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Publié chez La Fabrique

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Mode : Lu

Certainement, il avait fallu toute l’épaisse vulgarité d’une époque à laquelle l’économie tint lieu de métaphysique pour faire de la pauvreté une notion économique (maintenant que cette époque touche à son terme, il devient à nouveau évident que le contraire de la pauvreté n’est pas la richesse, mais la misère, et que des trois, la pauvreté seule a le sens d’une perfection. La pauvreté désigne l’état de celui qui peut user de tout, n’ayant rien en propre, et la misère l’état de celui qui ne peut user de rien, soit qu’il ait trop, soit que le temps lui fasse défaut, soit
qu’il soit sans communauté.)
Ainsi, tout ce que l’idée de richesse a pu charrier, à travers l’histoire, de quiétude bourgeoise, de plénitude domestique, de familière immanence avec l’ici-bas sensible, est quelque chose que le Bloom peut apprécier, par la nostalgie ou la simulation, mais non vivre. Avec lui, le bonheur est devenu une bien vieille idée, et pas seulement en Europe. En même temps que tout intérêt, et tout ethos, c’est la possibilité même d’une valeur d’usage qui s’est perdue. Le Bloom ne comprend que le langage surnaturel de la valeur d’échange. Il tourne vers le monde des yeux qui n’y voient rien, rien que le néant de la valeur. Ses désirs eux-mêmes ne se portent que sur des absences, des abstractions, dont la moindre n’est pas le cul de la Jeune-Fille. Même quand le Bloom, en apparence, veut, il ne cesse pas de ne pas vouloir, car il veut à vide, car il veut le vide. C’est pourquoi la richesse est devenue, dans le monde de la marchandise autoritaire, une chose grotesque et incompréhensible, une forme encombrée de la misère. La richesse n’est plus désormais autre chose que ce qui vous possède, que ce par quoi l’ON vous tient.

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[…] si le Bloom s’apparente à cet homme intérieur, ce n’est le plus souvent que de façon négative. L’habitacle inessentiel de sa personnalité ne recèle guère que le sentiment de se trouver entraîné par une chute sans fin dans un espace sous-jacent, obscur et enveloppant, comme si sans cesse il se précipitait en lui-même tout en s’effritant. Goutte à goutte, par un perlement régulier, son être suinte, file, et s’extravase. Son intériorité est de moins en moins un espace ou une substance,et de plus en plus un seuil et son passage.
De là aussi que le Bloom soit au fond un esprit libre, car il est un esprit vide.

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Il n’y a plus, par exemple, cette réalité prétendument substantielle que l’on nommait « la famille » ; il n’y a même plus de pères, de mères, de fils ni de sœurs ; il n’y a plus que des Bloom, qui jouent à la famille, au père, à la mère, au fils ou à la sœur.

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La métropole apparaît en outre comme la patrie d’élection de la rivalité mimétique, la célébration désolée mais continuelle du « fétichisme de la petite différence ». ON y joue à l’année la tragi-comédie de la séparation : plus les hommes sont isolés, plus ils se ressemblent, plus ils se ressemblent, plus ils se détestent, plus ils se détestent plus ils s’isolent. Et là où les hommes ne peuvent plus se reconnaître les uns les autres comme participant à l’édification d’un monde commun, c’est une réaction en chaîne, une fission collective que tout vient encore catalyser.

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De même que toute éthicité harmonieuse qui pourrait donner de la consistance à l’illusion d’un moi « authentique » fait désormais défaut, de même tout ce qui pourrait faire croire à l’univocité de la vie, ou à la formelle positivité du monde s’est dissipé. En vérité, notre « sens du réel » ne demeure jamais qu’une modalité bornée de ce « sens du possible qui est la faculté de penser tout ce qui pourrait être ’aussi bien’, et de ne pas accorder plus d’importance à tout ce qui est qu’à ce qui n’est pas » (Robert Musil, L’Homme sans qualités). Sous l’occupation marchande, la vérité la plus concrète sur toute chose est celle de son infinie substituabilité.

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Cette idée lysergique de la liberté est assez éloignée du trio dit « républicain » et de son origine révolutionnaire pour que l’auteur bétonne conceptuellement son écho proustien : « [S’emparer de la perspective], c’est rompre le partage entre ceux qui sont soumis à la nécessité du travail des bras et ceux qui disposent de la liberté du regard. (…) [Cette appropriation esthétique] définit la constitution d’un autre corps qui n’est plus « adapté » au partage policier des places, des fonctions, et des compétences sociales. »

Nathalie Quintane« Le dernier chorégraphe » Ultra-ProustLa Fabrique2018