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Publié chez L’imaginaire / Gallimard

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Mode : Lu

Einzig, dit Koller, avait toujours attaché, surtout dans toutes les correspondances, la plus grande valeur à être appelé von Einzig, et s’il avait à signer, il ne signait toujours que von Einzig, mais même dans les relations quotidiennes, Einzig s’était toujours fait appeler par tout le monde, surtout par les gens de basse extraction, von Einzig, mais les Mange-pas-cher, dès le tout début, ne l’avaient jamais appelé von Einzig et s’étaient refusés dès la toute première apparition d’Einzig à lui donner le titre de von Einzig, dès le premier instant ils ne s’étaient pas abaissés à cette chose ridicule, et Einzig s’était soumis sans opposition à leur exigence quant à la suppression immédiate du von devant Einzig. Parmi eux, il n’avait été que monsieur Einzig, pas une fois une seule von Einzig, et il ne lui avait naturellement pas non plus été permis par les Mange-pas-cher de se faire appeler von Einzig par le personnel de la CPV. D’Einzig Koller savait extrêmement peu de chose et Einzig avait aussi toujours tout fait pour qu’on voie le moins possible à l’intérieur de son existence, même s’il avait toujours été très généreux précisément en déclarations qui concernaient son origine, où tout était cependant toujours si contradictoire qu’il y avait toujours toute apparence qu’Einzig avait inventé de fond en comble, selon l’expression qu’avait employée Koller, tout ce qui concernait son origine. Ce qui assurément reposait sur une vérité, c’était qu’Einzig venait de Carinthie, le pays où les fantaisies autrichiennes fleurissent avec le plus de luxuriance, et probablement ne fallait-il pas douter non plus du fait qu’il était, lui Einzig, venu de la vallée de la Gail à Vienne, pour, selon l’expression de Koller, user ses fonds de culotte sur les bancs de l’université et finalement pouvoir revendiquer un poste d’enseignant à la même université, qui n’a jamais été désignée par Koller que comme le premier établissement de destruction de l’esprit en Autriche, d’où d’après Koller n’étaient d’ailleurs sortis tous les ans que des centaines et des milliers d’esprits détruits, auxquels en fin de compte notre pays et notre État devait sa débilité et sa stupidité et son ridicule. Mais Koller avait toujours pu élever un doute quant à savoir s’il était vrai, comme Einzig l’affirmait continuellement et obstinément, qu’il descendait d’une lignée aristocratique ancienne et pour ainsi dire très anciennement installée et qu’en fait il était d’une origine bien plus haute, la plus haute même, que ne pouvait l’exprimer le von placé devant son nom. Lui, Einzig, n’était cependant pas parmi les Mange-pas-cher, comme il est naturel, allé bien loin avec ses fantaisies généalogiques, eux, les Mange-pas cher, avaient très vite percé à jour ces fantaisies comme les fantaisies effectivement superflues qu’elles étaient et n’avaient plus laissé Einzig se manifester en ce qui concernait ces fantaisies, de sorte que lui qui, sans doute jusqu’au moment où il était tombé à la CPV de la Döblinger Hauptstrasse et donc sur les Mange-pas-cher, n’avait tiré sa subsistance que de ces fantaisies, avait dû tout à coup mettre un terme à ces fantaisies en fin de compte peu ragoûtantes, dit Koller, et se limiter à sa situation effective à Vienne, donc à son existence plus ou moins insignifiante d’enseignant d’université. Le vantard Einzig avait été, comme il est naturel, tout de suite retaillé par les Mange-pas-cher à la dimension des faits démontrables qui le concernaient, dit Koller, et par là privé de ce qui avait été jusque-là son instrument de pouvoir le plus influent, lequel n’avait pas été souffert par les Mange-pas-cher un instant de plus qu’il n’était nécessaire et de fait, selon Koller, dès le premier moment, dès qu’Einzig avait surgi pour la première fois à la CPV, avait été aboli. Les Mange-pas-cher avaient aussitôt, dès qu’avait surgi Einzig, aboli la monarchie, dit Koller. Ils avaient accordé à Einzig une mise à l’épreuve, qu’il avait finalement passée avec succès, il avait, probablement parce que sa place aux côtés des Mange-pas-cher était plus importante qu’une autre pour lui, renoncé à ses privilèges nobiliaires, il avait, parmi les Mange-pas-cher qui, pour quelque raison que ce fût, l’attiraient, commencé par renoncer à soi-même, ce qui ne veut rien dire d’autre que commencer par renoncer à son esprit. Mais Koller se souvenait très bien qu’Einzig avait commencé par vouloir en remontrer aux Mange-pas-cher avec sa noblesse et n’avait pas trouvé trop ignoble d’abattre l’atout de son origine inventée de fond en comble. Les Mange-pas-cher cependant n’étaient pas un instant tombés dans le piège de sa tactique, mais avaient, aussitôt et à vrai dire sans méprise possible, opposé à Einzig une fin de non-recevoir, et une fin de non-recevoir si claire qu’il n’avait là-dessus plus fait la moindre tentative de vouloir, comme c’est le cas chez ces caractères, tout payer avec sa noblesse, et donc avec une monnaie qui n’avait plus cours depuis bien longtemps et à vrai dire depuis un demi-siècle déjà, qui n’avait toujours été désignée par Koller que comme une abjecte fausse monnaie salie par l’histoire. Einzig était, selon Koller, le provincial faible de caractère, d’extraction qu’on appelle misérable, qui avait revêtu le costume généalogique nobiliaire pour faire son entrée dans ce qu’il est convenu d’appeler le grand monde, pour pouvoir faire bonne figure. Les Mange-pas cher n’avaient pas eu pour cela la moindre compréhension et avaient mis Einzig devant le choix, ou bien d’enlever aussitôt, au moins en leur présence, ce costume généalogique nobiliaire qui était le sien, ou bien de disparaître de leur table. Einzig avait contre toute attente et effectivement sans hésiter enlevé son costume généalogique nobiliaire et de cette manière avait été conservé aux Mange-pas-cher. À partir de ce geste d’abnégation littéralement surhumain pour lui, Einzig, dit Koller, n’avait plus parlé, s’il parlait de la Carinthie, que du climat en Carinthie et des célèbres merveilles naturellesqu’on pouvait y admirer, plus un mot sur la noblesse de là-bas, mais en fait, et cela va de soi, il n’avait naturellement plus eu à partir de là le moindre besoin de parler de la Carinthie, au moins en présence des Mange-pas-cher, qui ne s’intéressaient nullement à la Carinthie, bien plutôt déjà à la Haute Autriche ou au Tyrol, et qui de fait avaient très peu d’intérêt pour la province en général, parce que tout ce qui a un rapport avec la province n’avait fait que les ennuyer. Einzig avait, selon Koller, tout simplement voulu manger pour pas cher et il n’avait pu exaucer ce désir qu’à la CPV, et puisque à la CPV, c’était ce qu’il avait, Einzig, probablement pensé, il n’avait trouvé d’intérêt à s’asseoir qu’à la table qui était la table dominante à la CPV, à savoir la table des Mange-pas-cher, ainsi ne lui était-il, à lui Einzig, rien resté d’autre à faire que de se plier aux exigences qui étaient édictées à la table des Mange-pas-cher, de se soumettre aux lois de la table des Mange-pas-cher. Ce qui avait été tout à fait caractéristique d’Einzig, selon Koller, c’était qu’il n’avait porté que son premier jour à la CPV une lourde chevalière en or avec ses armoiries, selon Koller, dès le lendemain Einzig avait, selon Koller, enlevé cette chevalière de son doigt avant de pénétrer à la CPV et l’avait fourrée dans la poche de sa veste. À ce que lui, Koller, savait, Einzig continuait à porter comme devant cette chevalière, mais il l’enlevait chaque fois qu’il entrait à la CPV et la fourrait dans la poche de sa veste.

Mode : Lu

Il est clair que Koller n’avait pas pu faire autrement que de se sentir attiré surtout par Goldschmidt, qui, tout bien considéré en soi et pour soi, était au premier chef exactement comme lui, Koller, pour l’abolition de la société de classes et un être de l’esprit. À propos de la langue il aurait dit qu’elle se composait surtout de mots équivalant à des poids par lesquels les pensées sont constamment ramenées vers le bas et à terre, et par là ne peuvent en absolument aucun cas devenir manifestes dans toute leur signification et leur infini effectif. La langue pesait de la manière la plus malheureuse sur la pensée qu’il fallait retenir et la réduisait dans tous les cas à un état constant de faiblesse de l’esprit, dont celui qui pense devait cependant s’accommoder. Penser n’avait encore jamais été rendu dans sa perfection et son infini, avait dit Goldschmidt à Koller. Rien de cela, aussi longtemps que rendre la pensée devrait passer par la langue, ne changerait.

Mode : Lu

Il avait, dit-il maintenant, aménagé depuis le tout début sa Physiognomonie de manière qu’elle lui apparût aujourd’hui dans toutes ses parties comme entièrement relative aux Mange-pas-cher, de fait qu’elle soit relative aux Mange-pas-cher, donc à Einzig, Grill, Goldschmidt et Weninger, dont il devait donner, l’un après l’autre, un bref curriculum vitae, avant qu’il ne dût approfondir leurs autres points de référence particuliers. Il m’avait, toujours à partir d’une marque existentielle caractéristique de chacun des Mange-pas-cher, selon l’expression qu’il avait, lui Koller, employée, solide et probante, pour ainsi dire déchiffré les Mange-pas-cher l’un après l’autre. Pourquoi a-t-il précisément commencé par le commerçant Weninger, je ne le sais pas, mais ce fait a assurément la signification qui lui revient, car après coup il avait été clair pour moi qu’il n’avait pas pu commencer par Grill ou Goldschmidt, ni non plus par Einzig, s’il ne voulait pas d’entrée de jeu échouer dans ses efforts pour tout au moins m’indiquer, sinon m’expliquer, les Mange-pas-cher.

Mode : Lu

Nous ne devons pas nous livrer totalement à l’infirme, capituler devant l’infirme, nous devons nous affirmer face à lui, même si nous devons nous réfugier dans l’abjection. Il avait ainsi, avant même que nous n’eussions mis le pied à l’Œil de Dieu, payé au moins son écot. Je lui avais, avec ma brutalité impitoyable, à savoir que je n’avais pas craint de me retourner vers lui, manifesté tout à fait clairement le fait que sa pensée avait un très haut prix, le prix le plus haut, je le crois. Mais il ne m’avait naturellement pas été permis d’espérer un équilibre, si bref qu’il pût être, cela aurait été trop absurde. L’instant de l’humiliation n’avait duré que quelques secondes, peut-être même seulement la fraction d’une seule seconde, et la juste répartition du poids était rétablie, lui, Koller, était simplement le supérieur. L’espace d’un instant il m’était apparu comme l’être le plus solitaire de tous et je lui avais au moins souhaité un chien, qui aurait bien convenu à toute l’arrogance de son esprit et à toute la misère de son corps, et j’avais pensé à Schopenhauer. Mais jamais un chien ne lui aurait été possible, pour de nombreuses raisons. Il n’aurait pas pu se payer le luxe d’un chien. Ni d’un être humain, ni d’un chien, m’avait-il dit une fois. Et en me payant le luxe de moi-même, j’existe de très loin au-dessus de mes moyens, une autre fois.

Mode : Lu

Il aurait naturellement, dit-il, pu aller aussi avec moi au Wertheimsteinpark et m’expliquer là-bas les Mange-pas-cher, mais sur le chemin du Wertheimsteinpark déjà l’intensité nécessaire à son exposé se serait probablement perdue, rien n’était, comme je le savais, plus fragile qu’un sujet scientifique complexe comme les Mange-pas-cher, il était déjà de la plus grande difficulté de retenir assez longtemps pour soi dans sa tête un pareil sujet, à plus forte raison un pareil sujet pour quelqu’un d’autre encore, et ainsi, comme il était naturel, il avait été obligé de se décider à me prier d’aller à l’Œil de Dieu, de fait il avait dit et pas seulement une fois, mais plusieurs fois prier d’aller à l’Œil de Dieu, il avait été obligé de s’abaisser jusqu’à une telle déclaration, effectivement pour lui, je le sais, indigne, pour m’expliquer les Mange-pas-cher, car pour aller au Wertheimsteinpark il nous aurait fallu deux fois plus de chemin que pour aller à l’Œil de Dieu, un instant l’idée lui était passée par la tête d’aller au Casino Zögernitz qui nous était bien connu et familier à tous les deux, mais il avait peur, au Casino Zögernitz, dont moi surtout j’avais été l’hôte tous les jours pendant de nombreuses années, toujours avec une tasse de café et avec les tout derniers journaux, plus ou moins heureux dans la société de ceux que j’appelais les Zögernitziens, qui étaient eux aussi un groupe humain en soi et, comme les gens de la CPV et les gens de l’Œil de Dieu, le sont encore aujourd’hui, c’était par lui d’abord qu’avait été faite la proposition d’aller au Zögernitz, où j’ai toujours eu plus d’avantages que dans tous les autres établissements du dix-neuvième arrondissement et où, quand j’y vais, je les ai encore, pour ne rien dire du magnifique jardin et de l’air de la Forêt Viennoise toujours frais dans ce jardin du Zögernitz, mais lui, Koller, avait eu soudain peur alors de rencontrer au Zögernitz précisément les gens qui avaient été les plus répugnants pour lui les derniers temps, à savoir ceux qu’il appelait les vieux du Zögernitz, lesquels sont assis jour après jour au Zögernitz depuis des dizaines d’années et étaient devenus avec le temps une catégorie humaine en soi qui lui répugnait plus encore que les gens de l’Œil de Dieu, parce que, comme il l’avait exprimé plusieurs fois, d’abord à cause de ses opinions politiques, mais ensuite au fil du temps à cause de son travail scientifique où il avançait avec cohérence, que les gens du Zögernitz, selon lui, avaient pris l’habitude de ne désigner toujours face à lui que comme une lubie de fou, il éprouvait depuis des années contre les gens du Zögernitz précisément la haine la plus grande, une haine ininterrompue née pendant les trois, quatre dernières années d’une aversion, croyait-il, ignoble à son endroit, une haine qu’il appelait une haine ininterrompue de l’esprit, parce qu’ils lui enviaient, ne cessait-il de dire, son existence, à savoir le fait qu’il possédait une pension qui lui était effectivement assurée à perpétuité et devait être au surplus tous les mois exactement ajustée à ce qu’on appelle le coût de la vie et donc toujours d’une valeur de la plus grande stabilité permanente, et aussi en raison du fait que c’était précisément, de fait, directement et non pas indirectement, une pension de l’industriel verrier Weller, et même les gens du Zögernitz étaient allés, selon lui, jusqu’à lui envier la morsure du chien de Weller, car eux, lui avaient-ils prétendument représenté à chaque instant, avaient toujours été obligés dans leur vie de travailler dur et maintenant encore, dans leur âge avancé, travaillaient dur, étaient donc obligés jusqu’à aujourd’hui de gagner leur pain par plus ou moins de dur travail, quel qu’il soit, tandis que lui pour ainsi dire grâce au hasard de la morsure du chien de Weller était dispensé de tout travail alimentaire et pour ainsi dire grâce à la circonstance que le jour en question il était allé au Türkenschanzpark et non au Wertheimsteinpark, était tombé sur ce qu’on appelle le côté beurré de la vie et pouvait s’adonner à sa folie, sans souci aucun.

Mode : Lu

La ligne qui m’était tracée par nature, il l’avait toujours qualifiée de ligne simple, la sienne, qu’il s’était tracée lui-même, contre la et en fin de compte sa nature, comme il l’avait déclaré une fois, de compliquée. D’entrée de jeu le patrimoine de son esprit, hérité ou non, disait il, avait été plus important que le mien et il avait pu au fil du temps faire fructifier ce patrimoine de l’esprit d’une manière correspondante, en ne travaillant jamais à autre chose qu’à augmenter ce patrimoine de l’esprit qui était le sien, en s’appropriant peu à peu l’art d’augmenter le patrimoine de l’esprit et en s’étant à la fin perfectionné dans cet art, et de fait il avait une fois fait la remarque, face à moi, que pour prévenir ce qu’il appelait les dévaluations de l’esprit et donc les époques de pénurie de l’esprit, toutes, il avait placé son patrimoine de l’esprit à tous les points possibles (de sa tête), qu’il avait effectivement très tôt déjà tout fait pour prévenir une indigence intellectuelle involontaire, qu’il pouvait à tout instant recourir à ce patrimoine intellectuel bien placé et donc était dans une parfaite indépendance d’esprit. Il avait toujours été effrayé par le fait, disait-il, que la plupart des gens ont très tôt déjà consumé le patrimoine de leur esprit et tout à coup et le plus soudainement du monde se retrouvent devant le néant et végètent ensuite pour le restant de leur vie avec ce qu’il appelait le minimum vital de l’esprit. Comme les marchands pour l’argent, l’être de l’esprit devait suivre le cours de la pensée, le marchand suivait la Bourse des actions, disait Koller, l’être de l’esprit la Bourse des pensées. Le penseur devait agir à cet égard comme le marchand, et plus il était habile, mieux c’était naturellement, et ni le marchand, ni le penseur ne devaient avoir honte de cette manière d’agir qui était la leur. Mais de même, comme on sait, qu’il y a peu de marchands de premier rang, il y a aussi peu de penseurs de premier rang.

Mode : Lu

Imaginez un prestidigitateur qui, las d’abuser de la crédulité de la foule qu’il a entretenue jusqu’ici dans une illusion mensongère, se propose un beau jour de substituer à son plaisir d’enchanter celui de désenchanter, à rebours de tout ce qui fait généralement l’objet de la vanité et quitte à perdre à jamais le bénéfice qu’il tirait de sa réputation de faiseur de miracles. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas par un tardif mais louable souci d’honnêteté qu’il lui vient la fantaisie de livrer ses recettes une à une avec la froide minutie d’un horloger qui démonte une horloge, il n’a pas de ces scrupules, c’est tout simplement par volupté de détruire ce qu’il a créé et de flétrir l’enthousiasme qu’il a soulevé, il étale donc ses pièces sur la table, donnant ainsi un air de vulgarité à ses tours les plus subtils, se délectant à décevoir ceux qu’il avait émerveillés, descendant de son propre gré du pinacle où ses dupes l’avaient porté, guettant avidement dans leurs yeux qu’agrandissait hier encore un étonnement d’enfant la première ombre de la désillusion, et pour peu que subsiste sur leur masque triste, pincé par un sourire vide, la plus légère lueur de la foi, il se hâte de l’éteindre avec autant de soin qu’il avait pris la veille à l’entretenir. Suis-je cet homme cruel et fou ?
En tout cas, je ne me pose pas en victime, je suis prêt à reconnaître le bien-fondé de la plupart des charges retenues contre moi et, s’il est une accusation à laquelle j’avoue donner facilement prise, c’est bien celle de parler inconsidérément ; il est vrai que je n’ai cessé de pérorer à tort et à travers sans craindre d’entrer à mon sujet dans des détails oiseux qui n’intéressaient que moi-même, il est vrai que j’ai cherché maintes fois par instinct de comédien à me faire passer pour ce que je ne suis pas, à me prêter des sentiments que je n’ai jamais eu l’occasion d’éprouver ou encore à m’attribuer des actions que j’étais bien incapable d’accomplir pour donner de la saveur à une vie qui n’en avait aucune ; il est vrai aussi que j’ai eu le front de renier ce qui me tenait le plus à cœur et de louer ce que j’ai de tout temps fait profession de haïr. Certes, vous avez parfaitement raison de me trouver mal venu de parler sur un ton vertueux de sincérité quand mon principal souci était de donner une entorse à la vérité pour la rendre plus excitante ou plus vraisemblable ; enfin, je ne parle pas de mes roulades, de mes contorsions, de mes subterfuges, de mes grimaces. C’est entendu, je suis un bavard, un inoffensif et fâcheux bavard, comme vous l’êtes vous-mêmes, et par surcroît un menteur comme le sont tous les bavards, je veux dire les hommes. Mais en quoi cela vous autorise-t-il à me reprocher âprement le mal dont vous êtes vous-mêmes affectés ? On ne peut me demander de rester dans mon coin, silencieux et modeste, à écouter se payer de mots des gens dont j’ai bien le droit de penser qu’ils n’ont ni plus d’expérience ni plus de réflexion que moi-même. Lequel d’entre vous me jettera la pierre ?
Ce que moins que tout autre vous paraissez disposés à me passer, c’est une certaine mauvaise conscience. Quand on a honte d’être un bavard, dites-vous, on commence par se taire. J’en conviens. Mais ce besoin fâcheux qui nous est commun constitue-t-il une tare sur laquelle ceux qui n’en rougissent pas ont le droit de me juger ? J’ai la faiblesse de croire que mieux vaut ma conscience, fût-elle mauvaise, que votre aveuglement. Est-il bien vrai qu’illuminé par la beauté de cette musique j’ai prononcé un vœu aux termes duquel j’étais tenu de garder désormais un silence décent ? Suis-je donc une sorte de vilain parjure ? Et si vous ne me rappelez opportunément la honte subie après ma grande crise que pour feindre ensuite de vous étonner qu’elle n’ait pas suffi à me corriger de mon vice, je vous répondrai… que vous répondrai-je au fait ? Rien ne m’est plus facile que de vous couper vos pauvres effets. Ce n’est pas ma faute si vos chicanes me font sourire. Reste à savoir si j’ai bien entendu cette musique, si j’ai vraiment éprouvé cette honte. Je vous répondrai donc que ce n’est pas une raison parce que je me suis donné la peine de décrire l’une et l’autre avec précision pour que leur authenticité ne puisse plus jamais être contestée par personne, et en premier lieu par moi. Est-ce que je n’aurais pas l’imagination un peu plus prompte que la mémoire ? Vous trouvez que je vais quand même un peu fort : feindre de douter de ses propres affirmations, c’est là le comble de l’impertinence ou de la mauvaise foi. Et si je ne simulais pas le doute, et si je ne doutais pas, et si je savais parfaitement à quoi m’en tenir sur la véracité de mes propos et si enfin tout mon bavardage n’était que mensonge ? Vous vous détournez avec colère : « Alors, allez au diable ! » Je ne saurais trop vous engager à considérer la situation avec sang-froid, necraignez pas d’avoir perdu votre temps à prêter l’oreille à des mensonges, puisque vous avez eu le privilège d’assister à une crise de bavardage, ce qui était certainement plus instructif que d’en lire un rapport, fût-il pur de toute intention littéraire. Ayez le bon esprit de ne pas vous courroucer de l’abus que j’ai fait de votre crédulité, glissant à votre insu quelques vérités au milieu de tant de mensonges que je vous donnais pour des vérités, dans l’idée qui s’est vérifiée que les premières ne se distingueraient en rien des secondes. Je suis tout prêt à faire amende honorable à ceux que j’ai abusivement leurrés, je peux leur assurer qu’il m’importe très peu d’avoir le dernier mot, je demande simplement qu’il me soit permis de m’expliquer posément sur un cas qui peut être aussi bien celui de quelques-uns d’entre vous, je crois que nous allons nous entendre pour peu que vous me laissiez le temps de revenir en arrière et de tout reprendre depuis le commencement afin de dissiper définitivement ce trop long malentendu, montrant qu’il n’était fondé sur rien de si grave que nous avons pu croire. Qui n’a pas eu, au moins une fois, envie d’élever la voix, non pas dans l’intention raisonnable de charmer un auditoire ou avec la prétention de l’instruire, mais plus simplement pour satisfaire son propre caprice ? Encore faut-il, comme je l’ai dit en commençant, qu’il croie dur comme fer qu’il existe quelque part des oreilles pour l’entendre – et, comme je le montrerai plus loin, qu’il emploie beaucoup de ruse pour s’assurer la bienveillance de l’auditeur en lui donnant le désir d’apprendre ce qu’il va dire : il y a pour celui qui parle une étrange source d’encouragement dans le visage humain qui est en face de lui. Ce n’est pas qu’il soit indispensable que vous ayez grand-chose à dire, et même vous pouvez très bien n’avoir strictement rien à dire : je ne vois pas pourquoi l’on se récrierait en m’entendant soutenir que parler et s’exprimer font deux. Se trouverait-il quelqu’un d’assez malhonnête pour prétendre qu’il n’ouvre jamais la bouche que pour communiquer une pensée, que pour faire entendre le charmant timbre de sa voix ? Le farceur ! En ouvrant la bouche, vous ne savez peut-être pas ce que vous direz, mais la conviction que vous trouverez l’abondance de mots nécessaire dans les circonstances et dans l’excitation qu’elles provoquent en vous, vous donne la hardiesse de commencer au petit bonheur ; l’important est que vous assouvissiez sur le champ votre besoin de bavarder ; il arrive généralement que les mots répondent avec promptitude à votre appel. Mais aussi il peut arriver – et ici nous touchons à mon cas personnel – que les mots demeurent rétifs et que vous éprouviez alors une angoisse comparable à celle d’un paralytique qui veut fuir devant un danger pressant. Certains, je le sais bien, se résignent mal à l’incapacité de satisfaire leur besoin, d’autres se tiennent sur la réserve, comptant plus ou moins sincèrement sur le hasard pour les délivrer, attendant d’une manière toute passive la guérison de leur infirmité, se familiarisant peu à peu avec elle quand ils ne cherchent pas à la faire passer pour de la force d’âme, ils affectent alors de juger futile un désir que leur impuissance leur interdit de satisfaire.
Quand je brûle d’envie de parler, je ne songe pas à prendre sur moi de me taire et pourtant, le moindre de mes soucis, je le dis sans affectation, est de rendre publics mes épanchements ou même de vider mon âme dans une oreille amicale. Rien ne m’est plus étranger que le soin pris par certains hommes d’exposer leur science d’eux-mêmes aux regards de tous. Cependant, il est inutile d’espérer ouvrir la bouche si vous ne pouvez vaincre votre aversion profonde pour les feux de la rampe. Vous êtes condamné à monter sur les tréteaux, il faut vous résoudre à y faire le charlatan. Pour ma part, je ne fais pas profession de modestie : il m’est aussi indifférent de parader que de rester à l’ombre, aucun scrupule ne me retiendra de tendre des pièges à la bonne foi de mes auditeurs, si je juge que l’intérêt que mes mensonges ont éveillé chez eux m’aide à satisfaire mon vice.
Non, ce qui me préoccupe est d’un ordre moins relevé. Mon imagination pour commencer ne va-t-elle pas me faire défaut ? Ou trouverai-je matière à exercer ma verve ? Car tout le monde comprendra que je ne puisse me borner à ouvrir la bouche pour produire des sons inarticulés ou pour aligner tout arbitrairement des mots sans suite : j’ai déjà dit, et je n’y reviendrai plus, qu’un bavard ne parle jamais dans le vide ; il a besoin d’être stimulé par la conviction qu’on l’écoute, fût-ce machinalement ; il n’exige pas la repartie, c’est à peine s’il cherche à établir un rapport vital entre son interlocuteur et lui ; s’il est vrai que sa loquacité grandit jusqu’à l’exaltation la plus folle devant l’assentiment ou la contradiction, elle se maintient en tout cas très honorablement devant l’indifférence et l’ennui.
J’étais donc mû par l’angoisse où me tenait l’impossibilité de faire le premier pas ; j’avais beau me recueillir et fermer les yeux – à la façon d’un prédicateur qui s’apprête à entamer un long sermon – pour puiser dans le silence l’inspiration et gagner le temps nécessaire à la fabrication d’un souvenir plausible et fertile en développements, tous ces efforts n’aboutissaient qu’à me confirmer dans l’opinion que mon imagination était sèche et froide. Cependant, mon désir se faisait plus véhément, l’ambition d’entrer en compétition avec ceux dont j’enviais l’éloquence me brûlait la gorge ; pas plus que par orgueil, je ne voulais renoncer par impuissance à une activité à laquelle j’avais une si furieuse envie de me livrer. C’est alors qu’il me vint cette illumination que ce que je cherchais si loin, je l’avais sous la main. Je parlerais de mon besoin de parler.
Mais comment me serais-je acquitté de cette tâche d’un cœur léger ? Cela n’a jamais passé pour très agréable de s’ouvrir à des gens mal intentionnés et résolument enclins à n’apercevoir autour d’eux que ce qu’il y a de plus vil et de plus corrompu, l’aveu d’un vice que personne n’ose secrètement reconnaître pour sien ne peut prêter qu’à des commentaires ironiques de la part des plus hypocrites et soulever chez les plus méchants qu’un concert d’imprécations déchaînées. N’est-ce pas fou de risquer sa réputation, de s’exposer aux sarcasmes pour la seule volupté de bavarder ? Aussi ne tenait-il qu’à moi de brouiller par moments la piste que j’avais soigneusement tracée. Qu’est-ce qui m’empêchait de donner quelques coups de pouce à une vérité dont je redoutais les vertus explosives ? Pourquoi me serais-je fait un scrupule de ne dessiner de moi qu’une image ressemblante, donc méprisable, quand je pouvais la rendre pitoyable en invoquant habilement la maladie comme prétexte à l’irresponsabilité ? Mon plus grand souci fut donc en premier lieu de donner à la communication de faits entièrement inventés une apparence de rigueur et de logique, telle qu’il puisse sembler à mon interlocuteur qu’obéissant scrupuleusement aux données sûres fournies par ma mémoire, je n’ai jamais cédé aux tentations de l’imagination ni consenti à mettre du jeu dans les rouages de mon récit ; en second lieu de douer d’une vie acceptable certaines figures purement fictives (à commencer par celle que je donnais pour mienne) que je faisais acteurs ou figurants d’une aventure en réalité construite de toutes pièces pour les besoins de ma cause, tout en prenant soin de ne laisser autour d’elles aucune ombre suspecte qui pût faire douter en même temps de leur authenticité et de ma bonne foi. Pour mieux convaincre les plus exigeantsde mes lecteurs, j’affectais de renoncer à certains effets plutôt destinés à faire valoir l’habileté de l’auteur qu’à serrer la vérité de plus près, aux beaux mouvements d’éloquence qui caractérisent en général les plaidoiries et les sermons, à mes recettes personnelles dont j’aurais su, en d’autres occasions, tirer parti avec succès. On se rappelle qu’avec une ostentation qui pouvait aussi bien passer pour une modestie excessive, je ne me suis pas fait faute de souligner la nudité volontaire de ma forme, dont j’étais le premier à regretter hypocritement qu’une certaine monotonie fût l’inévitable rançon de l’honnêteté. Mais feindre de renoncer aux artifices, c’était aussi un artifice, et autrement sournois. S’ilm’arrivait parfois de mentir, ce n’était que pour me permettre ensuite d’en faire humblement l’aveu : bien sûr, j’avais une fâcheuse tendance à biaiser, à raconter des sornettes pour cacher ou différer ce que je n’osais dire, mais, frappé de repentir, je me reprenais aussitôt, c’est donc que je n’étais pas animé de mauvaises intentions, on pouvait faire confiance à un homme si visiblement soucieux de ne pas tomber dans le travers que nous avons tous plus ou moins de déguiser la vérité. (Permettez-moi de m’étonner en passant qu’aucun d’entre vous ne se soit jamais inquiété de soulever le voile dont j’ai la pudeur ou la lâcheté de m’envelopper. Savez-vous seulement qui vous tient ce langage ? Pourtant, vous accueillez avec plus de bienveillance et d’estime un homme qui se présente modestement en disant son nom, il y a en effet une certaine noblesse à s’offrir à la critique comme une victime résignée. Suis-je un homme, une ombre, ou rien, absolument rien ? Pour avoir longuement bavardé avec vous, ai-je pris du volume ? M’imaginez-vous pourvu d’autres organes que ma langue ? Peut-on m’identifîer avec le propriétaire de la main droite qui forme les présentes lettres ? Comment le savoir ? N’attendez pas qu’il se dénonce de lui-même. Qui ne préférerait à sa place garder l’anonymat ? Je suis sûr qu’il protesterait avec une sincère indignation si j’entreprenais de le livrer en pâture à la colère des uns, au mépris des autres. Sait-il lui-même de quoi je suis fait, en admettant que je sois fait de quelque chose ? Il entend bien demeurer étranger à tout ce débat, il se lave les mains de mes écarts. Evertuez-vous à réclamer sur l’air des lampions : « L’auteur ! L’auteur ! » je parie qu’il ne montrera pas le bout de son nez ; on connaît la lâcheté de ces gens-là. Maintenant, je vous le demande : Que feriez vous d’une étiquette qui couvre une marchandise douteuse ? A supposer que vous connaissiez enfin le nom, l’âge, les titres et qualités de celui qui n’a cessé de vous mentir sur son propre compte, en quoi seriez-vous plus avancé ? Il n’a rien dit de lui-même qui fût vrai, concluez-en qu’il n’existe pas.)

Mode : Lu

A mesure que j’avançais dans la vie, mon indifférence allait s’accroissant, rien ne me semblait valoir la peine d’aucun effort, et il en résultait que mon avidité n’était plus dirigée comme autrefois vers des idées de revanche ou de conquête : elle aspirait au contraire à ce qui saurait m’en délivrer. C’est qu’aujourd’hui le fracas des combats me répugne et me lasse, et j’en veux à mort à qui m’arrache de force à mon indifférence. Ne rien entreprendre, veiller, attendre, veiller…

Mode : Lu

Ma peur d’être dupe toujours en éveil déjoue en moi ce complot d’hypocrisie et de vanité qui mène à se croire quelqu’un d’aussi invraisemblable qu’un héros. D’ailleurs rechercher le réconfort dans l’approbation de soi-même, méritée ou non, me semble vulgaire, je ne le trouve légitime dans aucun cas.

Mode : Lu

Je n’aperçois dans ce qu’on nomme noblement confession que le très coupable et très coûteux exercice d’une faiblesse et personne ne m’empêchera de tenir pour particulièrement suspecte une amitié où chacun s’applique sans cesse à provoquer chez l’autre de précieuses confidences. Je ne me souviens pas d’avoir assisté au spectacle trop fréquent de deux hommes au teint congestionné qui se penchent l’un vers l’autre avec des airs attentifs, émus et souriants par dessus une table où refroidissent, parmi un lot de bouteilles vides, les reliefs d’un repas substantiel, voyez vous-mêmes comme ils jouent à se sentir compris et, la tête échauffée par la nourriture et le bon vin, avec quelle impudeur pleine d’ingénuité ils se livrent l’un à l’autre et ils s’en donnent à cœur joie et ils ont le cœur illuminé ainsi qu’en témoignent leurs visages radieux comme une aurore ; je ne me souviens pas non plus d’être passé par hasard auprès d’un confessionnal où, dans une obscurité propice, bourdonnaient tour à tour confesseur et pénitent, interminable chuchotement, questions et réponses, sans avoir ressenti comme une sorte de malaise quand ce n’était pas une formidable colère qui, aussi rapide qu’un tourbillon, me montait inexplicablement au cerveau ; j’ai observé qu’en moi la vue d’exercices aussi bas, légitimés pourtant par l’approbation des uns et l’indifférence des autres, ne manquait jamais de susciter un violent dégoût auquel se substituait, si par malheur j’avais été moi-même en cause, le sentiment intolérable de ma propre déchéance.