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Publié chez Le Seuil

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De nos jours, on fait comme si le nationalisme n’était qu’une invention des fabricants d’armes, mais cela ne devrait pas nous empêcher de risquer une fois une explication plus large  : et la Cacanie fournirait à une telle tentation une contribution importante. Les habitants de cette double monarchie, impériale-et-royale et impériale-royale, se trouvaient devant une tâche difficile  : ils devaient se considérer comme des patriotes impérialement et royalement austro-hongrois, mais en même temps comme des patriotes royalement hongrois ou impérialement-royalement autrichiens. Devant de telles difficultés, on comprendra que leur devise fût  : « Toutes forces unies  ! » Autrement dit  : Viribus unitis. Mais, pour cela, les Autrichiens avaient besoin de forces beaucoup plus grandes que les Hongrois. Car les Hongrois, une fois pour toutes, n’étaient que hongrois, et ce n’est qu’accessoirement qu’ils passaient aussi, aux yeux de ceux qui ne comprenaient pas leur langue, pour des Austro-Hongrois  ; les Autrichiens, en revanche, n’étaient, à l’origine, rien du tout, et leurs autorités voulaient qu’ils se sentissent également austro-hongrois ou autrichiens-hongrois (il n’y avait même pas de mot exact pour dire la chose). D’ailleurs, il n’y avait pas d’Autriche du tout. Les deux parties, Autriche et Hongrie, s’accordaient entre elles comme une veste rouge-blanc-vert et un pantalon jaune et noir  ; la veste était une pièce en soi, mais le pantalon n’était que le reste d’un costume jaune et noir qui n’existait plus depuis 1876. Depuis lors, le pantalon Autriche se nommait, dans le langage officiel, « les royaumes et pays représentés à l’Assemblée », ce qui bien entendu n’était plus qu’une formule creuse, un ensemble de noms  : car ces royaumes aussi, par exemple ceux, tout shakespeariens, de Lodomérie et d’Illyrie, il y avait longtemps qu’ils n’existaient plus  ; même au temps où l’habit jaune et noir était encore complet, ils avaient déjà cessé d’exister. C’est pourquoi, si l’on demandait à un Autrichien ce qu’il était, il ne pouvait évidemment pas répondre  : Je suis un membre des « royaumes et pays représentés à l’Assemblée », et qui n’existent pas  ; il préférait dire, ne fût-ce que pour cette raison  : Je suis polonais, tchèque, italien, frioulien, ladin, slovène, croate, serbe, slovaque, ruthène ou valaque  : le prétendu nationalisme, c’était ça. Qu’on se figure un chat-huant qui ne sait pas s’il est un chat ou un hibou, un être qui n’a aucune idée de soi-même, et l’on comprendra que ses propres ailes, en certaines circonstances, puissent lui inspirer une angoisse sans remède. C’était là les relations des Cacaniens entre eux  : ils se considéraient les uns les autres avec la peur panique de fragments qui, toutes forces unies, s’empêchent réciproquement d’être quelque chose. Depuis que le monde est monde, il n’est pas un seul être qui soit mort faute de nom  ; on n’en a pas moins le droit d’ajouter que c’est ce qui arriva à la double monarchie autrichienne et hongroise et austro-hongroise  : elle périt d’être inexprimable.

Man tut heute so, als ob der Nationalismus lediglich eine Erfindung der Armeelieferanten wäre, aber man sollte es auch einmal mit einer erweiterten Erklärung versuchen, und zu einer solchen lieferte Kakanien einen wichtigen Beitrag. Die Bewohner dieser kaiserlich und königlichen kaiserlich königlichen Doppelmonarchie fanden sich vor eine schwere Aufgabe gestellt  ; sie hatten sich als kaiserlich und königlich österreichisch-ungarische Patrioten zu fühlen, zugleich aber auch als königlich ungarische oder kaiserlich königlich österreichische. Ihr begreiflicher Wahlspruch angesichts solcher Schwierigkeiten war »Mit vereinten Kräften !« Das hieß viribus unitis. Die Österreicher brauchten aber dazu weit größere Kräfte als die Ungarn. Denn die Ungarn waren zuerst und zuletzt nur Ungarn, und bloß nebenbei galten sie bei anderen Leuten, die ihre Sprache nicht verstanden, auch für Österreich-Ungarn  ; die Österreicher dagegen waren zuerst und ursprünglich nichts und sollten sich nach Ansicht ihrer Oberen gleich als Österreich-Ungarn oder Österreicher-Ungarn fühlen, – es gab nicht einmal ein richtiges Wort dafür. Es gab auch Österreich nicht. Die beiden Teile Ungarn und Österreich paßten zu einander wie eine rot-weiß-grüne Jacke zu einer schwarz-gelben Hose  ; die Jacke war ein Stück für sich, die Hose aber war der Rest eines nicht mehr bestehenden schwarz-gelben Anzugs, der im Jahre achtzehnhundertsiebenundsechzig zertrennt worden war. Die Hose Österreich hieß seither in der amtlichen Sprache »Die im Reichsrate vertretenen Königreiche und Länder« , was natürlich gar nichts bedeutete und ein Name aus Namen war, denn auch diese Königreiche, zum Beispiel die ganz Shakespeareschen Königreiche Lodomerien und Illyrien gab es längst nicht mehr und hatte es schon damals nicht mehr gegeben, als noch ein ganzer schwarz-gelber Anzug vorhanden war. Fragte man darum einen Österreicher, was er sei, so konnte er natürlich nicht antworten  : Ich bin einer aus den im Reichsrate vertretenen Königreichen und Ländern, die es nicht gibt, – und er zog es schon aus diesem Grunde vor, zu sagen  : Ich bin ein Pole, Tscheche, Italiener, Friauler, Ladiner, Slowene, Kroate, Serbe, Slowake, Ruthene oder Wallache, und das war der sogenannte Nationalismus. Man stelle sich ein Eichhörnchen vor, das nicht weiß, ob es ein Eichhorn oder eine Eichkatze ist, ein Wesen, das keinen Begriff von sich hat, so wird man verstehn, daß es unter Umständen vor seinem eigenen Schwanz eine heillose Angst bekommen kann  ; in solchem Verhältnis zu einander befanden sich aber die Kakanier und betrachteten sich mit dem panischen Schreck von Gliedern, die einander mit vereinten Kräften hindern, etwas zu sein. Seit Bestehen der Erde ist noch kein Wesen an einem Sprachfehler gestorben, aber man muß wohl hinzufügen, der österreichischen und ungarischen österreichisch-ungarischen Doppelmonarchie widerfuhr es trotzdem, daß sie an ihrer Unaussprechlichkeit zugrunde gegangen ist.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 98 : Sur un État qui périt faute de nomtrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 566-568
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Il se passait beaucoup de choses, et l’on ne manquait pas de s’en apercevoir. On les trouvait bonnes quand on en était l’auteur, suspectes quand elles étaient dues aux autres. Dans le détail, le premier écolier venu pouvait comprendre ce qui se produisait  ; dans l’ensemble, nul ne le savait exactement, hormis quelques personnes qui n’en étaient même pas très sûres. Un peu plus tard, toutes ces choses auraient pu arriver dans une succession modifiée ou inverse sans qu’on y vît nulle différence, à l’exception de ces quelques changements qui résistent au temps sans qu’on sache pourquoi et forment le sillon baveux de l’escargot historique.

Es geschah viel, und man merkte es auch. Man fand es gut, wenn man es selbst tat, und war bedenklich, wenn es andere taten. Im einzelnen konnte es jeder Schuljunge verstehen, aber im ganzen wußte niemand recht, was eigentlich vor sich ging, bis auf wenige Personen, und die waren nicht sicher, ob sie es wußten. Einige Zeit später hätte alles auch in geänderter oder umgekehrter Reihenfolge gekommen sein können, und man hätte keinen Unterschied gefunden, mit Ausnahme gewisser Veränderungen, die auf die Dauer der Zeit eben unbegreiflicherweise zurückbleiben und die Schleimspuren der historischen Schnecke bilden.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 98 : Sur un État qui périt faute de nomtrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 565
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Dans le même temps, la police organisa une grande Exposition du Jubilé à l’ouverture de laquelle toute la haute société assista. Le Préfet de Police s’était rendu auprès de Son Altesse pour lui remettre en personne son invitation, et lorsque, le comte Leinsdorf entrant, il s’avança pour l’accueillir, le Préfet reconnut à ses côtés le « Secrétaire d’honneur et collaborateur volontaire » qui lui fut présenté une seconde fois, bien que ce fût superflu, ce qui lui donna l’occasion de faire briller sa légendaire mémoire des visages : il avait la réputation de connaître personnellement un citoyen sur dix, ou tout au moins d’avoir quelques renseignements sur lui. Diotime vint aussi, en compagnie de son mari, et tous ceux qui étaient apparus attendaient un membre de la famille impériale, auquel un certain nombre d’entre eux furent présentés ; tout le monde s’accorda pour dire que l’exposition était passionnante et parfaitement réussie. Elle combinait des images accrochées aux murs et des souvenirs de grands crimes en montre dans des armoires ou des pupitres vitrés. Parmi ces souvenirs, l’on voyait du matériel de fric-frac, des ateliers de faussaires, des boutons perdus qui avaient servi d’indices, et tout le tragique outillage des assassins célèbres accompagnés de légendes, tandis que les images aux murs, contrastant avec cet arsenal d’épouvante, représentaient des sujets édifiants tirés de la vie du policier. On pouvait voir là le brave agent qui aide une petite vieille à traverser la chaussée, le grave agent debout auprès du cadavre retiré de la rivière, le courageux agent qui se jette au-devant d’un attelage emballé, une « Allégorie de la Police protégeant la Cité », l’enfant perdu au poste, encadré par deux paternels représentants de la loi, l’agent brûlant qui porte dans ses bras une jeune fille arrachée au brasier, à quoi s’ajoutaient nombre d’autres images du genre « Premier secours », « En faction solitaire », à côté des photographies des fidèles agents, remontant jusqu’à l’année de service 1869, avec l’évocation de leur carrière et des poèmes encadrés qui magnifiaient leur activité.

Die Polizei veranstaltete in der gleichen Zeit eine Jubiläumsausstellung, zu deren Eröffnung die ganze Gesellschaft erschien, und der Polizeipräsident hatte persönlich bei Sr. Erlaucht vorgesprochen, um ihm die Einladung zu überbringen, und als Graf Leinsdorf eintraf und empfangen wurde, erkannte der Polizeipräsident den »freiwilligen Helfer und Ehrensekretär« an seiner Seite, der mit ihm überflüssigerweise noch einmal bekannt gemacht wurde, was dem Präsidenten Gelegenheit gab, sein sagenhaftes Personengedächtnis zu zeigen, denn er stand im Ruf, jeden zehnten Staatsbürger persönlich zu kennen oder mindestens über ihn unterrichtet zu sein. Auch Diotima kam in Begleitung ihres Gemahls, und alle, die erschienen waren, warteten auf ein Mitglied des Kaiserhauses, dem ein Teil von ihnen vorgestellt wurde, und es gab nur eine Stimme, daß die Ausstellung sehr gelungen und fesselnd sei. Sie bestand aus dem innigen Ineinander von Bildern, die an den Wänden hingen, und Erinnerungsgegenständen an große Verbrechen, die in Glasschränken und -pulten aufgestellt waren. Zu diesen gehörten Einbruchsgerät, Fälscherwerkstätten, verlorene Knöpfe, die auf Spuren geführt hatten, und das tragische Werkzeug bekannter Mörder samt den dazugehörigen Legenden, während die Bilder an den Wänden, im Gegensatz zu diesem Schreckensarsenal, erbauliche Vorwürfe aus dem Leben der Polizei darstellten. Da waren der brave Wachmann zu sehen, der das alte Mütterchen über die Straße geleitet, der ernste Wachmann vor der vom Fluß angeschwemmten Leiche, der tapfere Wachmann, der sich scheuenden Pferden in die Zügel wirft, eine »Allegorie der Sicherheitsbehörde als Hüterin der Stadt« , das verirrte Kind zwischen den mütterlichen Schutzleuten auf der Wachstube, der brennende Wachmann, der auf seinen Armen ein Mädchen aus Feuersnot trägt, und dann noch viele solcher Bilder wie »Erste Hilfe« , »Auf einsamem Posten« , nebst den Photographien wackerer Schutzleute, bis auf das Dienstjahr 1869 zurück, den Beschreibungen ihrer Lebensläufe und eingerahmten Gedichten, die das Wirken der Polizei oder einzelner ihrer Funktionäre verherrlichten.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 98 : Sur un État qui périt faute de nomtrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 560-561
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Les Grands-écrivains ne recourent aux pouvoirs polémiques de l’écriture que s’ils sentent leur prestige menacé ; dans tous les autres cas, leur attitude se signale par sa sérénité et sa bienveillance. Ils sont parfaitement indulgents à l’égard des bagatelles que l’on écrit à leur louange. Ils ne s’abaissent pas volontiers à discuter les autres auteurs ; quand ils le font, c’est rarement pour honorer un homme supérieur : ils préfèrent encourager l’un de ces jeunes talents discrets qui se composent de 49 % de talent et de 51 % d’absence de talent, et que ce mélange, partout où l’on a besoin d’une force et où un homme fort gênerait, rend si utiles que chacun d’eux, tôt ou tard, finit par occuper une position influente dans la littérature.

Mais cette description n’a-t-elle pas déjà dépassé, ainsi, les limites de ce qui est propre au Grand-écrivain ? Un excellent proverbe dit : « Qui chapon mange, chapon lui vient » ! On aurait peine à se faire une idée de l’animation qui règne de nos jours autour d’un écrivain ordinaire, longtemps déjà avant qu’il ne soit passé Grand-écrivain, quand il n’est encore que chroniqueur littéraire, feuilletoniste, producteur de radio, scénariste ou éditeur d’un « orphéon » ; nombre de ces écrivains ordinaires ressemblent à ces petits ânes ou cochons de baudruche avec un trou derrière pour le gonflage. Quand on voit les Grands-écrivains peser avec soin ces diverses circonstances et s’efforcer d’en tirer l’image d’un peuple laborieux qui sait honorer ses grands hommes, ne doit-on pas leur en être reconnaissant ? La part qu’ils y veulent bien prendre ennoblit la réalité de la vie. Qu’on essaie donc de se représenter le contraire, un homme qui n’écrirait et ne ferait rien de tout cela. Il devrait refuser des invitations cordiales, rebuter des gens, juger des louanges non point en loué, mais en juge, bousculer les données naturelles, considérer les grandes possibilités d’action comme suspectes simplement parce qu’elles sont grandes ; en échange, il n’aurait rien à offrir que les opérations difficiles à exprimer, difficiles à évaluer, de son cerveau, et le travail d’un auteur auquel une époque déjà fournie en Grands-écrivains n’a vraiment pas besoin d’accorder beaucoup de prix !

Von den kämpferischen Mitteln des Schreibens machen sie nur Gebrauch, wenn sie ihre Geltung bedroht fühlen ; in allen übrigen Fällen zeichnet sich ihr Verhalten durch Ausgeglichenheit und Wohlwollen aus. Sie sind vollendet tolerant gegen Nichtigkeiten, die zu ihrem Lobe gesagt werden. Sie lassen sich nicht leicht dazu herab, andere Autoren zu besprechen ; aber wenn sie es tun, dann schmeicheln sie selten einem Mann von hohem Rang, sondern ziehen es vor, eines jener unaufdringlichen Talente zu ermuntern, die aus neunundvierzig Prozent Begabung und einundfünfzig Prozent Unbegabung bestehen und vermöge dieser Mischung so geschickt zu allem sind, wo man eine Kraft braucht, aber ein starker Mann schaden könnte, daß über kurz oder lang ein jedes von ihnen einen einflußreichen Posten in der Literatur hat. Aber ist damit diese Beschreibung nicht schon über das hinausgegangen, was nur dem Großschriftsteller eigentümlich ist ? Ein gutes Sprichwort sagt, wo Tauben sind, fliegen Tauben zu, und man macht sich schwer eine Vorstellung davon, wie bewegt es heutzutage schon um einen gewöhnlichen Schriftsteller zugeht, lange ehe er Großschriftsteller, schon wenn er Buchbesprecher, Feuilletonredakteur, Funkverweser, Filmmixer oder Herausgeber eines Literaturblättchens ist ; manche von ihnen gleichen jenen kleinen Eselchen und Schweinchen aus Gummi, die hinten ein Loch haben, wo man sie aufbläst. Wenn man die Großschriftsteller solche Umstände sorgsam erwägen und sie bemüht sieht, daraus das Bild eines tüchtigen Volks zu machen, das seine Großen ehrt, muß man es ihnen nicht danken ? Sie veredeln das Leben, wie es ist, durch ihre Teilnahme. Man versuche, sich das Gegenteil vorzustellen, einen schreibenden Mann, der alles das nicht täte. Er müßte herzliche Einladungen ablehnen, Menschen zurückstoßen, Lob nicht wie ein Belobter, sondern wie ein Richter bewerten, natürliche Gegebenheiten zerreißen, große Wirkungsmöglichkeiten als verdächtig behandeln, nur weil sie groß sind, und hätte als Gegengabe nichts zu bieten als schwer ausdrückbare, schwer zu bewertende Vorgänge in seinem Kopf und die Leistung eines Schriftstellers, worauf ein Zeitalter, das schon Großschriftsteller besitzt, wirklich nicht viel Wert zu legen braucht !

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 95 : Le Grand-écrivain, vu de dostrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 542-542
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Dans le monde intellectuel, le Grand-écrivain a succédé au prince de l’esprit comme les riches aux princes dans le monde politique. De même que le prince de l’esprit appartient au temps des princes, le Grand-écrivain appartient au temps des Grandes-guerres et des Grandes-maisons de commerce. C’est un des aspects particuliers de l’association avec les Grandes-choses. Le moins que l’on exige d’un Grand-écrivain est donc qu’il possède une voiture. Il doit voyager beaucoup, être reçu par les ministres, faire des conférences, donner aux maîtres de l’opinion publique l’impression qu’il représente une force de la conscience à ne pas sous-estimer  ; il est le chargé d’affaires de l’intelligence nationale, lorsqu’il s’agit d’exporter de l’humanisme à l’étranger  ; quand il est chez lui, il reçoit des hôtes de marque et n’en doit pas moins penser sans cesse à ses affaires, qu’il lui faut traiter avec la dextérité d’un artiste de cirque dont les efforts doivent passer inaperçus. Le Grand-écrivain, en effet, n’est pas simplement un écrivain qui gagne beaucoup d’argent. Il n’est pas du tout nécessaire que ce soit lui qui ait écrit le « livre le plus lu de l’année », ou du mois  ; il suffit qu’il ne trouve rien à redire à cette sorte d’évaluation. Il siège dans tous les jurys, signe tous les manifestes, écrit toutes les préfaces, prononce tous les discours d’anniversaire, donne son opinion sur tous les événements importants et se voit appelé partout où il s’agit de célébrer les résultats obtenus dans tel ou tel domaine. Le Grand-écrivain, en effet, dans toutes ses activités, ne représente jamais l’ensemble de la Nation, mais seulement sa section la plus avancée, la grande élite au moment précis où elle va devenir la majorité, et cela l’entoure d’une excitation intellectuelle durable. Bien entendu, c’est l’évolution actuelle de la vie qui conduit à la grande industrie de l’esprit, de même qu’inversement l’industrie tend à l’esprit, à la politique et à la maîtrise de la conscience publique  ; ces deux phénomènes se rencontrent à mi-chemin. C’est pourquoi le rôle du Grand-écrivain ne renvoie pas tant à une personne définie qu’il ne représente une figure sur l’échiquier social, soumise à la règle du jeu et aux obligations que l’époque a créées. Les mieux-pensants de nos contemporains estiment que l’existence des Grands-esprits leur est de peu d’avantage (il y a déjà tant d’esprit dans le monde qu’une petite différence en plus ou en moins n’y sera pas sensible, et, de toute façon, chacun pense n’en pas manquer), mais que ce qu’il faut, c’est combattre son absence, c’est-à-dire le montrer, l’afficher, le mettre en valeur  ; et comme un Grand-écrivain s’entend mieux à cela qu’un écrivain tout court, fût-il plus grand (parce que ce dernier serait peut-être compris d’un moins grand nombre de lecteurs), on fait son possible pour que la grandeur soit enfin produite en gros.

Der Großschriftsteller ist der Nachfolger des Geistesfürsten und entspricht in der geistigen Welt dem Ersatz der Fürsten durch die reichen Leute, der sich in der politischen Welt vollzogen hat. So wie der Geistesfürst zur Zeit der Fürsten, gehört der Großschriftsteller zur Zeit des Großkampftages und des Großkaufhauses. Er ist eine besondere Form der Verbindung des Geistes mit großen Dingen. Das mindeste, was man von einem Großschriftsteller verlangt, ist darum, daß er einen Kraftwagen besitzt. Er muß viel reisen, von Ministern empfangen werden, Vorträge halten  ; den Chefs der öffentlichen Meinung den Eindruck machen, daß er eine nicht zu unterschätzende Gewissens macht darstelle  ; er ist charge d’affaires des Geistes der Nation, wenn es gilt, im Ausland Humanität zu beweisen  ; empfängt, wenn er zu Hause ist, notable Gäste und hat bei alledem noch an sein Geschäft zu denken, das er mit der Geschmeidigkeit eines Zirkuskünstlers machen muß, dem man die Anstrengung nicht anmerken darf. Denn der Großschriftsteller ist keineswegs einfach das gleiche wie ein Schriftsteller, der viel Geld verdient. Das »gelesenste Buch« des Jahres oder Monats braucht er niemals selbst zu schreiben, es genügt, daß er gegen diese Art der Bewertung nichts einzuwenden hat. Denn er sitzt in allen Preisgerichten, unterzeichnet alle Aufrufe, schreibt alle Vorworte, hält alle Geburtstagsreden, äußert sich zu allen wichtigen Ereignissen und wird überall gerufen, wo es zu zeigen gilt, wie weit man es gebracht hat. Denn der Großschriftsteller vertritt bei allen seinen Tätigkeiten niemals die ganze Nation, sondern gerade nur ihren fortschrittlichen Teil, die große, beinahe schon in der Mehrheit befindliche Auserlesenheit, und das umgibt ihn mit einer bleibenden geistigen Spannung. Es ist natürlich das Leben in seiner heutigen Ausbildung, das zur Großindustrie des Geistes führt, so wie es umgekehrt die Industrie zum Geist, zur Politik, zur Beherrschung des öffentlichen Gewissens drängt  ; in der Mitte berühren sich beide Erscheinungen. Darum weist die Rolle des Großschriftstellers auch nicht etwa auf eine bestimmte Person hin, sondern stellt eine Figur am gesellschaftlichen Schachbrett dar, mit einer Spielregel und Obliegenheit, wie sie die Zeit ausgebildet hat. Die des Guten beflissenen Menschen dieser Zeit stehen auf dem Standpunkt, daß es ihnen wenig nützt, wenn irgendwer Geist habe (es ist davon so viel vorhanden, daß es auf etwas mehr oder weniger nicht ankommt, jedenfalls glaubt jeder für seine Person genug zu haben), sondern daß man den Ungeist bekämpfen müsse, wozu es nötig ist, daß der Geist gezeigt, gesehen, zur Wirkung gebracht werde, und weil sich dazu ein Großschriftsteller besser eignet als selbst ein größerer Schriftsteller, den vielleicht nicht mehr so viele verstehen könnten, trägt man nach Kräften dazu bei, daß die Größe recht ins Große gerät.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 95 : Le Grand-écrivain, vu de dostrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 539-540
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Tous les hommes riches considèrent la richesse comme une qualité personnelle. Tous les pauvres de même. Tout le monde en est tacitement convaincu. La logique seule fait quelque difficulté à l’admettre en affirmant que la possession de l’argent peut à la rigueur donner certaines qualités, mais jamais devenir une qualité humaine en elle-même. Le mensonge saute aux yeux. Il n’est pas un nez d’homme qui ne flaire immédiatement, immanquablement, le subtil parfum d’indépendance, d’habitude de commander, d’habitude de choisir partout ce qu’il y a de mieux, de légère misanthropie, de responsabilisé consciente, qui s’exhale d’un revenu solide et considérable. À sa seule apparence, on devine le riche alimenté et quotidiennement renouvelé par un choix des meilleures substances cosmiques. L’argent circule sous sa peau comme la sève dans une fleur ; il n’y a là ni qualités empruntées, ni habitudes, acquises, rien qui soit indirect ou de seconde main : supprimez compte en banque et crédit, et l’homme riche non seulement n’a plus d’argent, mais n’est plus, du jour où il l’a compris, qu’une fleur fanée. Aussi frappante qu’auparavant la qualité de richesse, apparaît maintenant en lui l’indescriptible qualité de néant, avec l’odeur de roussi de l’insécurité, de la caducité, de l’inactivité et de la misère. La richesse est donc une qualité simple, personnelle, qu’on ne peut analyser sans la détruire.

Jeder reiche Mann betrachtet Reichtum als eine Charaktereigenschaft. Jeder arme Mann gleichfalls. Alle Welt ist stillschweigend davon überzeugt. Nur die Logik macht einige Schwierigkeiten, indem sie behauptet, daß Geldbesitz vielleicht gewisse Eigenschaften verleihen, aber niemals selbst eine menschliche Eigenschaft sein könne. Der Augenschein straft das Lügen. Jede menschliche Nase riecht unweigerlich sofort den zarten Hauch von Unabhängigkeit, Gewohnheit, zu befehlen, Gewohnheit, überall das Beste für sich zu wählen, leichter Weltverachtung und beständig bewußter Machtverantwortung, der von einem großen und sicheren Einkommen aufsteigt. Man sieht es der Erscheinung eines solchen Menschen an, daß sie von einer Auslese der Weltkräfte genährt und täglich erneuert wird. Das Geld zirkuliert in seiner Oberfläche wie der Saft in einer Blüte ; da gibt es kein Verleihen von Eigenschaften, kein Erwerben von Gewohnheiten, nichts Mittelbares und aus zweiter Hand Empfangenes : zerstöre Bankkonto und Kredit, und der reiche Mann hat nicht bloß kein Geld mehr, sondern er ist am Tag, wo er es begriffen hat, eine abgewelkte Blume. Mit der gleichen Unmittelbarkeit wie früher die Eigenschaft seines Reichseins bemerkt jetzt jeder die unbeschreibliche Eigenschaft des Nichts an ihm, die wie eine brenzliche Wolke von Unsicherheit, Unverläßlichkeit, Untüchtigkeit und Armut riecht. Reichtum ist also eine persönliche, einfache, nicht ohne Zerstörung zerlegbare Eigenschaft.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 92 : Quelques règles de conduite des gens richestrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 527
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Tuzzi eut le sentiment qu’il fallait dire quelque chose ; il se sentait peu sûr, comme si le silence pouvait trahir chez un homme quelque trouble de l’imagination. « Vous aimez à penser du mal de tout », remarqua-t-il en souriant, comme si la phrase d’Ulrich sur les fonctionnaires de la foi avait dû attendre jusque-là d’être introduite dans son oreille, « et ma femme n’a sans doute pas tort de redouter un peu, en dépit de ses sentiments familiaux, votre collaboration. Si je puis ainsi parler, quand vous pensez à votre prochain, vous tendez plutôt à jouer à la baisse.

— C’est une excellente formule, repartit Ulrich ravi, bien que je craigne de ne pas la mériter ! C’est l’histoire universelle qui a toujours joué à la baisse ou à la hausse sur le marché de l’homme ; à la baisse par la ruse et la violence, et à la hausse un peu comme Madame votre femme le tente ici, par la foi dans le pouvoir des idées. Le Dr Arnheim lui aussi, pour autant qu’on peut se fier à ce qu’il dit, est un haussier. Vous-même, en revanche, qui êtes baissier par profession, devez éprouver dans ce chœur angélique des sensations que j’aimerais bien connaître. »

Il observa le sous-secrétaire avec sympathie. Tuzzi tira de sa poche un étui à cigarettes et haussa les épaules. « Pourquoi croyez-vous que je doive nourrir là-dessus d’autres opinions que ma femme ? » répondit-il. Il voulait atténuer le tour personnel que prenait la conversation, mais sa réponse ne fit que l’aggraver. L’autre heureusement ne le remarqua pas et poursuivit : « Nous sommes une matière qui épouse toujours la forme du premier monde venu. [ »]

Tuzzi empfand, daß man etwas sagen müsse ; er fühlte sich unsicher, so als ob einen Menschen, der an Einbildungen leidet, das Schweigen verraten könnte. »Sie denken gerne schlecht von allem,« bemerkte er lächelnd, als hätte der Ausspruch über die Glaubensbeamten bis jetzt vor seinem Ohr auf Eintritt warten müssen »und meine Frau tut wohl nicht unrecht, bei aller verwandtschaftlicher Sympathie Ihre Mithilfe etwas zu fürchten. Wenn ich so sagen darf, neigen Ihre Gedanken über den Mitmenschen zur Spekulation à la baisse.« 

 »Das ist ein ausgezeichneter Ausdruck,« gab Ulrich erfreut zurück »wenn ich mich auch bescheiden muß, ihm nicht zu genügen ! Denn es ist die Weltgeschichte, die immer à la baisse oder à la hausse in Menschen spekuliert hat ; auf Baisse-Weise durch List und Gewalt, à la hausse ungefähr so, wie es Ihre Frau Gemahlin hier versucht, durch den Glauben an die Kraft der Ideen. Auch Dr. Arnheim ist, soweit man seinen Worten trauen kann, ein Haussier. Dagegen müssen Sie als berufsmäßiger Baissier in diesem Chor der Engel Empfindungen haben, die ich gerne kennen würde.« 

Er musterte den Sektionschef mit Teilnahme. Tuzzi zog seine Zigarettendose aus der Tasche und zuckte die Schultern. »Warum glauben Sie, daß ich anders darüber denken soll, als meine Frau ?« antwortete er. Er wollte die persönliche Wendung des Gesprächs ablehnen, hatte sie aber durch seine Antwort verstärkt ; der andere bemerkte es glücklicherweise nicht und fuhr fort : »Wir sind eine Masse, die jede Form annimmt, in die sie auf die eine oder die andere Weise hineingerät !« 

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 91 : Spéculations à la baisse et à la hausse sur le marché de l’esprittrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 519
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Ce n’est probablement pas sans raison que dans les époques dont l’esprit ressemble à un champ de foire, le rôle d’antithèse soit dévolu à des poètes qui n’ont rien à voir avec leur époque. Ils ne se salissent pas avec les pensées de leur temps, produisent une sorte de poésie pure et parlent à leurs fidèles dans le dialecte mort de la grandeur, comme s’ils n’avaient quitté l’éternité que pour un bref séjour sur terre, ainsi qu’on voit un homme, parti trois ans auparavant pour l’Amérique, écorcher déjà sa langue maternelle lorsqu’il revient faire un séjour au pays.

Es ist wahrscheinlich eine gut begründete Erscheinung, daß in Zeiten, deren Geist einem Warenmarkt gleicht, für den richtigen Gegensatz dazu Dichter gelten, die gar nichts mit ihrer Zeit zu tun haben. Sie beschmutzen sich nicht mit zeitgenössischen Gedanken, liefern sozusagen reine Dichtung und sprechen in ausgestorbenen Mundarten der Größe zu ihren Gläubigen, als wären sie soeben bloß zu vorübergehendem Erdaufenthalt aus der Ewigkeit zurückgekommen, genau so wie ein Mann, der vor drei Jahren nach Amerika ging und bei seinem Besuch in der Heimat schon gebrochen deutsch spricht.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 90 : L’idéocratie détrônéetrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 511
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Il y a déjà longtemps que nous aurions dû faire mention d’une circonstance effleurée par nous en plus d’une occasion, et qui pourrait se traduire par cette formule  : il n’est rien de plus dangereux pour l’esprit que son association avec les Grandes Choses.

Un homme se promène dans une forêt, gravit une montagne et voit le monde étendu à ses pieds  ; ou il considère son enfant qu’on lui a donné à tenir pour la première fois, ou encore il savoure le bonheur d’obtenir une situation enviée. Nous demandons ce qui se passe en lui. Sans aucun doute, lui semble-t-il, beaucoup de choses, profondes et graves  ; le malheur est qu’il n’a pas la présence d’esprit de les prendre pour ainsi dire au mot. Tout ce qu’il y a d’admirable devant lui, hors de lui, et qui l’enferme comme l’habitacle d’une boussole, tire ses pensées hors de lui. Ses regards s’attachent à mille détails, mais il a le sentiment secret d’avoir épuisé ses munitions. Dehors, la grande heure, l’heure profonde, imprégnée d’âme, imprégnée de soleil, recouvre le monde entier, jusqu’en ses moindres feuilles et veinules, d’une couche d’argent galvanique  ; mais à l’autre extrémité, à l’extrémité personnelle du monde se fait bientôt sentir un certain manque intime de substance, on dirait qu’il s’y forme un immense O rond et vide. Ce phénomène est le symptôme classique du contact avec les Grandes Choses Éternelles et du séjour dans les hauts lieux de la Nature et de l’Humanité. Chez les personnes qui recherchent la société des Grandes Choses (au nombre desquelles il faut évidemment compter aussi les grandes âmes, pour qui nulle chose ne peut être petite), l’intériorité se voit involontairement déployée en une vaste superficialité.

C’est pourquoi l’on pourra définir le danger de l’association avec les Grandes Choses comme l’une des lois de la conservation de la matière intellectuelle, loi qui semble avoir une valeur assez générale. Les propos des personnalités haut placées et de grande influence sont ordinairement plus creux que les nôtres. Les pensées qui sont en relation particulièrement étroite avec des sujets particulièrement respectables sont telles ordinairement que, sans ce privilège, elles passeraient pour tout à fait arriérées. Nos devoirs les plus précieux, la patrie, la paix, l’humanité, la vertu, et d’autres également précieux, portent sur leur dos la plus médiocre flore intellectuelle. Voilà donc le monde renversé  ! Mais si l’on admet que le traitement d’un thème peut être d’autant plus insignifiant que le thème lui-même est plus chargé de sens, l’ordre n’est-il pas rétabli  ?

Il se trouve seulement que cette loi, qui aide tant à l’intelligence de la vie intellectuelle européenne, n’est pas toujours également visible. Dans les périodes de transition d’un groupe de Grandes Choses à un autre, l’esprit qui cherche à se mettre à leur service peut même passer pour révolutionnaire alors qu’il ne fait que changer d’uniforme. On pouvait déjà constater une transition de ce genre à l’époque où les personnages dont il est ici question vivaient leurs soucis et leurs triomphes. Ainsi, par exemple, il y avait des livres (pour commencer par un sujet qui importait fort à Arnheim) qui, pour être tirés à de très nombreux exemplaires, n’en étaient pas moins encore loin d’être suffisamment respectés, bien que les temps eussent déjà commencé où l’on ne respectait plus les livres qu’à partir d’un certain tirage. On connaissait déjà ces industries influentes que sont le football et le tennis, mais on hésitait encore à leur créer des chaires dans les Écoles polytechniques. En fin de compte, que les pommes de terre aient été importées d’Amérique, supprimant ainsi les famines périodiques de l’Europe, par le regretté ferrailleur et amiral sir Francis Drake ou par le non moins regretté, fort cultivé et non moins batailleur amiral Raleigh, que ç’ait été le fait d’anonymes soldats espagnols ou même du brave filou et marchand d’esclaves Hawkins… pendant longtemps, personne n’aurait eu l’idée d’accorder à ces hommes, à cause des pommes de terre, plus d’importance que, mettons, au physicien Al Schîrasî dont on disait seulement qu’il a donné de l’arc-en-ciel une explication exacte. Avec la période bourgeoise, des modifications apparurent dans l’évaluation de ces mérites. Au temps d’Arnheim, cette évolution était déjà très avancée, et seuls de vieux préjugés l’entravaient encore. La quantité de l’effet, et l’effet de la quantité, objet nouveau et frappant du respect universel, devait encore lutter avec un respect aristocratique, démodé et d’ailleurs décroissant, de la grande qualité. Mais, dans le monde des notions, on avait déjà pu voir en découler les compromis les plus insensés  : en particulier, la notion de grand esprit qui, telle que nous l’avons connue dans la dernière génération, devait être une synthèse de l’importance personnelle et de l’importance pommes-de-terre  : on attendait un homme qui connût la solitude du génie et n’en fût pas moins compréhensible à tous comme le rossignol.

Il était difficile de prédire ce qu’il en adviendrait, parce qu’on ne reconnaît ordinairement le danger de l’association avec les Grandes Choses que lorsque la Grandeur de ces Choses est déjà à demi détrônée. Rien n’est plus aisé que de sourire de l’huissier qui, au nom de Sa Majesté, a traité avec condescendance les parties comparues  ; mais si l’homme qui, au nom du Lendemain, traite avec respect l’Aujourd’hui, est un huissier ou non, on ne le sait d’ordinaire que le surlendemain. Le danger de l’association avec les Grandes Choses présente cette particularité désagréable que si les choses changent, le danger, lui, demeure le même.

Es wäre schon längst eines Umstands zu erwähnen gewesen, der in verschiedenen Verbindungen gestreift worden ist  ; die Formel für ihn mag etwa lauten  : Es gibt nichts, was dem Geist so gefährlich wäre wie seine Verbindung mit großen Dingen.

Ein Mensch wandert durch einen Wald, besteigt einen Berg und sieht die Welt unter sich ausgebreitet, betrachtet sein Kind, das man ihm zum erstenmal in die Arme legt, oder genießt das Glück, irgendeine Lage einzunehmen, die allgemein beneidet wird  ; wir fragen  : was mag dabei in ihm vorgehen  ? Sicher ist es, so kommt es ihm vor, sehr Vieles, Tiefes und Wichtiges  ; nur hat er nicht die Geistesgegenwart, es sozusagen beim Wort zu nehmen. Das Bewundernswerte vor und außer ihm, das ihn wie ein magnetisches Gehäuse einschließt, zieht seine Gedanken aus ihm heraus. Da stecken seine Blicke in tausend Einzelheiten, aber ihm ist heimlich zumute, als hätte er all seine Munition verschossen. Draußen überzieht die durchseelte, durchsonnte, vertiefte oder große Stunde die Welt mit einem galvanischen Silber bis in alle Blättchen und Äderchen  ; an ihrem anderen, persönlichen Ende aber macht sich bald ein gewisser, innerer Stoffmangel merklich, es entsteht dort sozusagen ein großes, leeres, rundes »O« . Dieser Zustand ist das klassische Symptom der Berührung mit allem Ewigen und Großen wie des Verweilens auf den Höhepunkten der Menschheit und Natur. Personen, welche die Gesellschaft großer Dinge bevorzugen – und dazu gehören vornehmlich auch die großen Seelen, für die es überhaupt keine kleinen Dinge gibt, – wird unwillkürlich das Innere zu einer ausgedehnten Oberflächlichkeit herausgezogen.

Man könnte die Gefahr der Verbindung mit großen Dingen darum auch als ein Gesetz von der Erhaltung der geistigen Materie bezeichnen, und es scheint ziemlich allgemein zu gelten. Die Reden hochgestellter, im Großen wirkender Personen sind gewöhnlich inhaltsloser als unsere eigenen. Gedanken, die in einer besonders nahen Beziehung zu besonders würdigen Gegenständen stehen, sehen gewöhnlich so aus, daß sie ohne diese Begünstigung für sehr zurückgeblieben gehalten würden. Die uns teuersten Aufgaben, die der Nation, des Friedens, der Menschheit, der Tugend und ähnlich teuere tragen auf ihrem Rücken die billigste Geistesflora. Das wäre eine sehr verkehrte Welt  ; aber wenn man annimmt, daß die Behandlung eines Themas desto unbedeutender sein darf, je bedeutender dieses Thema selbst ist, dann ist es eine Welt der Ordnung.

Allein, dieses Gesetz, das so viel zum Verständnis des europäischen Geisteslebens beizutragen vermag, liegt nicht immer gleich klar zu Tage, und in Zeiten des Übergangs von einer Gruppe großer Gegenstände zu einer neuen kann der den Dienst der großen Gegenstände suchende Geist sogar umstürzlerisch aussehen, obgleich er nur die Livree wechselt. Ein solcher Übergang war schon damals zu bemerken, als die Menschen, von denen hier berichtet wird, ihre Sorgen und Triumphe hatten. So gab es zum Beispiel schon Bücher, um mit einem Gegenstand zu beginnen, an dem Arnheim besonders viel gelegen war, die in sehr großen Auflagen verkauft wurden, aber man erwies ihnen noch nicht den größten Respekt, obgleich bereits großer Respekt nur Büchern von einer gewissen Auflagenhöhe aufwärts erwiesen wurde. Es gab einflußreiche Industrien, wie die des Fußballspiels oder des Tennis, aber man zögerte noch, ihnen an den technischen Hochschulen Lehrstühle aufzustellen. Alles in allem  : ob nun der selige Raufbold und Admiral Drake seinerzeit die Kartoffel aus Amerika eingeführt hat, womit das Ende der regelmäßigen Hungersnöte in Europa begann, oder ob das der weniger selige, sehr gebildete und ebenso rauflustige Admiral Raleigh getan hat oder ob es namenlose spanische Soldaten gewesen sind oder gar der brave Gauner und Sklavenhändler Hawkins – lange Zeit ist es niemand eingefallen, wegen der Kartoffeln diese Männer für bedeutender zu halten als etwa den Physiker Al Schîrasî, von dem man nur weiß, daß er den Regenbogen richtig erklärt hat  ; aber mit dem bürgerlichen Zeitalter hatte eine Umwertung im Range solcher Leistungen begonnen, und zur Zeit Arnheims war sie schon weit gediehen und wurde nur noch durch ältere Vorurteile gehemmt. Die Quantität der Wirkung und Wirkung der Quantität, als neuer, sonnenklarer Gegenstand der Verehrung, kämpfte noch mit einer veraltenden und erblindeten adeligen Verehrung der großen Qualität, aber in der Vorstellungswelt waren schon die tollsten Kompromisse daraus entstanden, wie gleich die Vorstellung des großen Geistes selbst, die so, wie wir sie im letzten Menschenalter kennen gelernt haben, eine Synthese von eigener und Kartoffelbedeutung sein mußte, denn man wartete auf einen Mann, der die Einsamkeit des Genies haben sollte, aber dabei doch die Gemeinverständlichkeit einer Nachtigall.

Es war schwer, vorher zu sagen, was auf diese Weise herauskommen werde, da man die Gefahr der Verbindung mit großen Dingen gewöhnlich erst durchschaut, wenn die Größe dieser Dinge schon halb vorbei ist. Nichts ist einfacher, als über den Amtsdiener zu lächeln, der im Namen Sr. Majestät die erschienenen Parteien herablassend behandelt hat, aber ob der Mann, der im Namen des Morgen das Heute emporführend behandelt, ein Amtsdiener ist oder nicht, das weiß man gewöhnlich nicht, ehe übermorgen ist. Die Gefahr der Verbindung mit großen Dingen hat die sehr unangenehme Eigenschaft, daß die Dinge wechseln, aber die Gefahr immer gleich bleibt.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 88 : De l’association avec les Grandes Chosestrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 501-503
Mode : Lu

Derrière chaque chose et chaque créature, quand elles voudraient se rapprocher vraiment d’une autre, il y a un élastique qui se tend. Sinon, les choses pourraient bien finir par s’embrouiller un peu trop. Et il y a dans chaque geste un élastique qui vous empêche de faire pleinement ce qu’on voudrait. Maintenant, tout à coup, il n’y avait plus d’élastique.

Hinter jedem Ding oder Geschöpf, wenn es einem anderen ganz nah kommen möchte, ist ein Gummiband, das sich spannt. Sonst könnten ja auch am Ende die Dinge durcheinander hindurchgehen. Und in jeder Bewegung ist ein Gummiband, das einen nie ganz das tun läßt, was man möchte. Diese Gummibänder waren nun mit einemmal fort.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 87 : Moosbrugger dansetrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 496