Cette persistance ou ce retour de l’autonomie du politique (d’une juridiction qui ne soit pas gestion) que le marxisme a cherché à faire consister, la recherche démocratique elle aussi y prétend. Mais entre sa source grecque qui la rassure plus qu’elle ne la soutient et ce qui se dit du contrat depuis Rousseau, rien encore n’a été trouvé qui règle la question. Sans doute cette nature flottante de la définition démocratique appartient-elle à son être le plus propre, mais il n’empêche qu’elle se transforme en limite aussitôt que du réel, sous une forme non seulement non flottante, mais dure et tranchée, lui est asséné. Les diverses formes récurrentes de bonapartisme (et toutes les idéologies de l’État fort ou de l’homme providentiel), le marxisme-léninisme et aussi le fascisme (qui reprend à son compte la forme religieuse du rassemblement) ont été ou sont tour à tour des formes de ce « réel » qui heurte la démocratie et la blesse ou la liquide, mais comme en l’exposant d’abord à sa propre fragilité et à ce que l’on pourrait appeler l’insuffisance (ou la suffisance, bien souvent) de son affirmation. À dire vrai, c’est davantage dans la mémoire de ce qu’elle a eu à subir que dans l’ordre de ce qu’elle réalise, que la démocratie trouve sa ressource la plus puissante. Ici, les pertes sont toujours plus parlantes que les profits. Pourtant, constituer la démocratie en pure mémoire de la perte (ce à quoi beaucoup, semble-t-il, s’emploient) est encore un geste trop pathétique pour que puisse s’y former et s’y inventer la forme proprement démocratique de l’autonomie du politique, cette forme qui serait la forme enfin totalement politique.
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Publié chez Christian Bourgois
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De ce « commun », le communisme comme son nom l’indique a voulu être l’expression et la légitimité conductrice. En tant qu’il était un tel projet, il échappait aux critères traditionnels de légitimation, révoquant tous les pouvoirs institués, appelant l’humanité à verser en bloc dans le partage. Mais ce projet, malgré toute la violence de rupture qui en accompagne l’éclosion, le communisme ne l’a pas tiré de nulle part. Le communisme non seulement provient de la philosophie, mais provient aussi (ou dérive, ou bifurque à l’intérieur) de toute une tradition qui se confond avec la tradition même de l’Occident, où la recherche d’un « commun » trame depuis l’origine la totalité de l’activité politique et religieuse : tout l’ontothéologique se déverse dans cette quête d’un « commun », dans cette recherche d’une puissance massive de convocation. Le communisme n’apparaît au fond que comme l’effort (démesuré, gauche, brutal) de rabattre les motifs d’une telle convocation dans l’unique rumeur d’une humanité délivrée de la transcendance, ne trouvant plus hors d’elle-même mais en elle-même le tenon de son unité. Le communisme rend effectif dans l’ordre politique le passage qui conduit l’Occident de La Divine Comédie à La Comédie humaine. Ce passage, le capitalisme l’a effectué dans l’ordre économique et social – et ce qu’étudie le livre qu’est Le Capital, c’est le nouveau fonctionnement qui résulte de ce passage et de cette redistribution sauvages – mais le marxisme est le mouvement qui cherche à tirer la conséquence politique logique de cette redistribution.
Tout le mal du romantisme provient de la confusion entre ce qui nous est nécessaire et ce que nous désirons. Nous avons tous besoin de choses indispensables à la vie, à son maintien et à sa continuité ; et nous désirons tous une vie plus parfaite, un bonheur total, la réalisation de nos rêves […]
Il est humain de vouloir ce qui nous est nécessaire, et il est humain aussi de désirer, non ce qui nous est nécessaire, mais ce que nous trouvons désirable. Ce qui est maladif, c’est de désirer avec la même intensité le nécessaire et le désirable, et de souffrir de notre manque de perfection comme on souffrirait du manque de pain. Le mal romantique, le voilà : c’est vouloir la lune tout comme s’il existait un moyen de l’obtenir.
Je relis passivement – et j’en retire comme une inspiration, comme une délivrance - ces phrases toutes simples de Caeiro, parlant tout naturellement des dimensions modestes de son village, et de ce qui en découle. De là, dit-il, et parce que son village est tout petit, on peut voir davantage de l’univers que depuis la ville ; c’est en quoi le village est plus grand que la ville :
« Parce que j’ai la dimension de ce que je vois,
Et non pas celle de ma taille »
Des phrases comme celles-là, qui semblent pousser toutes seules, sans être dictées par une volonté quelconque, me lavent de toute la métaphysique que j’ajoute spontanément à la vie. Après les avoir lues, je m’en vais à ma fenêtre, qui donne sur une rue étroite, je regarde le vaste ciel et ses astres nombreux, et je me sens libre, porté par une splendeur ailée dont la vibration frémit dans mon corps tout entier.
« J’ai la dimension de ce que je vois » ! Chaque fois que je médite cette phrase, avec l’attention de tous mes nerfs, elle me semble, toujours davantage, destinée à rebâtir astralement l’univers. « J’ai la dimension de ce que je vois » ! Quelle puissance mentale sans limites, que celle qui va du puits de nos émotions les plus profondes jusqu’aux étoiles les plus lointaines, qui s’y reflètent et, d’une certaine manière, s’y trouvent ainsi à leur tour.
Dès lors, conscient d’avoir appris à voir, je contemple la vaste métaphysique objective des cieux infinis, avec une assurance qui me donne envie de mourir en chantant. « J’ai la dimension de ce que je vois » ! Et la vague clarté lunaire, totalement mienne, commence à abîmer de sa lueur indécise le bleu à demi noir de l’horizon.
J’ai envie de lever les bras en criant des choses d’une sauvagerie inconnue, de lancer des phrases aux mystères hauteurs, d’affirmer une nouvelle et vaste personnalité face aux grands espaces de la matière vide.
Mais je reviens à moi, et je m’apaise. « J’ai le dimension de ce que je vois » ! Et cette phrase devient mon âme tout entière, j’y appuie toutes mes émotions, et voici que descend sur moi, au-dedans, comme sur la ville au-dehors, la paix indéchiffrable d’un clair de lune à l’éclat dur qui s’élargit avec la tombée de la nuit.
J’envie — sans bien savoir si je les envie vraiment — ces gens dont on peut écrire la biographie, ou qui peuvent l’écrire eux-mêmes. Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles et ne souhaitant pas en avoir, je raconte avec indifférence mon autobiographie sans faits, mon histoire sans vie. Ce sont mes Confessions, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire.
Que peut-on donc raconter d’intéressant ou d’utile ? Ce qui nous est arrivé, ou bien est arrivé à tout le monde, ou bien à nous seuls ; dans le premier cas ce n’est pas neuf, et dans le second cela demeure incompréhensible. Si j’écris ce que je ressens, c’est parce qu’ainsi je diminue la fièvre de ressentir. Ce que je confesse n’a pas d’intérêt, car rien n’a d’intérêt. Je fais des paysages de ce que j’éprouve. Je donne congé à mes sensations. Je comprends parfaitement les femmes qui font de la broderie par chagrin, et celles qui font du crochet parce que la vie existe. Ma vieille tante faisait des patiences pendant l’infini des soirées. Ces confessions de mes sensations, ce sont mes patiences à moi. Je ne les interprète pas, comme quelqu’un qui tirerait les cartes pour connaître l’avenir. Je ne les ausculte pas, parce que, dans les jeux de patience, les cartes, à proprement parler, n’ont aucune valeur. Je me déroule comme un écheveau multicolore, ou bien je me fais à moi-même de ces jeux de ficelle que les enfants tissent, en figures compliquées, sur leurs doigts écartés, et qu’ils se passent de main en main. Je prends soin seulement que le pouce ne lâche pas le brin qui lui revient. Puis je retourne mes mains, et c’est une nouvelle figure qui apparaît. Et je recommence.
Vivre, c’est faire du crochet avec les intentions des autres. Toutefois, tandis que le crochet avance, notre pensée reste libre, et tous les princes charmants peuvent se promener dans leurs parcs enchantés, entre deux passages de l’aiguille d’ivoire au bout crochu. Crochet des choses… Intervalles… Rien…
D’ailleurs, que puis-je tirer de moi-méme ? Que raconter ? Une acuité horrible de mes sensations, et la conscience profonde du fait même que je vis ces sensations… Une intelligence aiguë utilisée à me détruire, et une puissance de rêve avide de me distraire… Une volonté morte et une réflexion qui la berce, comme si c’était son enfant, bien vivant. Le crochet, oui…
Tout cela passe, et tout cela ne me dit absolument rien, tout est étranger à mon destin – et même étranger à son propre destin : un mélange d’inconscience, de ronds à la surface de l’eau quand le hasard y jette des cailloux, d’échos lointains de voix inconnues – salade collective de l’existence.
La poésie, en prenant conscience d’elle-même et de son pouvoir, ne se distinguait pas en tant que forme. Au contraire son émancipation était plutôt hors de la forme, non seulement hors des formes obligées de la poésie et de la fiction mais surtout hors du souci formel lui-même. Elle ne définissait rien de littéraire, voire de poétique, mais elle situait dans l’espace vivant un point de rencontre avec la totalité et ce point, tous les moyens pouvaient l’atteindre, pourvu qu’ils ne se perdent pas en eux-mêmes. […] Ce qui restait, ce n’était pas l’éclectisme, encore moins la confection de synthèses habiles, mais un sentiment, celui d’une constance, celui de la présence d’un indéchiffrable qui liait tout.