran au désir. Les femmes deviennent du don­né, c’est dix donne pour un ren­du – un ren­du de pixelles gros­sies comme des ailes papillonnes, homo­logues de celle aimée et par Amour homo­lo­guées, tant que paraî­tront ana­logues. Là-des­sus confor­ta­tion du sen­ti­ment que Barthes et Jacques sont homo­logues, aus­si : par­ta­geant une carac­té­ris­tique (un stupre glo­bal) qui prend des formes dif­fé­rentes (la pré­cio­si­té chez Barthes, la lou­bar­dise chez Chi­rac) et sert des fonc­tions dif­fé­rentes (la défor­ma­tion du sens au pro­fit du désir, chez Barthes ; la confor­ma­tion du sens au pro­fit du désir, chez Jacques), et induit des rap­ports dif­fé­rents à l’écran.

Vingt-cin­quièmes rimes chi­ra­quiennes (inter­mez­zo)

Le cha­pitre 25 de la Vita Nuo­va pose que les « rimeurs« 4 ont le droit aux mêmes licences que les poètes latins, comme par exemple faire des figures et de la rhé­to­rique (per­son­ni­fi­ca­tion d’amour, sub­stan­tia­li­sa­tion des essences, etc.), à condi­tion qu’ils puissent se dépouiller de ces figures dans une prose qui ne dirait pas autre chose que leurs rimes – qui ne s’épaissirait pas d’une expli­ca­tion redon­dante. De mon côté, avec le recul des siècles qui fait de tout pro­blème un pro­blème de voca­bu­laire5, j’appelle les rimeurs types qui font des puns6, et je m’assois modes­te­ment sur leurs genoux ; j’appelle les poètes gre­ké­la­tins contem­po­rains des poètes, et je trouve que ce sont des gens qui faci­le­ment se targuent7. Donc voi­ci cette balade qui com­mence et finit et consiste en fait en une tra­duc­tion des meilleurs moments du cha­pitre 25 de VN :

Je dis que faire
vul­gai­re­ment des puns
en tongues
c’est autant que la poé­sie
c’est « tan­to è quan­to »
c’est as much as
c’est eben­so viel
tout étant égal par ailleurs.

Aus­si qui parle et fait ses puns
ses rimes
peut bien dai­gner aus­si
comme ça
sans objet sans rai­son
dai­gner comme se per­mettre
(tout étant égal par ailleurs)
un peu de « sans pour­quoi »
mais du « sans pour­quoi » sans la targe
et dont les rai­sons seraient à ouvrir
sans se tar­guer
effrac­ter les rai­sons
effrin­ger les moti­va­tions
par­ti­cu­lières par la prose.

En revanche la grosse ver­gogne
pour qui fait ses rimes dra­pé dans l’effet
ou dans la bariole rhé­to­rique
et qui posant la trogne
tra­gique cou­chée sur une targe
comme avec une épée dans les fesses
ne sait pas faire tom­ber la toge
aux che­villes sans perdre la face.
Mon pre­mier ami et moi-même8
on en connaît plein des comme aç.

Cette balade a trois par­ties qui sont aus­si des strophes. Dans la pre­mière je dis que la poé­sie n’a d’égale qu’absolument tout le reste des choses en usage, et qu’il est par consé­quent inutile de s’accrocher à ce mot. Dans la deuxième je raconte com­ment effec­ti­ve­ment puisqu’il n’y a plus rien à ché­rir (de « schat­zen», eng « trea­sure » ; « tré­so­rer»), il n’y a plus rien non plus à expli­quer. Expli­quer et ché­rir sont les deux aspects d’un même ordre. Dans la troi­sième j’affirme que qui pose ses poèmes comme des ché­ris (des schatz, des tré­sors) ou des clefs (des formes congruentes, des signes d’altération patron­nants), celui-ci n’est qu’un poseur com­ponc­tueux et que ses poses rendent mon ami et moi hilares.

Quin­quièmes rimes chi­ra­ciennes

J’écoutais Barthes, dans le U-Bahn rich­tung Span­dau, citer Flau­bert qui dit qu’il écrit « comme on mange, comme on fume, ou comme on monte à che­val« 9. Com­pa­rai­son du scrip­tu­rire (l’écrire en tant que volon­té, pour Barthes) avec les fonc­tions orga­niques assez banale somme toute, n’était la pré­sence sur la liste de ces fonc­tions du che­vau­che­ment, qui fait écho, dans la cage de mon obses­sion pour l’équin, au son­net que Dante intro­duit par caval­can­do.

Lo quale comin­cia : Caval­can­do
(ça com­mence comme ça, par le sujet caval­can­do
sou­met­tant son cava­lan­do, tra­çant son cam­min) mez­zo de la via tou­jours,
leg­gier (léger), a capo chi­no (men­ton bais­sé)
chin down, pen­dant que kopf hoch
d’autres che­va­lan­dos, en boss encos­tu­més, bogosses notables
caval­caillent quelle gior­ni (ces jours-ci che­vauchent)
balayant d’une moire diverse (de mon­ture et d’étoffe)
la cam­pagne des scon­fitte défaite par les conflits, afflits,
bais­sant des kopfs, des chins, fer­mant des bouches
qui n’ont plus à fumer que la paille des étables
jusqu’à same­di pro­chain.

Ce poème n’a aucune par­tie. Ayant d’abord mis la pré­sence du che­val dans la liste des fonc­tions orga­niques de Flau­bert sur le compte de l’époque de Flau­bert, puis de l’époque de Dante lisant le son­net du caval­can­do, j’entrevis peu à peu une image du pas­sé comme essen­tiel­le­ment com­po­sée de che­vaux, et dire che­vaux c’est dire mon­tures, et mon­ture dit mon­teurs, mon­teurs sup­po­sant non-mon­teurs. Je consi­dé­rai donc – consi­dé­ra­tion aus­si floue que ma culture his­to­rique dans le domaine équin, du plai­san­cien à l’anthropocène envi­ron – comme une évi­dence his­to­rique qu’il y ait eu un régime de la moire de l’armure et de la robe équine, un régime du cour­be­ment de l’échine de tas de gens devant d’autres, chef haut (kopf hoch), pour qui être haus­sé sur un canas­son fut la posi­tion cano­nique d’une fonc­tion – mais « orga­nique», qu’est-ce à dire ? C’est peut-être à dire comme Barthes « au wee­kend pro­chain», pour conti­nuer de cher­cher ce qui dans le haus­sé revêt aujourd’hui les apprêts d’une sei­gneu­rie natu­ra­liste, pen­dant qu’Amour erre en men­diant, le same­di soir, yeux rou­gis au pied du cais­son, dis­sol­vant l’assemblée après chaque cache­ton, mens, men­tis et men­ton bas. Ça fai­sait long­temps que je vou­lais écrire un poème pathé­tique sur la domi­na­tion – j’espère l’avoir aus­si fait buco­lique.

Ses­tièmes rimes chi­ra­quiennes

J’écoutais Barthes évo­quer ce qu’il appelle, dans le U-Bahn rich­tung Span­dau, le pas­sage de l’objet (de la tran­si­ti­vi­té) à la ten­dance , sans bien com­prendre, évo­quant le pas­sage du verbe écrire « de l’actif au moyen » , tout ça dans le cours 2 de la deuxième année de La Pré­pa.

Consi­dé­rant l’idée fixe de Dante, Béa, cet objet du désir abso­lu, et le voyant au fur des pages davan­tage me par­ler d’Amour (le men­diant, le sei­gneur, etc.), je me disais 1) que Dante était peut-être au milieu de ce gué-là, entre actif et moyen, pro­cu­reur affec­té, vicaire pour soi ; et 2) que l’objet du désir subis­sait à mesure l’offuscation par la ten­dance, comme si, Béa prise en charge par le nom d’Amour (Amor), Dante recou­vrait sa B. d’une ten­dance amou­reuse aus­si bien nouée qu’un fichu (velo, estoffe de teste), puisque l’objet nu du désir était désor­mais trop mêlé à l’histoire sécu­laire et vul­gaire d’une conquête.

Une troi­sième voie
S’effectuer en s’affectant
moi re d’énergeïa pour soi
s’aimer moyen
aimer pour soi, pour la sua
aimer pour Amor
par amour d’aimer
l’aimé d’Amor
amor fai­sant la quête
amor quê­tant
écran de l’idée fixe
cet oscu­ro pro­jet de dési­rer jusqu’à la mort
est la ruine de la poé­trie
verbe moyeu, mots moyen­nant
le sem­pi­ter­nel” objet de conque
où l’on se fait vicaire, pro­cu­reur, tête
THIS IS NOT A METHODE
THIS IS PROVOCATION
et dans le voyage est la quête
alors ok
that is pro­vo­ca­tion
et dans la cir­cu­la­zione la quête

Ce poème a été écrit dans une grande non­cha­lance pour la forme et un grand inté­rêt pour l’objet d’élucidation. L’absence d’objet est la ruine de la poé­sie. « Délier ses sou­liers pour soi», « écrire pour soi», mon­ter à che­val pour soi – le mode « moyen » du verbe grec –, ce n’est pas comme dit Roland s’effectuer en s’affectant, c’est main­te­nir dans la ténèbre douillette de la chambre-à-écrire les rai­sons de la fas­ci­na­tion, qui sont les seuls objets par­ta­geables – les seuls par­ti­bi­lia, par­don –, donc s’affecter en s’astiquant, plu­tôt, par­don. En revanche, aimer est un bon verbe moyen : aimer pour soi, aimer pour se voir être aimant, aimer pour ren­con­trer Amor, pau­vret, court, vêtu, et par amour des moires de son fichu qui brille comme une salade, un reflet de ciel dans les bar­butes, un pro­duit d’inspiration médié­vale man­quant de garan­ties dans l’historicité.

Set­tièmes rimes chi­ra­quiennes.

J’écoutais Barthes conclure un cours, dans le U-Bahn rich­tung Span­dau, sur une anec­dote vécue dans laquelle lui et ses amis se trouvent en Hol­lande et en sont à quit­ter le pays pré­ci­pi­tam­ment, à 11h du soir, sans trou­ver d’endroit où jeter les ordures, et roulent donc jusqu’en France, coffre plein de vidures, pour s’en débar­ras­ser . Le mind­fuck opé­rai, j’en cher­chai la for­mule, qui donne à ces rimes leur vers limi­naire : filer vers le pays natal pour pou­voir épandre.

Filant vers la patria pour épandre
ébouer
l’embarras rigou­reu­se­ment inso­luble
et un petit peu fati­gué
dans une voi­ture de même type peut-être
que celle qui bien­tôt contre Barthes se benne
à onze heures du soir en Hol­lande
le temps de tra­jet empuant tend notre air
un rien déver­sé

et les canaux eux-mêmes
qui sont si propres
à vider
des por­ta- posa­ce­nere
cela que nous recom­men­ce­rons
ou conti­nue­rons demain soir
dans la voi­ture, l’ordure
qui se jet­te­ra dans la benne
comme le vers dans les vers
recom­men­çant ou conti­nuant
le cam­min” este­nuante
des embar­ras (cosi smor­to, d’onne valor voto)
et ain­si blême vidé de toute force
filant vers la France à bout d’air
comme excé­dé du vers
ne trou­vant dans cette langue aucun dépôt fan­geux
le corps pré­cieux du tré­sor pour­ris­sant
dans le coffre, fug­gi si “l per­ir te nuit (fuis si périr t’ennuie
si LE périr t’ennuie)
car dans le moment d’un péril, la nuit, en sens inverse
(im Augen­blick einer Gefahr) fla­she­ra (moi­re­ra)
L’INCONNUE FAMILIÈRE DU DÉSIR, TU LA RECONNAÎTRAS
et plu­tôt bien : ain­si pen­dant qu’en toi la connos­ci bene
en Colo­nie – au pays du grand Chi – ça benne

Ce poème fuit, émane sale­ment ; je crois que la fin signi­fie que Chi­rac est une merde, pour être clair, et pour par­ler dans la langue de sa grande famille poli­tique (Copé prê­tant à Fillon des mots le concer­nant10). « Dans les vers, le Vers« 11, c’est comme ça que Flau­bert cité par Barthes défi­nit la pure­té de son rap­port à l’art , carac­té­ris­tique de l’aspect « citant » d’une grande par­tie de la poé­sie (fran­çaise, la seule que je puisse appré­cier à sa juste valeur). Mais les poèmes de la Vita Nuo­va éga­le­ment sont cités ; les vers sont en men­tion. J’y ai vu une limite au pro­si­mètre et d’abord donc vou­lu m’échiner dans le mien à gom­mer l’aspect citant de la prose ; mais me disant après : en fait je vais main­te­nir cette fron­tière, je vais voir où ce trait nigau­dant me conduit, peut-être alors s’apercevra-je qu’une sépa­ra­tion est un che­min (ce qui me consa­cre­rait conteur, poète, cri­tique ; j’aurais le choix du sta­tut, je n’aurais plus que le choix du sta­tut) – à moins que l’air pur pue.

 

  1. « Mathé­sis tru­quée » est une expres­sion que Barthes invente, dans son inter­ven­tion au col­loque Bataille (1972), pour dési­gner un détour­ne­ment sub­jec­tif du savoir au ser­vice d’une « fic­tion inter­pré­ta­tive ».
  2. « Ma pre­fe­ris­co un uomo che abbia biso­gno di una ric­chez­za a una ric­chez­za che abbia biso­gno di un uomo. » (Boc­cac­cio, Deca­me­ron, 5a Gior­na­ta, Novel­la Nona)
  3.  The Alas­kan Klee Kai was deve­lo­ped fair­ly recent­ly by a woman in Alas­ka who took a strong inter­est in a small dog resem­bling a Hus­ky. Over time other bree­ders became inter­es­ted in fur­the­ring the deve­lop­ment of the Alas­kan Klee Kai ; howe­ver, it is still consi­de­red a rare breed. As a newer dog breed, the Alas­kan Klee Kai has a very detai­led recor­ding of its ori­gin. In the mid 1970s an Alas­kan woman named Lin­da Spur­lin came across what loo­ked like a small ver­sion of a Sibe­rian Hus­ky in Okla­ho­ma. Imme­dia­te­ly drawn to this unique dog, Spur­lin retur­ned to Alas­ka and began trying to recreate the dog into a new breed. About ten years later Spur­lin deci­ded to end her days as a Klee Kai bree­der. Although others now car­ry it on, the breed is still rare. The name « Klee Kai » is deri­ved from Eski­mo words mea­ning « small dog ». http://www.petmd.com/dog/breeds/c_dg_alaskan_klee_kai
  4. En fait les « dici­tore » de rimes, càd les « diseurs d’amour » ou les « diseurs de rimes», ceux qui ont un objet par­ti­cu­lier et une forme mini­male.
  5. Le gros mor­ceau du pro­blème c’est la tra­duc­tion que Gérard Lucia­ni (Folio) fait de « dichia­rare » : chap 12, « sol­vere e dichia­rare», par « résoudre et éclair­cir » (les deux termes asso­ciés me mènent à « élu­ci­der») ; chap 14, il tra­duit « dichia­rare cotale dubi­ta­zione » par « élu­ci­der l’obscurité ». Je dis « élu­ci­der la fas­ci­na­tion», parce que « sol­vere » s’applique à des doutes, à des for­mules her­mé­tiques, alors que « dichia­rare » s’applique à ce qui trouble les sens et pro­duit une per­cep­tion impres­sion­niste ; chap 25, il tra­duit « ceux qui veulent tout dichia­rare » par « ceux qui veulent tout expli­quer», puis à « pour dichia­rare une telle chose», qui ouvre sur la jus­ti­fi­ca­tion de Dante, Lucia­ni tra­duit par « pour éclair­cir une telle chose ». C’est dans ce cha­pitre 25 que la tra­duc­tion me perd. D’autant plus que le verbe « aprire», à « une prose sus­cep­tible d’aprire les rai­sons des rimes», est encore tra­duit par « une prose sus­cep­tible d’expliquer les rai­sons des rimes ». Je prends donc « dichia­rare » lit­té­ra­le­ment, et le tra­duis constam­ment par « élu­ci­der ». Les uns veulent « tout élu­ci­der » ; Dante accepte d’élucider une par­tie. « Dichia­rare » c’est éclair­cir, mais c’est aus­si inter­pré­ter : l’élucidation dit les deux. « Tout inter­pré­ter » d’un côté – pres­sion externe –, « élu­ci­der les rai­sons » de l’autre – pres­sion interne. L’objet n’est pas le même : les uns veulent faire com­pa­raître « tout » («onne dubi­ta­zione», toute obs­cu­ri­té, tout doute) ; Dante veut élu­ci­der « la ou les raison(s)» – let me say les moti­va­tions. « Aprire » c’est autre chose, et demeu­rant lit­té­ral mais for­çant le trait je le tra­duis par « effrac­ter » (ou la forme mythique « effrin­ger » – recons­ti­tu­tion his­to­rique) parce que c’est rigo­lot.
  6. Pun (anglais lit­té­raire, cri­tique, popu­laire et glo­bal) : « the use of words or phrases to exploit ambi­gui­ties and innuen­does in their mea­ning » (usage de mots ou de phrases pour exploi­ter les ambi­guï­tés et sous-enten­dus de leur signi­fi­ca­tion).
  7. Se tar­guer : se van­ter, mais éty­mo­lo­gi­que­ment « se cou­vrir d’une targe», c’est-à-dire d’un bou­clier. Les poètes grecs ten­dance célé­brants, genre Pin­dare, écri­vaient des vers pour bou­cliers, vers qui fixaient par la célé­bra­tion l’action en sta­tue, le fait d’arme en sta­tut.
  8. Les rimes chi­ra­quiennes sont dédiées à Jacques Pra­dillon.
  9. « Je me suis condam­né à écrire pour moi seul, pour ma propre dis­trac­tion per­son­nelle, comme on fume et comme on monte à che­val. » (Flau­bert, Cor­res­pon­dance, 1847)
  10. Copé, donc, disant « Copé est une merde », encore une culbute à l’esprit.
  11. « Les œuvres d’art qui me plaisent par-des­sus toutes les autres sont celles où l’art excède. J’aime, dans la pein­ture, la Pein­ture ; dans les vers, le Vers. » (Flau­bert, Cor­res­pon­dance, 1847)