Toute plainte est toujours plainte à propos du langage, de même que toute louange est avant tout une louange du nom. Tels sont les extrêmes qui définissent le domaine et la compétence de la langue humaine, sa manière de se référer aux choses. La plainte commence là où la nature se sent trahie par la signification ; là où le nom dit parfaitement la chose, le langage culmine dans le chant de la louange, dans la sanctification du nom.
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Publié chez Le Seuil
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Aise est le nom propre de cet espace non représentable. Le terme aise désigne en effet, selon son étymologie, l’espace à côté (adjacens, adjacentia), le lieu vide où il est possible à chacun de se mouvoir librement, dans une constellation sémantique où la proximité spatiale voisine avec le temps opportun (à l’aise, avoir ses aises) et la commodité avec le relation appropriée. Les poètes provençaux (dans les vers desquels le terme apparaît pour la première fois en langue romane, sous la forme aizi, aizimen) dont de l’aise un terminus technicus de leur poétique, désignant le lieu même de l’amour. Ou plutôt, non pas tant le lien de l’amour que l’amour comme expérience de l’avoir-lieu d’une singularité quelconque. En ce sens, aise désigne parfaitement ce « libre usage du propre » qui, selon une expression de Hölderlin, est « la tâche la plus difficile ». « Mout mi semblatz de bel aizin » : tel est le salut que les amants, dans la chanson de Jaufré Rudel, échangent en se rencontrant.
Quelconque est la chose avec toutes ses propriétés ; aucune d’elles, toutefois, ne constitue une différence. L’indifférence aux propriétés est ce qui individualise et dissémine les singularités, les rend aimables (quodlibétales).
Sans doute faut-il aujourd’hui chercher les caractères à la lanterne ; encore se moquerait-on de vous, fort probablement, si l’on vous voyait en plein jour avec une lanterne allumée. Je raconterai donc l’histoire d’un homme qui eut toujours des difficultés avec son caractère ou qui, plus simplement, n’en eut jamais ; toutefois, je crains un peu d’avoir compris trop tard son importance, et je me demande s’il ne fut pas, en fin de compte, une sorte de pionnier, ou de précurseur.
Nous étions voisins d’enfance. Chaque fois qu’il avait mis sur pied quelqu’une de ces expéditions si merveilleuses qu’il vaut mieux éviter d’en parler, sa mère soupirait, car les coups qu’elle lui donnait la fatiguaient. « Petit, gémissait-elle, tu n’as pas trace de caractère. Que pourras-tu bien devenir ? » Dans les cas graves, on invoquait le père ; les coups revêtaient alors une certaine solennité, une dignité austère qui rappelaient un peu les cérémonies scolaires. Mon ami, au préalable, devait remettre à monsieur le Conseiller à la Cour des comptes, en mains propres, une baguette de jonc qui servait ordinairement à battre les vêtements, et dont la cuisinière avait la garde ; puis, le châtiment appliqué, baiser la main paternelle, remercier pour la correction et demander pardon pour les soucis donnés à ses parents. Mais il faisait tout le contraire. Il mendiait son pardon au début, avec des hurlements qui se poursuivaient entre les coups ; l’orage passé, il n’ouvrait plus la bouche ; son visage devenait ponceau, il avalait ses larmes et sa salive et cherchait, au moyen d’énergiques frottements, à effacer les traces de ses émotions. « Je ne sais, répétait son père, ce que le petit deviendra : ce drôle n’a aucun caractère. »
Le caractère était donc dans notre jeunesse ce pourquoi l’on reçoit des coups, alors même qu’on n’en a pas. Il semblait y avoir là quelque injustice. Les parents de mon ami affirmaient, quand ils exigeaient qu’il eût du caractère et, exceptionnellement, s’expliquaient, que le caractère était le contraire logique des mauvaises notes, de l’école buissonnière, des casseroles attachées à la queue des chiens, du bavardage et des jeux clandestins en classe, des échappatoires maladroites, des distractions et des meurtres d’oiseaux innocents à coups de fronde. Mais le contraire naturel de tout cela, c’étaient les terreurs de la punition, l’angoisse d’être découvert et les tourments de conscience qui accablent celui qui a raté son coup. C’était complet : plus de place, plus de travail pour un caractère qui devenait, du coup, parfaitement superflu. On n’en voulait pas moins que nous en fissions preuve…
Peut-être aurions-nous pu nous orienter sur l’explication que l’on donnait parfois à mon ami en cours de punition : « N’as-tu donc aucune fierté, petit ? » ou : « Comment peut-on mentir si bassement ? » Mais je dois dire qu’il m’est difficile, aujourd’hui encore, de concevoir que l’on puisse être fier de recevoir une gifle, ou comment montrer sa fierté quand on est couché en travers des genoux du bourreau. On en pourrait éprouver de la fureur : mais c’est précisément ce qu’on ne nous accordait pas ! De même pour le mensonge : comment peut-on mentir, sinon bassement ? Maladroitement ? Quand j’y réfléchis, j’en viens à croire que ce que l’on eût alors aimé obtenir de nous, c’était que nous mentissions loyalement. Mais c’était une sorte de double compte. Primo : tu ne dois pas mentir ; secundo : si tu mens, fais-le au moins franchement. Peut-être les criminels adultes seraient-ils en mesure d’établir la distinction, eux à qui les Tribunaux reprochent comme un surcroît de culpabilité de commettre leurs crimes de sang-froid, avec réflexion et précautions ; mais de jeunes polissons, c’était beaucoup exiger. Si je n’ai pas fait preuve d’autant d’absence de caractère que mon ami, je crains que ce ne soit uniquement parce que mon éducation fut moins soignée.
Les plus révélateurs des propos familiaux quant à notre caractère étaient ceux qui associaient au regret de son défaut l’avertissement que nous en aurions grand besoin une fois adultes. « Et un gamin pareil veut devenir un homme ! » s’exclamait-on à peu près. Négligeait-on le fait que l’emploi du mot vouloir n’était pas absolument clair, le reste prouvait au moins que le caractère était quelque chose dont nous n’aurions besoin que plus tard : à quoi bon tant de préparatifs prématurés ? C’était absolument notre opinion, en tout cas.
Bien que mon ami n’eût donc, à ce moment-là, aucun caractère, il n’en souffrait pas. Cela ne commença que plus tard, à partir de notre seizième ou dix-septième année. Nous découvrîmes alors le théâtre et le roman. Dès lors, l’intrigant, le Père noble, l’Amant héroïque, le Bouffon, même le Don Juan diabolique et l’ensorcelante Ingénue du Théâtre municipal envahirent le cerveau de mon ami, plus sensible que le mien aux prestiges de l’art. Il ne put plus parler qu’avec affectation, et revêtit soudain tout ce que la scène allemande compte de « caractères ». Faisait-il une promesse, on ne savait jamais si l’on avait sa parole de héros, ou d’intrigant ; tantôt il commençait sournois et finissait loyal, tantôt l’inverse ; il nous accueillait, ses amis, à grand fracas, pour soudain nous offrir un siège et des fondants avec l’élégant sourire du bon vivant ; ou il nous serrait paternellement dans ses bras pour mieux extraire de notre poche une cigarette.
Encore était-ce inoffensif et sans détours à côté de l’effet des romans. Ceux-ci fournissent un véritable inventaire des plus merveilleuses façons de se comporter dans les situations les plus diverses. L’ennui, c’est que les situations dans lesquelles la vie nous met ne coïncident jamais absolument avec celles pour lesquelles les romans ont prévu ce qu’il faudrait dire et faire. La littérature universelle est un gigantesque magasin de confection où des millions d’âmes vont s’habiller de magnanimité, de colère, de fierté, d’amour, de mépris, de jalousie, de noblesse ou de vulgarité. Quand une femme adorée foule nos sentiments aux pieds, nous savons que nous devons lui adresser un regard de fervent reproche ; quand une brute maltraite un orphelin, nous savons qu’il nous faut l’abattre d’un coup de poing. Mais que faire si la femme adorée, immédiatement après avoir piétiné nos sentiments, ferme la porte de sa chambre, et que notre fervent regard ne puisse plus l’atteindre ? Ou si, entre nous et le bourreau d’orphelins se dresse une table chargée de verrerie de prix ? Enfoncerons-nous la porte pour frayer un passage à notre tendre regard ? Débarrasserons-nous précautionneusement les verres avant de frapper avec indignation ? Dans ces occasions vraiment graves, la littérature vous laisse toujours en plan ; dans quelques centaines d’années, le nombre des descriptions ayant beaucoup augmenté, peut-être cela ira-t-il un peu mieux.
En attendant, se trouver en pareille situation reste fort désagréable pour un caractère qui a de la lecture. Une bonne douzaine de phrases ébauchées, de sourcils à demi froncés ou de poings fermés, de dos tournés et de cœurs battants, dont aucun ne convient exactement à la circonstance, sans être absolument déplacé non plus, bouillonnent en lui ; les coins des lèvres s’abaissent et remontent, le front se couvre de nuages et se rassérène simultanément, le regard à la fois foudroie et se détourne pudiquement : et s’écarteler ainsi soi-même n’a rien d’agréable. Il s’ensuit plus d’une fois de ces spasmes et de ces hoquets bien connus qui envahissent le visage, et parfois même s’emparent si brutalement du corps tout entier qu’on le voit se tortiller comme un boulon privé de son écrou.
Mon ami comprit alors l’avantage de ne posséder qu’un seul caractère, le sien propre, et entreprit de le chercher.
Ce furent de nouvelles aventures. Je le rencontrai quelques années plus tard : il avait embrassé la profession d’avocat. Il portait des lunettes, s’était rasé la barbe et parlait à voix basse. Il crut remarquer que je l’examinai, et le dit. Je ne pus le nier : quelque chose me contraignait à interroger sa mine. « Ai-je l’air d’un avocat ? » demanda-t-il. Je ne voulus pas le nier. Il s’expliqua : « Les avocats ont une certaine façon de regarder à travers leur pince-nez qui diffère, par exemple, de celle des médecins. Leurs mouvements, leur propos sont toujours plus pointus, plus dentelés en quelque sorte, que ceux, arrondis et noueux, des théologiens. Ils s’en distinguent comme un feuilleton d’un prêche. Bref, de même que les poissons ne volent pas d’arbre en arbre, les avocats ne peuvent quitter le milieu dans lequel ils sont plongés. »
« Caractère professionnel ! » dis-je. Mon ami fut content de moi. « Ç’a été toute une affaire, remarqua-t-il. À mes débuts, je portais une barbe de Christ ; mon chef me l’interdit : c’était non-con-forme. Sur quoi je pris des allures de peintre qui, interdites à leur tour, se changèrent en allures de capitaine au long cours. – Et pourquoi donc, au nom du ciel ? – Parce que je me refusais, naturellement, à adopter un caractère professionnel, répondit-il. L’ennui est qu’on ne peut s’y soustraire. Sans doute existe-t-il des avocats qui ont l’air de poètes, des poètes qui ont l’air de marchands de légumes, et des marchands de légumes qui ont des têtes de penseurs : mais c’est comme s’ils étaient affligés d’un œil de verre, d’une barbe postiche ou d’une plaie mal cicatrisée. Je ne comprends pas pourquoi, mais c’est ainsi. » Il sourit à sa manière, et ajouta : « Tu sais bien que je n’ai même pas de caractère personnel… »
Je lui rappelai ses caractères de théâtre. Il soupira : « C’était la jeunesse ! Quand on devient un homme, on vous attribue par-dessus le marché un caractère sexuel, national, civique, social, géographique ; on a le caractère de son écriture, des lignes de la main, de la forme du crâne, sans parler de celui que modèle à la naissance la conjonction astrologique. C’en est trop pour moi. Je ne sais jamais auquel de mes caractères je dois donner raison. » Son tranquille sourire avait reparu. « Par chance, j’ai une fiancée qui prétend que je n’ai pas de caractère du tout, parce que je n’ai pas encore tenu ma promesse de l’épouser. Je l’épouserai pour cela même : son bon sens m’est indispensable. – Qui est ta fiancée ? – À quel caractère poses-tu cette question ? » Mais il s’interrompit : « Néanmoins, elle sait toujours ce qu’elle se veut ! Je l’ai connue d’abord petite fille exquisément désarmée (il y a longtemps), puis elle a beaucoup appris auprès de moi. Elle juge mes mensonges épouvantables ; si j’arrive en retard au bureau, elle déclare que je ne pourrai jamais entretenir une famille ; si je ne puis me résoudre à tenir un engagement, elle sait qu’il n’y a que les salauds pour agir ainsi… »
Mon ami sourit de nouveau. C’était alors un homme plein de charme, sur lequel tout le monde jetait des regards complaisants. Personne ne pensait sérieusement qu’il pût devenir quelqu’un. Il suffisait de le voir : dès qu’il parlait, chaque membre de son corps adoptait une position différente ; les yeux se détournaient ; l’épaule, le bras et la main prenaient des directions opposées, et une jambe au moins, à l’angle du genou, mimait le pèse-lettres. Comme je l’ai dit, c’était alors un homme charmant, modeste, timide, respectueux ; quelquefois aussi le contraire de tout cela, ce qui n’empêchait pas qu’on lui gardât, fût-ce par simple curiosité, sa sympathie.
Quand je le revis, il avait une voiture, cette femme, devenue son ombre, une situation influente et très en vue. Comment il s’y était pris, je l’ignorais ; je présume que la clef du mystère est qu’il devint gros. Son visage intimidé, mobile, avait disparu. Plus exactement, il était encore là, mais dissimulé sous une bonne couche de graisse. Ses yeux qui, naguère, quand il avait fait quelque sottise, pouvaient être aussi touchants que ceux d’un petit singe triste, n’avaient sans doute pas perdu cet éclat qui leur venait du cœur ; mais, entre les joues trop bien rembourrées, ils avaient de la peine à fuir et ne pouvaient plus que vous regarder fixement, avec une expression de tourment hautain. Ses gestes, intérieurement, étaient encore gesticulation ; mais au dehors, à l’articulation des membres, amorti par des coussinets de graisse, ce qu’on en voyait semblait brusquerie et résolution. L’homme avait suivi le chemin de son corps. Son esprit papillonnant s’était revêtu de parois solides et de convictions fermes. Quelquefois encore, un éclair brillait en lui ; mais, loin d’être sur son visage une clarté comme autrefois, c’était un coup qu’il tirait pour en imposer ou pour atteindre un but défini. En fait, il avait beaucoup perdu. Tout ce qu’il disait, maintenant, se tenait, et il traînait son passé comme on évoque une folie de jeunesse.
Je réussis un jour à le ramener sur notre vieux sujet de conversation, le caractère. « Je suis convaincu que l’évolution du caractère est liée à celle de la stratégie, me dit-il d’une voix courte de souffle ; on ne le trouvera plus aujourd’hui que chez les sauvages. Celui qui se bat au couteau ou à la lance doit en avoir pour ne pas être vaincu. Mais quel caractère, si résolu soit-il, peut résister aux chars d’assaut, aux lance-flammes et aux gaz ? Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, ce n’est pas de caractères, c’est de discipline ! »
Je ne l’avais pas contredit. Mais l’étrange était (c’est pourquoi je me permets de citer ce souvenir) que j’eusse quand même le sentiment, tandis qu’il parlait ainsi, moi le regardant, que le vieil homme était toujours en lui. Simplement enfermé dans le double adipeux de sa personne originale. Son regard était caché dans le regard de l’autre, sa parole dans l’autre parole. C’était presque inquiétant. Depuis lors, je l’ai revu une ou deux fois, et cette impression s’est reproduite à chaque coup. On sentait que l’ancien personnage aurait aimé, si je puis m’exprimer ainsi, revenir une fois sur le devant de la scène, si quelque chose ne l’en avait empêché.
Il est rare que les grands problèmes politiques ou intellectuels débouchent sur une solution, soient résolus, réglés et dépassés ; plus souvent ils se perdent dans les sables, où ils sont oubliés ou effacés. La christianisation a effacé un problème dont les Grecs n’avaient pas trouvé la clé et dont ils n’arrivaient pas davantage à se déprendre. Il est permis de supposer qu’ils s’en étaient épris pour des raisons non moins accidentelles.
Pour rejeter le mythe ou le Déluge, il ne suffit pas d’une étude plus attentive ou d’une meilleure méthode : il faut changer de programme ; on ne rebâtit pas ce qui était construit de travers : on va habiter ailleurs. Car le matter of facts n’est connaissable que dans une interprétation. Je ne veux pas dire que les faits n’existent pas : la matérialité existe bel et bien, elle est en acte, mais, comme disait le vieux Duns Scot, elle n’est l’acte de rien. La matérialité des chambres à gaz n’entraîne pas la connaissance qu’on peut en avoir. Distincts en eux-mêmes, matter of facts et interprétation sont toujours liées pour nous, à la manière de ces référendums où de Gaulle demandait aux votants une seule réponse pour deux questions distinctes.
La Vérité est balkanisée par des forces et bloquée par des forces. L’adoration et l’amour du souverain sont des efforts impuissants pour reprendre le dessus sur la soumission : « puisque je l’aime, il ne me veut donc pas de mal ». (Un ami allemand m’a raconté que son père avait voté Hitler pour se rassurer : puisque je vote pour lui, tout juif que je suis, c’est donc qu’au fond il pense comme moi). Et, si l’empereur se faisait ou, plus souvent, se laissait adorer, cela servait d’« information de menace » : puisqu’il est adorable, que nul ne s’avise de contester son autorité. […] L’esclave procède à ce que Léon Festinger, psychologue instructif, car né malin, appelle une réduction de la dissonance.
La vérité n’a de constante que sa prétention à être et cette prétention est formelle.
Notre vie quotidienne est composée d’un grand nombre de programmes différents et l’impression de médiocrité quotidienne naît justement de cette pluralité qui, dans certains états de scrupule névrotique, est sentie comme une hypocrisie ; nous passons sans cesse d’un programme à l’autre, comme on change de longueur d’onde à la radio, mais nous le faisons à notre insu. Or la religion n’est qu’un seul de ces programmes et n’agit guère dans les autres.
Comme dit Paul Pruyser dans sa Dynamic Psychology of Religion, la religiosité n’occupe, dans une journée, que la moindre partie des pensées d’un homme religieux : mais on en dirait autant des pensées d’un sportif, d’un militant ou d’un poète. Elle occupe une étroite bande, mais l’occupe sincèrement et intensément.
[…]
On se sent plus à l’aise pour étudier les croyances, religieuses ou autres, quand on comprend que la vérité est plurielle et analogique. Cette analogie du vrai fait que l’hétérogénéité des programmes passe inaperçue : nous sommes toujours dans le vrai quand nous changeons à notre insu de longueur d’onde ; notre sincérité est entière lorsque nous oublions les impératifs et usages de la vérité d’il y a cinq minutes, pour adopter ceux de la nouvelle vérité.
Comparée aux siècles chrétiens ou marxistes, l’Antiquité a souvent un air voltairien ; deux augures ne peuvent se rencontrer sans sourire l’un de l’autre, écrit Cicéron […]
Ce qui pose un problème général. Tels les Dorzé qui estiment à la fois que le léopard jeûne et qu’il faut se garder de lui tous les jours, les Grecs croient et ne croient pas à leurs mythes ; ils y croient, mais ils s’en servent et ils cessent d’y croire là où ils n’y ont plus intérêt ; il faut ajouter, à leur décharge, que leur mauvaise foi résidait plutôt dans la croyance que dans l’utilisation intéressée : le mythe n’était plus qu’une superstition de demi-lettrés, que les doctes révoquaient en doute. La coexistence en une même tête de vérités contradictoires n’en est pas moins un fait universel. Le sorcier de Lévi-Strauss croit à sa magie et la manipule cyniquement, le magicien selon Bergson ne recourt à la magie que là où il n’existe pas de recettes techniques assurées, les Grecs interrogent la Pythie et savent qu’il arrive à cette prophétesse de faire de la propagande pour la Perse ou la Macédoine, les Romains truquent leur religion d’État à des fins politiques, jettent à l’eau les poulets sacrés s’ils ne prédisent pas ce qu’il faudrait, et tous les peuples donnent un coup de pouce à leurs oracles ou à leurs indices statistiques pour se faire confirmer ce qu’ils désirent croire. Aide-toi, le ciel t’aidera ; le Paradis, mais le plus tard possible. Comment ne serait-on pas tenté de parler ici d’idéologie ?
[…]
L’idéologie est un tertium quid à côté de la vérité et des pannes inévitables et aléatoires de la vérité que sont les erreurs ; c’est une erreur constante et orientée.
[…]
La notion d’idéologie est une tentative louable et manquée pour parer à la légende d’une connaissance désintéressée, aux termes de laquelle il existerait une lumière naturelle qui serait une faculté autonome, différente des intérêts de la vie pratique. Cette tentative aboutit malheureusement à une cote mal taillée : l’idéologie mêle deux conceptions inconciliables de la connaissance, celle du reflet et celle de l’opération. Peu frappante à première vue, cette contradiction est rédhibitoire, si l’on y réfléchit un instant : la connaissance ne peut pas être tantôt correcte et tantôt biaisée ; si des forces telles que l’intérêt de classe ou le pouvoir la dévient quand elle est fausse, alors les mêmes forces opèrent aussi quand elle dit vrai : elle est le produit de ces forces, elle n’est pas le reflet de son objet.
Mieux vaudrait reconnaître que toute connaissance est intéressée et que vérités et intérêts sont deux mots différents pour une même chose, car la pratique pense ce qu’elle fait.