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Publié chez Gallimard

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Mode : Lu

Pour définir mon camarade Fuchs, je ne dispose que d’une expression : Fuchs est fuyant, Fuchs est faux. Il parle comme une culbute ratée et se conduit comme une grosse improbabilité pétrie en forme d’homme. Tout en lui est antipathique, par conséquent indigne d’être considéré. Savoir quelque chose de Fuchs est un abus, un superflu choquant, gênant.

Für meinen Mitschüler Fuchs habe ich nur einen einzigen sprachlichen Ausdruck : Fuchs ist schräg, Fuchs ist schief. Er spricht wie ein mißlungener Purzelbaum und benimmt sich wie eine große, zu Menschenform zusammengeknetete Unwahrscheinlichkeit. Alles an ihm ist unsympathisch, daher unbeherzigenswert. Über Fuchs etwas zu wissen, das ist Mißbrauch, unfeiner, störender Überfluß.

Mode : Lu

Je hais les natures qui veulent tout savoir, qui resplendissent de science et font la roue avec leur esprit.

Ich hasse das alles verstehenwollende, mit Wissen und Witz glänzende, und sich breitmachende Wesen.

Mode : Lu

J’ai sucé la substance et le sentiment de la ville avec le lait maternel. Enfant, je voyais tituber les ouvriers ivres chantant à tue-tête. Tout petit déjà, la nature m’apparaissait comme quelque chose de céleste et de lointain. En sorte que je peux me passer de la nature.

Ich habe Stadtwesen und -empfinden mit der mütterlichen Milch eingesogen. Ich sah als Kind johlende, betrunkene Arbeiter hin und her taumeln. Die Natur ist mir schon als ganz klein als etwas Himmlisch-Entferntes vorgekommen. So kann ich die Natur entbehren.

Mode : Lu

Quelle dépravation étrange : se réjouir secrètement d’être en mesure de constater qu’on est un petit peu volé.

Solch eine sonderbare Verdorbenheit : sich heimlich zu freuen, bemerken zu dürfen, daß man ein wenig bestohlen wird.

Mode : Lu

[J]e me représente comme indiciblement beau de mourir avec la conscience terrible d’avoir offensé ceux qui me sont le plus chers au monde, et de les laisser pleins de jugements défavorables sur moi.

[Ich stelle] es mir als unsagbar schön vor, zu sterben, im furchtbaren Bewußtsein, das Liebste, was ich auf der Welt habe, gekränkt und mit schlechten Meinungen über mich erfüllt zu haben.

Mode : Lu

L’air s’offre au corps, la seule chose que tout le monde possède de toute façon. Jamais le sport ne fut mis à l’honneur, pratiqué, planifié autant que de nos jours, jamais on n’a tant attendu de lui. Il passe pour être une activité saine, le cœur du sportif a supplanté celui du joyeux buveur de bière. La peau bronzée confère sans plus l’éclat de la santé, c’est le sud ou la montagne qu’elle incarne au pays. On prend son parti du fait que dans des conditions de vie restées bourgeoises, le sport abêtit, et que dès lors il est encouragé par ceux d’en haut.

[Die Luft] bietet sich dem Körper an, der ohnehin jedem gehört. Nie wurde mehr Sport gewünscht, getrieben, geplant als heute, nie mehr von ihm erhofft. Er gilt als gesund, das Sportherz hat das Bierherz verdrängt. Gebräunte Haut macht ohne weiteres blühend, bringt Süden oder Höhe fleischgeworden herbei. In Kauf wird genommen, daß Sport in gebliebenen bürgerlichen Zuständen oft verdummt, also schon deshalb von oben gefördert wird.

Ernst BlochLe Principe espérance [1954]t. 2 : Les épures d’un monde meilleurchap. 34 : Le corps s’exerce, tout va bientrad. Françoise WuilmartGallimard1982
Mode : Lu

Mon cas, en bref, est celui-ci  : j’ai complètement perdu la faculté de méditer ou de parler sur n’importe quoi avec cohérence.

D’abord il me devint peu à peu impossible de disputer d’une matière élevée ou assez générale, de fournir alors à ma bouche ces mots dont pourtant, d’habitude, tous les hommes font un usage spontané, sans hésiter. J’éprouvais un malaise inexplicable à seulement prononcer les mots « esprit », « âme », ou « corps ». J’étais empêché, au fond de moi, de porter un jugement sur les affaires de la cour, les incidents au Parlement, sur tout ce que vous pourriez imaginer. Et cela, non par égard d’aucune sorte, car vous connaissez ma franchise, allant jusqu’à l’étourderie  : mais les termes abstraits, dont la langue pourtant doit se servir de façon naturelle pour prononcer n’importe quel verdict, se décomposaient dans ma bouche tels des champignons moisis.

[…]

Je ne parvenais plus à les saisir avec le regard simplificateur de l’habitude. Tout se décomposait en fragments, et ces fragments à leur tour se fragmentaient, rien ne se laissait plus enfermer dans un concept. Les mots flottaient, isolés, autour de moi  ; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour  : des tourbillons, voilà ce qu’ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide.

[…]

Au cours de toutes les années que j’ai à vivre, celles qui vont venir bientôt et celles qui viendront ensuite, je n’écrirai aucun livre anglais ni latin  : et ce, pour une unique raison, d’une bizarrerie si pénible pour moi que je laisse à l’esprit infiniment supérieur qu’est le vôtre le soin de la ranger à sa place dans ce domaine des phénomènes physiques et spirituels qui s’étale harmonieusement devant vous  : parce que précisément la langue dans laquelle il me serait donné non seulement d’écrire mais encore de penser n’est ni la latine ni l’anglaise, non plus que l’italienne ou l’espagnole, mais une langue dont pas un seul mot ne m’est connu, une langue dans laquelle les choses muettes me parlent, et dans laquelle peut-être je me justifierai un jour dans ma tombe devant un juge inconnu.

Hugo von Hoffmanstall« Lettre de Lord Chandos » Lettre de Lord Chandos et autres textes [1902]trad. Jean-Claude SchneiderGallimard1992p. 42-51
Mode : Lu

Vous m’avez fait venir pour que je vous raconte quelque chose sur un poète de ce temps ou bien encore sur quelques poètes ou sur la poésie en général. Vous aimez entendre, pense-t-on certainement, ce dont j’aime parler. Nous sommes tous jeunes et ainsi, rien ne saurait apparemment être plus commode et plus anodin. Je crois réellement qu’il ne me serait pas très difficile d’assembler quelques centaines d’adjectifs et de verbes de telle façon qu’ils nous feraient plaisir un quart d’heure. En premier lieu, je le crois précisément parce que je sais que nous sommes tous jeunes et que je peux à peu près m’imaginer par qui vous aimez être menés. Il est passablement facile d’entrer par la flatterie dans les bonnes grâces de la génération à laquelle on appartient. « Nous » est une belle parole, les pays des contemporains de notre vie se déroulent comme de grands arrière-plans jusqu’aux océans et même jusqu’aux étoiles et, sous nos pieds, reposent les passés, allongés dans des abîmes transparents comme des prisonniers. Et de parler de la littérature de notre temps, il y a différentes façons qui sont plaisantes.

Hugo von Hoffmanstall« Poésie et vie » Lettre de Lord Chandos et autres textes [1896]trad. Albert KohnGallimard1992p. 21