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Publié chez L’imaginaire / Gallimard

12 entrées
Mode : Lu

Quoi qu’il en soit, il y avait ceci de bien clair : tandis qu’en pénétrant dans ce dancing, je n’étais qu’un personnage obscur et négligeable, je jouissais maintenant d’une certaine considération de la part de gens qui généralement ne respectent et n’admirent que plus puissant qu’eux, et je tirais de cette constatation un sentiment d’orgueil démesuré qui n’est sans doute pas étranger au fait que ma crise, à l’encontre des précédentes, revêtait un caractère d’ostentation d’autant plus surprenant que j’ai toujours jugé insoutenable l’exhibitionnisme chez autrui. Mais en société, quand je ne m’inquiète pas de passer inaperçu et de voir sans être vu, il m’arrive presque toujours de prétendre à jouer un rôle ; le plus souvent, il me plairait qu’on me crût de cette espèce d’hommes dont nul ne peut jamais prévoir ce qu’il sortira (réactions, œuvres, attitudes devant une situation donnée, etc.), de sorte que chaque nouveau rapport avec eux implique un changement total de perspective ; mon admiration allant aux êtres dont je dois sans cesse retarder le classement, il est naturel que je sois désireux de les prendre pour modèles. Au sein d’un groupe, et mieux encore s’il est composé de quelques femmes, j’éprouve une joie aiguë à jouer mon rôle, non pas dans un but concerté d’hypocrisie, mais par besoin instinctif de prendre du volume et de me couvrir d’une ombre flatteuse ; d’ailleurs, en pareil cas, ce qui me grise n’est pas tant le parfum de rouerie né de cette comédie qu’une étrange sensation de libération : il me semble qu’après une longue privation, les circonstances me permettent enfin de reprendre possession de ce qui m’est dû, d’incarner mon propre personnage. De là, qu’en dépit du souvenir horrifié que je garde de la vie de collège et de régiment, je m’y reporte quelquefois avec un sentiment de nostalgie analogue à celui d’une vieille actrice évoquant l’immense théâtre croulant sous les applaudissements où elle connut ses plus grands succès.

Mode : Lu

Je me regarde souvent dans la glace. Mon plus grand désir a toujours été de me découvrir quelque chose de pathétique dans le regard. Je crois que je n’ai jamais cessé de préférer aux femmes qui, soit par aveuglement amoureux, soit pour me retenir près d’elles, inventaient que j’étais un vraiment bel homme ou que j’avais des traits énergiques, celles qui me disaient presque tout bas, avec une sorte de retenue craintive, que je n’étais pas tout à fait comme les autres. En effet, je me suis longtemps persuadé que ce qu’il devait y avoir en moi de plus attirant, c’était la singularité. C’est dans le sentiment de ma différence que j’ai trouvé mes principaux sujets d’exaltation. Mais aujourd’hui où j’ai perdu quelque peu de ma suffisance, comment me cacher que je ne me distingue en rien ? Je fais la grimace en écrivant ceci. Que je connaisse enfin une aussi intolérable vérité, passe encore, mais vous autres ! A vrai dire, il se glisse dans ma gêne ce léger sentiment de plaisir acide qu’on éprouve à proclamer une de ses tares, même si celle-ci n’a pas la moindre chance d’intéresser le public. On me demandera peut-être si j’ai entrepris de me confesser pour éprouver cette sorte de plaisir un peu morbide dont je parle et que je comparerais volontiers à celui que recherchent quelques personnes raffinées qui, avec une lenteur étudiée, caressent du bout de l’index une légère égratignure qu’elles se sont faite sciemment à la lèvre inférieure ou qui piquent de la pointe de la langue la pulpe d’un citron à peine mûr. A cela je suis obligé de sourire et c’est en souriant que je vous réponds que je me flatte d’avoir peu de goût pour les aveux ; mes amis disent que je suis le silence même, ils ne nieront pas qu’en dépit de leur extrême habileté, ils n’ont jamais su me tirer ce que j’avais à cœur de tenir secret. On a même convenu de voir dans cette impossibilité à me livrer une insuffisance assez grave qui excitait la pitié et je ne résiste pas au plaisir, identique à celui décrit plus haut, d’ajouter qu’une vanité sournoise me poussait à tirer profit de cette croyance en simulant ou seulement en exagérant la souffrance que me causait cette infirmité déplorable, comme si j’avais eu quelque grand secret que j’eusse été soulagé de confier si je ne l’avais tenu, à cause de son caractère à la fois exceptionnel et intime, pour absolument inavouable.