Un beau-frère de ma grand’mère, qui était religieux, et que je ne connaissais pas, télégraphia en Autriche où était le chef de son ordre, et ayant par faveur exceptionnelle obtenu l’autorisation, vint ce jour-là. Accablé de tristesse, il lisait à côté du lit des textes de prières et de méditations sans cependant détacher ses yeux en vrille de la malade. À un moment où ma grand’mère était sans connaissance, la vue de la tristesse de ce prêtre me fit mal, et je le regardai. Il parut surpris de ma pitié et il se produisit alors quelque chose de singulier. Il joignit ses mains sur sa figure comme un homme absorbé dans une méditation douloureuse, mais, comprenant que j’allais détourner de lui les yeux, je vis qu’il avait laissé un petit écart entre ses doigts. Et, au moment où mes regards le quittaient, j’aperçus son œil aigu qui avait profité de cet abri de ses mains pour observer si ma douleur était sincère. Il était embusqué là comme dans l’ombre d’un confessionnal. Il s’aperçut que je le voyais et aussitôt clôtura hermétiquement le grillage qu’il avait laissé entr’ouvert. Je l’ai revu plus tard, et jamais entre nous il ne fut question de cette minute. Il fut tacitement convenu que je n’avais pas remarqué qu’il m’épiait. Chez le prêtre comme chez l’aliéniste, il y a toujours quelque chose du juge d’instruction. D’ailleurs quel est l’ami, si cher soit-il, dans le passé, commun avec le nôtre, de qui il n’y ait pas de ces minutes dont nous ne trouvions plus commode de nous persuader qu’il a dû les oublier ?
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— Je ne dormais pas, répondis-je en m’éveillant.
Je le disais de bonne foi. La grande modification qu’amène en nous le réveil est moins de nous introduire dans la vie claire de la conscience que de nous faire perdre le souvenir de la lumière un peu plus tamisée où reposait notre intelligence, comme au fond opalin des eaux. Les pensées à demi voilées sur lesquelles nous voguions il y a un instant encore entraînaient en nous un mouvement parfaitement suffisant pour que nous ayons pu les désigner sous le nom de veille. Mais les réveils trouvent alors une interférence de mémoire. Peu après, nous les qualifions sommeil parce que nous ne nous les rappelons plus. Et quand luit cette brillante étoile, qui, à l’instant du réveil, éclaire derrière le dormeur son sommeil tout entier, elle lui fait croire pendant quelques secondes que c’était non du sommeil, mais de la veille ; étoile filante à vrai dire, qui emporte avec sa lumière l’existence mensongère, mais les aspects aussi du songe et permet seulement à celui qui s’éveille de se dire : « J’ai dormi. »
Il y eut un moment où les troubles de l’urémie se portèrent sur les yeux de ma grand’mère. Pendant quelques jours, elle ne vit plus du tout. Ses yeux n’étaient nullement ceux d’une aveugle et restaient les mêmes. Et je compris seulement qu’elle ne voyait pas, à l’étrangeté d’un certain sourire d’accueil qu’elle avait dès qu’on ouvrait la porte, jusqu’à ce qu’on lui eût pris la main pour lui dire bonjour, sourire qui commençait trop tôt et restait stéréotypé sur ses lèvres, fixe, mais toujours de face et tâchant à être vu de partout, parce qu’il n’y avait plus l’aide du regard pour le régler, lui indiquer le moment, la direction, le mettre au point, le faire varier au fur et à mesure du changement de place ou d’expression de la personne qui venait d’entrer ; parce qu’il restait seul, sans sourire des yeux qui eût détourné un peu de lui l’attention du visiteur, et prenait par là, dans sa gaucherie, une importance excessive, donnant l’impression d’une amabilité exagérée. Puis la vue revint complètement, des yeux le mal nomade passa aux oreilles. Pendant quelques jours, ma grand’mère fut sourde. Et comme elle avait peur d’être surprise par l’entrée soudaine de quelqu’un qu’elle n’aurait pas entendu venir, à tout moment (bien que couchée du côté du mur) elle détournait brusquement la tête vers la porte. Mais le mouvement de son cou était maladroit, car on ne se fait pas en quelques jours à cette transposition, sinon de regarder les bruits, du moins d’écouter avec les yeux. Enfin les douleurs diminuèrent, mais l’embarras de la parole augmenta. On était obligé de faire répéter à ma grand’mère à peu près tout ce qu’elle disait.
Nous disons bien que l’heure de la mort est incertaine, mais quand nous disons cela, nous nous représentons cette heure comme située dans un espace vague et lointain, nous ne pensons pas qu’elle ait un rapport quelconque avec la journée déjà commencée et puisse signifier que la mort — ou sa première prise de possession partielle de nous, après laquelle elle ne nous lâchera plus — pourra se produire dans cet après-midi même, si peu incertain, cet après-midi où l’emploi de toutes les heures est réglé d’avance. On tient à sa promenade pour avoir dans un mois le total de bon air nécessaire, on a hésité sur le choix d’un manteau à emporter, du cocher à appeler, on est en fiacre, la journée est tout entière devant vous, courte, parce qu’on veut être rentré à temps pour recevoir une amie ; on voudrait qu’il fît aussi beau le lendemain ; et on ne se doute pas que la mort, qui cheminait en vous dans un autre plan, au milieu d’une impénétrable obscurité, a choisi précisément ce jour-là pour entrer en scène, dans quelques minutes, à peu près à l’instant où la voiture atteindra les Champs-Élysées.
Nous sommes désormais en mesure d’identifier les postulats d’ordre social communs aux théories politiques les plus importantes du XVIIe siècle et d’apprécier le rôle qu’elles y jouent. Du même coup, il est nous est possible de comprendre les problèmes qu’ils posent à la démocratie libérale aujourd’hui.
En tant qu’affirmation d’une propriété, l’individualisme repose sur une série de postulats que résument assez bien les sept propositions suivantes :
Proposition I : L’homme ne possède la qualité d’homme que s’il est libre et indépendant de la volonté d’autrui.
Proposition II : Cette indépendance et cette liberté signifient que l’homme est libre de n’entretenir avec autrui d’autres rapports que ceux qu’il établit de son plein gré et dans son intérêt personnel.
Proposition III : L’individu n’est absolument pas redevable à la société de sa personne ou de ses facultés, dont il est le propriétaire exclusif.
[…]
Proposition IV : L’individu n’a pas le droit d’aliéner totalement sa personne, qui lui appartient en propre ; mais il a le droit d’aliéner sa force de travail.
Proposition V : La société humaine consiste en une série de rapports de marché.
[…]
Proposition VI : Puisque l’homme ne possède la qualité d’homme que s’il est libre et indépendant de la volonté d’autrui, la liberté de chaque individu ne peut être légitimement limitée que par les obligation et les règles nécessaires pour assurer à tous la même liberté et la même indépendance.
Proposition VII : La société politique est d’institution humaine : c’est un moyen destiné à protéger les droits de l’individu sur sa personne et sur ses biens, et (par conséquent) à faire régner l’ordre dans les rapports d’échange que les individus entretiennent en tant que propriétaires de leur propre personne.
[…]
Les postulats de l’individualisme […] sont particulièrement adaptés aux sociétés de marché généralisé, car ils en expriment certains aspects essentiels. C’est un fait que, dans ce type de société, l’homme n’est homme que dans la mesure où il est son propre propriétaire ; c’est un fait que son humanité dépend de sa liberté de n’établir avec ses semblables que des rapports contractuels fondés sur son intérêt personnel ; c’est également un fait que cette société consiste en une série de rapports de marché.
We are now in a position to consider the extent to which some identifiable social assumptions are common to the main seventeenth-century political theories, and how they are relevant to the problems of later liberal-democratic society. The assumptions which comprise possessive individualism may be summarized in the following seven propositions.
(i) What makes a man human is freedom from dependence on the wills of others.
(ii) Freedom from dependence on others means freedom from any relations with others except those relations which the individual enters voluntarily with a view to his own interest.
(iii) The individual is essentially the proprietor of his own person and capacities, for which he owes nothing to society.
[…]
(iv) Although the 1nd1v1dual cannot alienate the whole of his property in his own person, he may alienate his capacity to labour.
(v) Human society consists of a series of market relations.
(vi) Since freedom from the wills of others is what makes a man human, each individual’s freedom can rightfully be limited only by such obligations and rules as are necessary to secure the same freedom for others.
(vii) Political society is a human contrivance for the protection of the individual’s property in his person and goods, and (therefore) for the maintenance of orderly relations of exchange between individuals regarded as proprietors of themselves.
[…]
The assumptions of possessive individualism are peculiarly apropriate to a possessive market society, for they state certain essential facts that are peculiar to that society. The individual in a possessive market society is human in his capacity as proprietor of his own person ; his humanity does depend on his freedom from any but self-interested contractual relations with others ; his society does consist of a series of market relations.
Les problèmes que soulève la théorie moderne de la démocratie libérale sont, nous le verrons, plus fondamentaux qu’on ne l’a cru. Il nous est apparu qu’ils ne sont qu’autant d’expressions d’une difficulté essentielle qui apparaît aux origines mêmes de l’individualisme au XVIIe siècle : celui-ci est en effet l’affirmation d’une propriété, il est essentiellement possessif. Nous désignons ainsi la tendance à considérer que l’individu n’est nullement redevable à la société de sa propre personne ou de ses capacités, dont il est au contraire, par essence, le propriétaire exclusif. À cette époque, l’individu n’est conçu ni comme un tout moral, ni comme la partie d’un tout social qui le dépasse, mais comme son propre propriétaire. C’est dire qu’on attribue rétrospectivement à la nature de l’individu les rapports de propriété qui avaient alors pris une importance décisive pour un nombre grandissant de personnes, dont ils déterminaient concrètement la liberté, l’espoir de se réaliser pleinement. L’individu, pense-t-on, n’est libre que dans la mesure où il est propriétaire de sa personne et de ses capacités. Or, l’essence de l’homme, c’est d’être libre, indépendant de la volonté d’autrui, et cette liberté est fonction de ce qu’il possède. Dans cette perspective, la société se réduit à un ensemble d’individus libres et égaux, liés les uns aux autres en tant que propriétaires de leurs capacités et de ce que l’exercice de celles-ci leur a permis d’acquérir, bref, à des rapports d’échange entre propriétaires. Quant à la société politique, elle n’est qu’un artifice destiné à protéger cette propriété et à maintenir l’ordre dans les rapports d’échange.
[T]he difficulties of modern liberal-democratic theory lie deeper than had been thought, that the original seventeenth century individualism contained the central difficulty, which lay in its possessive quality. Its possessive quality is found in its conception of the individual as essentially the proprietor of his own person or capacities, owing nothing to society for them. The individual was seen neither as a moral whole, nor as part of a larger social whole, but as an owner of him self. The relation of ownership, having become for more and more men the critically important relation determining their actual freedom and actual prospect of realizing their full potentialities, was read back into the nature of the individual. The individual, it was thought, is free inasmuch as he is proprietor of his person and capacities. The human essence is freedom from dependence on the wills of-others, and freedom is a function of possession. Society becomes a lot of free equal individuals related to each other as proprietors of their own capacities and of what they have acquired by their exercise. Society consists of relations of exchange between proprietors. Political society becomes a calculated device for the protection of this property and for the maintenance of an orderly relation of exchange.
Je m’étais toujours représenté, et sans doute non sans raison, cette cavité comme la plus belle demeure qui puisse exister pour moi. Se suspendre à la voûte, y grimper, glisser jusqu’en bas, culbuter et retrouver le sol sous ses pieds, et exécuter tous ces jeux littéralement sur le corps de la place forte, cependant sans être dans son espace proprement dit ; pouvoir éviter la place forte, pouvoir reposer ses yeux de la vue de celle-ci, remettre à plus tard le plaisir de la voir sans pour autant être privé d’elle ; la tenir au contraire fermement entre ses griffes, ce qui est impossible, si l’on n’a qu’un accès ordinaire ouvert vers elle ; mais surtout pouvoir la surveiller ; on serait alors privé de sa vue, mais, si la compensation devait être de choisir entre le séjour dans la place forte et le séjour dans la cavité, on choisirait la cavité pour toute la durée de sa vie, pour y aller et venir constamment et protéger la place forte. Alors, il n’y aurait plus de bruit dans les murs, plus de fouissements importuns presque jusqu’à la place ; alors, la paix y serait garantie et je serais son gardien, je n’aurais plus le déplaisir d’écouter les fouissements du menu gibier, mais j’écouterais avec ravissement ce dont je suis aujourd’hui entièrement privé, le murmure du silence dans la place forte.
In diesem Hohlraum hatte ich mir immer, und wohl kaum mit Unrecht, den schönsten Aufenthaltsort vorgestellt, den es für mich geben konnte. Auf dieser Rundung hängen, hinauf sich ziehen, hinab zu gleiten, sich überschlagen und wieder Boden unter den Füßen haben, und alle diese Spiele förmlich auf dem Körper des Burgplatzes spielen und doch nicht in seinem eigentlichen Raum ; den Burgplatz meiden können, die Augen ausruhen lassen können von ihm, die Freude, ihn zu sehen, auf eine spätere Stunde verschieben und doch ihn nicht entbehren müssen, sondern ihn förmlich fest zwischen den Krallen halten, etwas was unmöglich ist, wenn man nur den einen gewöhnlichen offenen Zugang zu ihm hat ; vor allem aber ihn bewachen können, für die Entbehrung seines Anblicks also derart entschädigt werden, daß man gewiß, wenn man zwischen dem Aufenthalt im Burgplatz oder im Hohlraum zu wählen hätte, den Hohlraum wählte für alle Zeit seines Lebens, nur immer dort auf- und abzuwandern und den Burgplatz zu schützen. Dann gäbe es keine Geräusche in den Wänden, keine frechen Grabungen bis an den Platz heran, dann wäre dort der Friede gewährleistet und ich wäre sein Wächter ; nicht die Grabungen des kleinen Volkes hätte ich mit Widerwillen zu behorchen, sondern mit Entzücken, etwas, was mir jetzt völlig entgeht : das Rauschen der Stille auf dem Burgplatz.
En de telles occasions, c’est habituellement le problème technique qui m’attire ; je me représente, par exemple, d’après le bruit que mon oreille est assez exercée pour discerner dans toutes ses nuances et enregistrer exactement, quelle a pu en être l’origine, ce qui me pousse alors à vérifier si la réalité le confirme. J’ai pour cela une bonne raison, car aussi longtemps qu’une vérification n’est pas effectuée, je ne peux pas me sentir en sécurité, même s’il ne s’agit que de savoir où roulera un grain de sable qui tombe d’un mur : et même un tel bruit, à cet égard, n’est pas du tout une affaire insignifiante. Mais importante ou insignifiante, si fort que je cherche, je ne trouve rien, ou plutôt je trouve trop.
Bei solchen Gelegenheiten ist es gewöhnlich das technische Problem, das mich lockt, ich stelle mir zum Beispiel nach dem Geräusch, das mein Ohr in allen seinen Feinheiten zu unterscheiden die Eignung hat, ganz genau aufzeichenbar, die Veranlassung vor, und nun drängt es mich nachzuprüfen, ob die Wirklichkeit dem entspricht. Mit gutem Grund, denn solange hier eine Feststellung nicht erfolgt ist, kann ich mich auch nicht sicher fühlen, selbst wenn es sich nur darum handeln würde, zu wissen, wohin ein Sandkorn, das eine Wand herabfällt, rollen wird. Und gar ein solches Geräusch, das ist in dieser Hinsicht eine gar nicht unwichtige Angelegenheit. Aber wichtig oder unwichtig, wie sehr ich auch suche, ich finde nichts, oder vielmehr ich finde zuviel.
Je ne suis pas loin de prendre la décision de gagner le large, de reprendre encore une fois cette ancienne vie désespérante qui ne m’assurait aucune sécurité, qui n’était qu’une suite ininterrompue de périls et ne me permettait par conséquent ni de voir ni de redouter chaque danger particulier, comme ne cesse de me l’enseigner la comparaison entre mon terrier protégé et la vie vagabonde.
Ich bin nicht ganz fern von dem Entschluß, in die Ferne zu gehen, das alte, trostlose Leben wieder aufzunehmen, das gar keine Sicherheit hatte, das eine einzige ununterscheidbare Fülle von Gefahren war und infolgedessen die einzelne Gefahr nicht so genau sehen und fürchten ließ, wie es mich der Vergleich zwischen meinem sicheren Bau und dem sonstigen Leben immerfort lehrt.
Le principe d’une répartition des provisions est juste en soi, mais en fait seulement lorsqu’on a plusieurs places du genre de ma place forte. Plusieurs semblables places ! Évidemment ! Mais qui peut les bâtir ? D’ailleurs, il n’est plus possible à présent de les intégrer dans le plan d’ensemble de mon terrier. Je veux bien concéder qu’il découle de là un défaut du terrier, comme c’est généralement toujours un défaut de ne posséder qu’un seul exemplaire de quoi que ce soit.
Der Grundgedanke einer Verteilung der Vorräte ist ja richtig, aber eigentlich nur dann, wenn man mehrere Plätze von der Art meines Burgplatzes hat. Mehrere solche Plätze ! Freilich ! Aber wer kann das schaffen ? Auch sind sie im Gesamtplan meines Baus jetzt nachträglich nicht mehr unterzubringen. Zugeben aber will ich, daß darin ein Fehler des Baus liegt, wie überhaupt dort immer ein Fehler ist, wo man von irgend etwas nur ein Exemplar besitzt.