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Publié chez Gallimard

173 entrées
Mode : Lu

Nous te prions de ne pas essayer de punir l’auteur de ces lignes en prenant des airs, cela n’aurait aucun sens, cela ne ferait tout au plus que de te conférer une touche de provincialisme. Tu ne veux tout de même pas paraître à tout prix une provinciale à nos yeux de voyageur ? Nous te prions d’y songer. Au brigand, l’autre, celle dont il recherchait les faveurs, dit ceci : « Vous êtes vraiment trop gentil. » C’était une très aimable, une reconnaissante. Un jour, dans cette autre petite salle, il a mangé un poulet, arrosé de Dôle. Nous disons cela simplement parce que rien de plus important pour le moment ne nous vient à l’esprit. Une plume préfère écrire une chose incongrue plutôt que de se reposer ne fût-ce qu’un moment. Peut-être est-ce là un des secrets d’une écriture de qualité, c’est-à-dire qu’il faut toujours que quelque chose d’impulsif entre dans l’écriture.

Wir bitten dich, vor dem Autor dieser Zeilen nicht zu versuchen, strafend dreinzuschauen, was keinen Sinn hätte, was höchstens auf dich eine Art von Provinzialität werfen könnte. Du willst doch nicht durchaus eine Provinzlerin in unseren weitumhergereisten Augen sein. Wir bitten dich, das zu bedenken. Zum Räuber sprach jene andere, um deren Gunst er sich bewarb : « Sie sind gar zu artig. » Das war eine sehr Freundliche, Erkenntliche. Einmal hat er in jenem anderen Sälchen ein Huhn verspeist und dazu Döle getrunken. Wir sagen das nur, weil uns im Moment nichts Erhebliches einfällt. Eine Feder redet lieber etwas Unstatthaftes, als daß sie auch nur einen Moment lang ausruht. Vielleicht ist dies eines der Geheimnisse besserer Schriftstellerei, eben ein Impulsives ins Schreiben d.h. es muß hineinkommen.

Mode : Lu

Avant de devenir écrivain, Rousseau a découvert la force et l’impuissance de la parole. À Bossey, chez les Lambercier, ses protestations d’innocence ne lui ont été d’aucun secours  : « Les apparences me condamnaient. » À Turin, chez les Vercellis, où il a volé un ruban, il accuse la pauvre Marion, il ment avec « une impudence infernale », et les juges intègres se laissent prendre à son mensonge  : « Les préjugés étaient pour moi. » La parole ne peut rien et peut tout  : elle est incapable de vaincre les « apparences » mensongères, et elle est capable d’inspirer des « préjugés » qui résistent victorieusement à la vérité. Aucune parole ne peut communiquer le sentiment intérieur de l’innocence, tandis que la fiction trouve crédit avec une facilité étrange.

Le langage ne va pas de soi, et Jean-Jacques n’est pas à son aise lorsqu’il faut parler. Il n’est pas maître de sa parole, comme il n’est pas maître de sa passion. Il ne coïncide presque jamais avec ce qu’il dit  : ses mots lui échappent, et il échappe à son discours. Quand il s’adresse aux autres, il est platement inférieur à lui-même, ou il s’élance éloquemment au-delà de son naturel. Son langage, il le sent tantôt paralysé par une faiblesse effarouchée, tantôt déformé par un excès « involontaire ». Nous trouvons Jean-Jacques une fois balbutiant, embarrassé  ; une autre fois, plein d’assurance devant les autres, écrasant avec ses sentences « leurs petits bons mots » — « comme j’écraserais un insecte entre mes doigts  ? » Mais chaque fois, ce n’est pas lui, ce n’est pas le vrai Jean-Jacques. Inepte ou inspiré, il est hors de lui, il est en deçà ou au-delà de lui-même  :

Si peu maître de mon esprit seul avec moi-même, qu’on juge de ce que je dois être dans la conversation, ou, pour parler à propos, il faut penser à la fois et sur-le-champ à mille choses. La seule idée de tant de convenances dont je suis sûr d’oublier au moins quelqu’une suffit pour m’intimider. Je ne comprends pas même comment on ose parler dans un cercle… Dans le tête-a-tête il y a un autre inconvénient que je trouve pire  ; la nécessité de parler toujours. Quand on vous parle il faut répondre, et si l’on ne dit mot, il faut relever la conversation… Ce qu’il y a de plus fatal est qu’au lieu de savoir me taire quand je n’ai rien à dire, c’est alors que pour payer plus tôt ma dette j’ai la fureur de vouloir parler. Je me hâte de balbutier promptement des paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient rien du tout.

Jean-Jacques est maladroit dans le monde  ; il n’a ni le ton ni l’à‑propos nécessaires. Ce qui est grave, pour lui, ce n’est pas d’être incapable de communiquer ses pensées ou de soutenir ses idées, mais la difficulté qu’il éprouve à se faire valoir lui-même. Dans un « cercle » du XVIIIe siècle, chacun ne défend ses idées que pour défendre sa qualité dans l’opinion des autres. Jean-Jacques balbutie et se sent honteux  : son néant de parole équivaut à un néant d’être. Il n’est rien s’il ne parle, et lorsqu’il parle, c’est pour ne rien dire, c’est-à-dire pour s’annihiler, comme s’il ne prenait la parole que pour se punir de parler.

Si donc Jean-Jacques manifeste un tel malaise dans la conversation c’est qu’il y va de sa propre image, de son moi offert aux regards des autres. Il voudrait, dans chacune de ses paroles, être présent en personne, et être reconnu pour ce qu’il vaut. Car vivre en société, pour lui, c’est s’exposer à un jugement implicite qui ne concerne pas ce qu’il dit, mais ce qu’il est  : toute parole maladroite diminue Jean-Jacques. Et dans les entretiens les plus indifférents, ce qui est en cause ne lui est jamais indifférent, puisqu’il y compromet sa figure.

Le malentendu que redoute Rousseau ne concerne pas ce dont on parle, mais celui qui parle, lui-même. Il sent ou pressent intérieurement sa valeur, et il ne sait pas la rendre évidente. Or le sentiment intérieur de sa valeur ne lui suffit pas (s’il lui avait suffi, serait-il devenu un écrivain  ?)  ; sa valeur n’existera pour lui que si elle lui est confirmée par l’admiration d’autrui.

Bien sûr, il n’acceptera jamais l’opinion que les autres se font de lui. Il n’acceptera jamais les valeurs selon lesquelles les autres prétendent le juger. Il ne veut rien partager avec eux  : il prétend s’imposer à eux, s’exposer à leurs yeux comme un être admirable et singulier. Mais Rousseau balbutiant se montre inepte, et alors il est vraiment inepte, pour lui-même et pour les autres  : « En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de la montrer. » Maladroit, embarrassé, il n’a exposé qu’un fragment de son caractère  : son sentiment lui assure qu’il vaut mieux que cela, mais déjà les autres l’ont jugé, l’ont méconnu, lui ont dérobé le droit de devenir lui-même, de montrer un visage différent. Qu’on lui en laisse le loisir, il saura bien révéler un tout autre Jean-Jacques, offrir une tout autre apparence. Ainsi Jean-Jacques s’arrache aux « faux jugements » des autres, mais dans l’espoir d’inventer un autre langage qui saura les conquérir, les obliger à reconnaître sa nature et sa valeur exceptionnelles  : « J’aimerais mieux être oublié de tout le genre humain que regardé comme un homme ordinaire  ? »

S’il récuse l’opinion de ses témoins, Rousseau pourtant ne peut se passer d’eux et renoncer à se montrer, car il n’est rien s’il n’est publiquement reconnu. II se révolte contre les jugements qui l’emprisonnent dans les valeurs reçues, ou qui l’immobilisent dans la figure qu’il a maladroitement affichée. Mais tout en contestant la validité des jugements extérieurs, il tient cependant à rester « en vue ». Ne me jugez pas, mais ne cessez pas de me regarder…

En effet, Rousseau souhaite et redoute d’être mécompris. Il ne veut pas être compris, dans la mesure où être compris veut dire être pris  : trouver une place toute faite dans le système des valeurs « inauthentiques » auxquelles le monde se soumet. Non, il ne veut pas qu’on le réduise à n’être qu’un homme de lettres, selon l’acception courante du terme  ; le sentiment que Jean-Jacques a de lui-même est absolument unique. Tout en espérant que les autres le reconnaîtront, il refuse d’être reconnu comme l’un d’entre eux. Il veut être distingué  : « Quand on me remarque, je ne suis pas fâché que ce soit d’une manière un peu distinguée. » Quitte à ce que cette « manière un peu distinguée » puisse provoquer le scandale. Car le scandale vaut mieux que de ne pas compter pour les autres. L’échec ne serait pas d’être incompris, mais de rester ignoré, de s’être affirmé dérisoirement, dans le vide, au milieu de l’indifférence générale. Jean-Jacques a connu maintes fois la déception de s’exhiber inutilement, de chanter de sa plus belle voix sous des fenêtres qui ne s’ouvrent pas. Qu’il suffise de rappeler, au début du deuxième livre des Confessions, le voyage vers Annecy  : « Je ne voyais pas un château à droite ou à gauche sans aller chercher l’aventure que j’étais sûr qui m’y attendait. Je n’osais entrer dans le château ni heurter  ; car j’étais fort timide. Mais je chantais sous la fenêtre qui avait le plus d’apparence, fort surpris, après m’être longtemps époumoné, de ne voir paraître ni dames ni demoiselles qu’attirât la beauté de ma voix ou le sel de mes chansons  ? »…

En présence des autres, il y a malentendu. Jean-Jacques ne parvient pas à paraître ce que son sentiment lui assure qu’il est  :

N’étant pas un sot, j’ai cependant souvent passé pour l’être, même chez des gens en état de bien juger  : d’autant plus malheureux que ma physionomie et mes yeux promettent davantage, et que cette attente frustrée rend plus choquante aux autres ma stupidité.

Comment surmontera-t-il ce malentendu qui l’empêche de s’exprimer selon sa vraie valeur  ? Comment échapper aux risques de la parole improvisée  ? À quel autre mode de communication recourir  ? Par quel autre moyen se manifester  ? Jean-Jacques choisit d’être absent et d’écrire. Paradoxalement, il se cachera pour mieux se montrer, et il se confiera à la parole écrite  :

J’aimerais la société comme un autre, si je n’étais sûr de m’y montrer non seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j’ai pris d’écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait. Moi présent on n’aurait jamais su ce que je valais.

L’aveu est singulier et mérite qu’on le souligne  : Jean-Jacques rompt avec les autres, mais pour se présenter à eux dans la parole écrite. Il tournera et retournera ses phrases à loisir, protégé par la solitude. Il donnera à son absence le sens le plus fort  : la vérité est absente de cette société, j’en suis absent aussi, je suis donc la vérité absente  ; en opposant aux autres la valeur de mon moi, je leur oppose l’universelle autorité de la nature, qu’ils méconnaissent. Aux yeux de ceux qui vivent dans la confusion spirituelle, la vérité est scandaleuse et séduisante  : je serai ce scandale et cette séduction.

Pour qu’on sache enfin ce qu’il vaut, Jean-Jacques s’éloigne et se met à composer des livres, de la musique… Il confie son être (sa personnalité) à un paraître d’une autre sorte, qui n’est plus son corps, son visage, sa parole concrète, mais le message pathétique d’un absent. Il compose ainsi une image de lui-même, qui s’imposera aux autres à la fois par le prestige de l’absence et par la vibration de la sentence écrite. Car Jean-Jacques, rêveur passionné, sait d’expérience que rien n’est fascinant comme une présence qui s’impose dans et par l’absence. « Hors l’Être existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. » En prenant « le parti d’écrire et de se cacher », Jean-Jacques cherche à opérer la transmutation qui lui donnera, aux yeux des autres, la beauté de « ce qui n’est pas ».

Écrire et se cacher. On s’étonne de l’égale importance que Rousseau donne à ces deux actes. Mais l’un ne va pas sans l’autre. Se cacher sans écrire, ce serait disparaître. Écrire sans se cacher, ce serait renoncer à se proclamer différent. Jean-Jacques ne s’exprimera que s’il écrit et se cache. L’intention expressive est dans l’un et l’autre geste, dans la décision d’écrire et dans la volonté de solitude. En rompant avec les autres, Rousseau entend leur signifier que son âme n’est pas faite pour les plaisirs communs. Le geste de la séparation parle autant que le texte même (d’où la nécessité où nous nous trouvons de tenir également compte de la pensée de Rousseau et de sa biographie).

L’acte d’écrire vise un résultat qui ne peut pas être écrit, un but qui est hors de la littérature. Ses lecteurs se méprennent lorsqu’ils prétendent engager avec lui un débat d’idées. Ses critiques se fourvoient lorsqu’ils discutent ses qualités d’écrivain. Il ne s’agit pas de cela  ; il s’agit d’être reconnu comme une « belle âme », il s’agit de provoquer l’effusion d’un accueil qu’on ne lui avait pas accordé quand il s’est présenté en personne. Il se serait passé d’écrire, et même de parler, si cet accueil avait été possible au premier coup d’œil.

Mode : Lu

S’annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde, fait battre le cœur et mouiller le sexe.
les slogans, les graffitis sur les murs des rues et des vécés, les poèmes et les histoires sales, les titres
anamnèse, épigone, noème, théorétique, les termes notés sur un carnet avec leur définition pour ne pas consulter à chaque fois le dictionnaire
les tournures que d’autres utilisaient avec naturel et dont on doutait d’en être capable aussi un jour, il est indéniable que, force est de constater
les phrases terribles qu’il aurait fallu oublier, plus tenaces que d’autres en raison même de l’effort pour les refouler, tu ressembles à une putain décatie
les phrases des hommes dans le lit la nuit, Fais de moi ce que tu veux, je suis ton objet
exister c’est se boire sans soif
que faisiez-vous le 11 septembre 2001 ?
in illo tempore le dimanche à la messe
vieux kroumir, faire du chambard, ça valait mille ! tu es un petit ballot ! les expressions hors d’usage, réentendues par hasard, brusquement précieuses comme des objets perdus et retrouvés, dont on se demande comment elles se sont conservées
les paroles attachées pour toujours à des individus comme une devise — à un endroit précis de la nationale 14, parce qu’un passager les a dites juste quand on y passait en voiture et on ne peut pas y repasser sans que ces mêmes paroles sautent de nouveau à la figure, comme les jets d’eau enterrés du palais d’Été de Pierre le Grand qui jaillissent quand on pose le pied dessus
les exemples de grammaire, les citations, les insultes, les chansons, les phrases recopiées sur des carnets à l’adolescence
l’abbé Trublet compilait, compilait, compilait
la gloire pour une femme est le deuil éclatant du bonheur
notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux du temps
le comble de la religieuse est de vivre en vierge et de mourir en sainte
l’explorateur mit le contenu de ses fouilles dans des caisses
c’était un porte-bonheur un petit cochon avec un cœur / qu’elle avait acheté au marché pour cent sous / pour cent sous c’est pas cher entre nous
mon histoire c’est l’histoire d’un amour
est-ce qu’on peut tirlipoter avec une fourchette ? Est-ce qu’on peut mettre le schmilblick dans le biberon des enfants ?
(je suis le meilleur, qu’est-ce qui dit que je ne suis pas le meilleur, si tu es gai ris donc, ça se corse, chef lieu Ajaccio, bref, comme disait Pépin, sauvé ! disait Jonas en sortant du ventre de la baleine, c’est assez je cache à l’eau mon dauphin, ces jeux de mots entendus mille fois, ni étonnants ni drôles depuis longtemps, irritants de platitude, qui ne servaient plus qu’à assurer la complicité familiale et qui avaient disparu dans l’éclatement du couple mais revenaient parfois aux lèvres, déplacés, incongrus hors de la tribu ancienne, après des années de séparation c’était au fond tout ce qu’il restait de lui)
les mots dont on s’étonne qu’ils aient existé déjà autrefois, mastoc (lettre de Flaubert à Louise Colet), pioncer (George Sand au même)
le latin, l’anglais, le russe appris en six mois pour un Soviétique et il n’en restait que da svidania, ya tebia lioubliou karacho
qu’est-ce que le mariage ? Un con promis
les métaphores si usées qu’on s’étonnait que d’autres osent les dire, la cerise sur le gâteau
ô Mère ensevelie hors du premier jardin
pédaler à côté du vélo devenu pédaler dans la choucroute puis dans la semoule puis rien, les expressions datées
les mots d’homme qu’on n’aimait pas, jouir, branler ceux appris durant les études, qui donnaient la sensation de triompher de la complexité du monde.
L’examen passé, ils partaient de soi plus vite qu’ils n’y étaient entrés
les phrases répétées, énervantes, des grands-parents, des parents, après leur mort elles étaient plus vivantes que leur visage, t’occupe pas du chapeau de la gamine les marques de produits anciens, de durée brève, dont le souvenir ravissait plus que celui d’une marque connue, le shampoing Dulsol, le chocolat Cardon, le café Nadi, comme un souvenir intime, impossible à partager
Quand passent les cigognes
Marianne de ma jeunesse
Madame Soleil est encore parmi nous
le monde manque de foi dans une vérité transcendante
Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération.

Mode : Lu

La vérité, je le pense, n’est connue que par celui qu’elle concerne, s’il veut en faire part, il devient automatiquement un menteur. Tout ce qui est communiqué ne peut être autre chose qu’altération et falsification, on n’a donc jamais communiqué que des choses altérées et falsifiées. La volonté d’être véridique est, comme tout autre chemin, le plus rapide pour fausser et falsifier une situation. Coucher sur le papier une époque, une période de la vie et de l’existence, peu importe son éloignement dans le passé, peu importe sa longueur ou sa brièveté, c’est agglomérer des centaines, des milliers, des millions d’altérations et de falsifications qui sont toutes familières à celui qui écrit et décrit comme autant de vérités, de pures vérités. La mémoire s’en tient exactement aux événements, s’en tient à la chronologie précise mais ce qui en résulte est tout autre chose que ce qui a été effectivement. Ce qui est décrit fait voir nettement une chose qui assurément correspond à la volonté d’être véridique de celui qui décrit mais non à la vérité car la vérité n’est absolument pas communicable. Nous décrivons un objet en croyant que nous l’avons décrit fidèlement, conformément à la vérité, et nous devons constater que ce n’est pas la vérité. Nous faisons voir nettement une situation, ce n’est pas, ce n’est jamais la chose que nous avons voulu faire voir nettement, c’est toujours une autre. Il nous faut bien dire que nous n’avons jamais rien communiqué qui eût été la vérité mais toute notre vie nous n’avons pas renoncé à la tentative de dire la vérité. Nous voulons dire la vérité mais nous ne disons pas la vérité. Nous décrivons une chose véridiquement mais la chose décrite est autre chose que la vérité. Nous devrions voir l’existence comme la situation que nous voulons décrire mais, quels que soient nos efforts, à travers ce que nous avons décrit nous ne voyons jamais la situation. Reconnaissant ce fait, nous aurions dû depuis bien longtemps renoncer à vouloir écrire la vérité et nous aurions donc dû renoncer à l’écriture en général. Comme il n’est pas possible de communiquer, donc de montrer la vérité, nous nous sommes satisfaits de vouloir écrire et décrire la vérité tout en sachant que la vérité ne peut jamais être dite. La vérité que nous connaissons est logiquement le mensonge qui, du fait que nous le rencontrons inévitablement, est la vérité. Ce qui est décrit ici est et n’est pas la vérité parce que ce ne peut être la vérité. Dans toute notre existence de lecteur nous n’avons jamais lu une vérité même si nous avons sans cesse lu des faits. Sans cesse rien que le mensonge-vérité, la vérité-mensonge et cætera. Ce qui importe c’est si nous avons la volonté de mentir ou celle de dire et écrire la vérité même si cela ne peut jamais être, si ce n’est jamais la vérité. Toute ma vie j’ai toujours voulu dire la vérité même si je sais à présent que ce que je disais était mensonge. Au bout du compte, ce qui importe seulement c’est la part de vérité qu’il y a dans le mensonge. La raison m’a depuis longtemps interdit de dire et écrire la vérité parce qu’en le faisant on n’a dit et écrit qu’un mensonge mais l’écriture est pour moi une nécessité vitale. C’est pour cela, c’est pour cette raison, que j’écris même si tout ce que j’écris n’est pourtant rien qu’un mensonge qui est transporté par moi comme une vérité. Certes nous pouvons exiger la vérité mais la sincérité nous démontre que la vérité n’existe pas. Ce que nous décrivons ici est la vérité et ce n’est pas elle pour la simple raison que la vérité n’est pour nous qu’un vœu pieux.

Die Wahrheit, denke ich, kennt nur der Betroffene, will er sie mitteilen, wird er automatisch zum Lügner. Alles Mitgeteilte kann nur Fälschung und Verfälschung sein, also sind immer nur Fälschungen und Verfälschungen mitgeteilt worden. Der Wille zur Wahrheit ist, wie jeder andere, der rascheste Weg zur Fälschung und zur Verfälschung eines Sachverhalts. Und eine Zeit, eine Lebens-, eine Existenzperiode aufzuschreiben, gleich, wie weit sie zurückliegt, und gleich, wie lang oder kurz sie gewesen ist, ist eine Ansammlung von Hunderten und von Tausenden und von Millionen von Fälschungen und Verfälschungen, die dem Beschreibenden und Schreibenden alle als Wahrheiten und als nichts als Wahrheiten vertraut sind. Das Gedächtnis hält sich genau an die Vorkommnisse und hält sich an die genaue Chronologie, aber was herauskommt, ist etwas ganz anderes, als es tatsächlich gewesen ist. Das Beschriebene macht etwas deutlich, das zwar dem Wahrheitswillen des Beschreibenden, aber nicht der Wahrheit entspricht, denn die Wahrheit ist überhaupt nicht mitteilbar. Wir beschreiben einen Gegenstand und glauben, wir haben ihn wahrheitsgemäß und wahrheitsgetreu beschrieben, und müssen feststellen, es ist nicht die Wahrheit. Wir machen einen Sachverhalt deutlich, und es ist nicht und niemals der Sachverhalt, den wir deutlich gemacht haben wollen, es ist immer ein anderer. Wir müssen sagen, wir haben nie etwas mitgeteilt, das die Wahrheit gewesen wäre, aber den Versuch, die Wahrheit mitzuteilen, haben wir lebenslänglich nicht aufgegeben. Wir wollen die Wahrheit sagen, aber wir sagen nicht die Wahrheit. Wir beschreiben etwas wahrheitsgetreu, aber das Beschriebene ist etwas anderes als die Wahrheit. Wir müßten die Existenz als den Sachverhalt, den wir beschreiben wollen, sehen, aber wir sehen, so sehr wir uns bemühen, durch das von uns Beschriebene niemals den Sachverhalt. In dieser Erkenntnis hätten wir längst aufgeben müssen, die Wahrheit schreiben zu wollen, und also hätten wir das Schreiben überhaupt aufgeben müssen. Da die Wahrheit mitzuteilen und also zu zeigen, nicht möglich ist, haben wir uns damit zufriedengestellt, die Wahrheit schreiben und beschreiben zu wollen, wie die Wahrheit zu sagen, auch wenn wir wissen, daß die Wahrheit niemals gesagt werden kann. Die Wahrheit, die wir kennen, ist logisch die Lüge, die, indem wir um sie nicht herumkommen, die Wahrheit ist. Was hier beschrieben ist, ist die Wahrheit und ist doch nicht Wahrheit, weil es nicht die Wahrheit sein kann. Wir haben in unserer ganzen Leseexistenz noch niemals eine Wahrheit gelesen, auch wenn wir immer wieder Tatsachen gelesen haben. Immer wieder nichts anderes als die Lüge als Wahrheit, die Wahrheit als Lüge et cetera. Es kommt darauf an, ob wir lügen wollen oder die Wahrheit sagen und schreiben, auch wenn es niemals die Wahrheit sein kann, niemals die Wahrheit ist. Ich habe zeitlebens immer die Wahrheit sagen wollen, auch wenn ich jetzt weiß, es war gelogen. Letzten Endes kommt es nur auf den Wahrheitsgehalt der Lüge an. Die Vernunft hat es mir schon lange verboten, die Wahrheit zu sagen und zu schreiben, weil damit doch nur eine Lüge gesagt und geschrieben ist, aber das Schreiben ist mir die Lebensnotwendigkeit, darum, aus diesem Grunde schreibe ich, auch wenn alles, was ich schreibe, doch nichts als Lüge ist, die sich als Wahrheit durch mich transportiert. Wir können wohl Wahrheit verlangen, aber die Aufrichtigkeit beweist uns, daß es die Wahrheit nicht gibt. Was hier beschrieben ist, ist die Wahrheit, und sie ist es nicht aus dem einfachen Grund, weil die Wahrheit uns nur ein frommer Wunsch ist.

Thomas BernhardLa cave [1976]trad. Albert KohnGallimard1982p. 38-41
Mode : Lu

Un vers appelant l’autre ; les deux premiers vers ensemble, comme une belle tête de colonne de deux bœufs, (bien) imposante, auguste, horizontale, rectangulaire, quadrangulaire, quarrée, amenant, attirant, introduisant, comme sur une belle route, nationale, traînant, tirant de leurs augustes fronts carrés robustes, sous le joug de la rime, le beau char ; comme une belle tête de colonne de deux bœufs, bien harmonieuse, une paire bien fraternelle, bien roulant, bien allante, allant, allant, lentement, lentement, les bœufs aux jambes arquées, les doubles bœufs aux jambes double arquées, double concaves, double convexes, comme des beaux croissants doubles posés de lune blonde, posée droit(s), posés sur champ ; une belle tête de colonne de deux bœufs bien accouplés, bien lourds, bien posés, bien posant sur le sol, bien gros, bien ronds, bien forts, bien puisants ; bien légers, comme on sait, d’un pied, d’un quadruple pied lourd mais bien léger sur le sol, feutré ; infatigables, patients, bien clairs, bien blonds, bien fauves, un poil comme un êtement bien lisse et bien peigné de poils ; et là-dessus, sur ces têtes, sur ces fronts, imposés sur ces fronts, le double joug convexe de la rime ; patients, patients, éternels, temporellement éternels, allant, roulant patiemment, tanguant, roulant, harmonieux ; un rythme éternel ; temporellement patients parce que temporellement éternels ; une des plus grandes forces de la nature ; une des plus augustes, une belle paire de bœufs bien bœufs ; nullement stupides, nullement bovides et bovidés ; une des plus grandes forces de la terre ; comme une belle tête de colonne de deux bœufs s’avançant, se présentant bien de front, bien droite, équitable sur la route, jumelés, jumeaux, conjugés, frères ; le double joug, le parfait accent circonflexe ; une belle tête de colonne de deux bœufs, double pesée, double pesante, double balancée, une balance aux plateaux mouvants, double convexe, double équilibrée ; une belle tête carrée ensemble de deux bœufs, une tête de colonne, demi-théâtrale presque, par sa grandeur même, si simple, si paisible, si tranquille dans sa puissance lente, la tranquilité même, dans la triomphante assurance, dans la certitude et la tranquilité, dans la sécurité de sa force…

Mode : Lu

144. L’hypocondrie est une maladie très extraordinaire. Il y a la petite hypocondrie et la noble. C’est à partir de là qu’il faut essayer d’entrer de force dans l’âme. (D’autres maladies mentales.)

369. L’hypocondrie fraye la voie à la connaissance de soi quant au corps, à la maîtrise de soi, l’auto-domination et l’auto-vivification.

393. Hypocondrie absolue. Il faudra que l’hypocondrie devienne un art, une pédagogie.

484. L’hypocondrie est une imagination pathologisante, attachée à la foi en la réalité de ses productions, de ses phantasmes.

Hypochondrie ist eine sehr merckwürdige Kranckheit. Es giebt eine kleine und eine erhabene Hypochondrie. Von hier aus muß man in die Seele einzudringen suchen. (Übrige Gemüthskranckheiten.)

Die Hypochondrie bahnt den Weg zur körperlichen Selbstkenntniß — Selbstbeherrschung — Selbstlebung.

Absolute Hypochondrie - Hypochondrie muß eine Kunst werden — oder Erziehung werden.

Novalis« Fragments préparés pour de nouveaux recueils » Œuvres complètest. 2 : Les fragmentstrad. Armel GuerneGallimard1975p. 41, 106, 119, 123, 323§ 144, 268, 369, 393, 484
Mode : Lu

Tout ce qui se fait involontairement doit être transformé et se faire volontairement.

Alles Unwillkührliche soll in ein Willkührliches verwandelt werden.

Novalis« Fragments préparés pour de nouveaux recueils » Œuvres complètest. 2 : Les fragmentstrad. Armel GuerneGallimard1975p. 104§ 258
Mode : Lu

Nos États ne sont guère, comme institutions juridiques, que des dispositifs de défense. Des institutions éducatives, des sociétés artistiques, des académies, – voilà ce qu’ils ne sont malheureusement pas, ou si peu ! À ce manque, il faut donc que les hommes suppléent encore par des coalitions privées. Les institutions policières défaillantes aussi, il faut qu’on cherche à les remplacer par des alliances particulières.

Unsre Staaten sind fast nichts als rechtliche Institute — nur Defenszorcsanstalten. Erziehungsinstitute — Academieen — und Kunstgesellschäften sind es leider nicht, wenigstens sehr mangelhaft. Dis müssen die Menschen also noch durch besondre Coalitionen suppliren. Auch fehlende Politzeyanstalten sollte man durch Privatverbindungen zu ersetzen suchen.

Novalis« Fragments préparés pour de nouveaux recueils » Œuvres complètest. 2 : Les fragmentstrad. Armel GuerneGallimard1975p. 104§ 255
Mode : Lu

Le sentiment du sentiment est déjà sensation ; sensation de la sensation, et ainsi de suite.

Chacune des parties du corps peut avoir toutes les maladies auxquelles sont sujettes les autres parties.

Gefühl des Gefühls ist schon Empfindung — Empfindung der Empindung — u. s. fort.
Jedes Glied des Körpers ist aller Kranckheiten fähig, denen eins seiner Mitglieder unterworfen ist.

Novalis« Fragments préparés pour de nouveaux recueils » Œuvres complètest. 2 : Les fragmentstrad. Armel GuerneGallimard1975p. 110§ 301 & 302
Mode : Lu

Une définition est un nom effectif ou générateur. Le nom commun n’est guère qu’une note.

Eine Definition ist ein realer, oder generirender Name. Ein gewöhnlicher Namen ist nur eine Nota.

Novalis« Fragments préparés pour de nouveaux recueils » Œuvres complètest. 2 : Les fragmentstrad. Armel GuerneGallimard1975p. 107§ 280