Oui, c’est le marquis, je pense, de qui le cerveau, de même que le mien, se voit équipé de ce que le marquis, donc, appelle un surveillant de sommeil. Le surveillant de sommeil est mis en activité sitôt que le marquis s’est lui-même mis au lit. Le marquis lit dans son lit (force lui est, au demeurant, de constater que ce n’est plus jamais que dans son lit qu’il lit), et le surveillant de sommeil est, principalement, un surveillant de lecture, quoiqu’il puisse aussi, mais de moins en moins fréquemment pour celui qui nous occupe, fonctionner en mode de surveillance de pensée : le cas est devenu, en effet, exceptionnel où le marquis se couche assez reposé pour pouvoir encore voir venir la fatigue ; le marquis, dans le cas rare où il se couche reposé, lit un peu, voit, lisant, venir la fatigue, éteint la lumière, et, seulement alors met en activité le surveillant de sommeil, avant d’entreprendre de penser dans le noir. Dans le même temps que le marquis pense, le surveillant de sommeil analyse ses pensées, non pas sous le jour de leur valeur intrinsèque, laquelle demeure de l’exclusive compétence du marquis, mais sous celui seul de leur cohérence, en fonction de quoi il les qualifiera ou de diurnes ou de nocturnes. Une pensée sitốt épinglée comme nocturne, le surveillant de sommeil avertit le marquis qu’il vient de s’endormir, et prend congé. Ainsi, cependant, que nous l’avons dit, le cas le plus fréquent est celui ou c’est déjà fatigué que le marquis se met au lit, et lit. Ce sont phrases, alors, qu’examine le surveillant de sommeil, automatiquement déclenché. Sans doute même devrions-nous dire – puisque, enfin, sont d’ordinaire phrases elles-mêmes ces pensées que nous avons vu plus haut le surveillant de sommeil pouvoir avoir pour tâche d’analyser – qu’il analyse des phrases lues, toute la question, qu’il lui faut résoudre, étant celle de savoir si le livre existe, ou s’il n’existe pas, dans lequel le marquis, selon, ou les lit ou croit les lire. S’il est patent que le livre n’existe pas, ou si, existant pourtant, ou pouvant être appelé à l’existence (le point qui alerte le surveillant de sommeil peut être, en effet, l’irruption de l’un parmi ces personnages desquels le marquis est le concepteur unique ; or nous devons savoir, et du moins, quant à lui, le surveillant de sommeil sait-il, que le marquis ne se relit jamais ; à plus forte raison ne se relit-il pas au lit), ce livre ne peut être le livre que le marquis lit, c’est, alors, que le marquis, sinon dort, du moins s’endort. À la question de savoir à quoi réellement peut bien servir un surveillant de sommeil, il est répondu que, sans doute, en effet, non, il ne sert pas à grand-chose : à peine, nous l’avons vu, dans les cas de lectures lasses, dont nous savons aussi qu’elles sont les plus fréquentes, autorise-t-il – instruit par le surveillant de sommeil de ceci qu’il ne lit plus mais déjà, sinon tout à fait dort, du moins s’endort, le marquis dépose le livre, déchausse ses lunettes, et éteint la lumière – de tout de même assez modestes économies d’énergie. En ce, toutefois, qu’il permet, ou bien à la phrase ou bien à la pensée près, de repérer l’instant de l’endormissement, il offre sur le tard de la vie ce que l’on se rappelle avoir répétitivement tenté d’atteindre dans l’enfance.
Recherche
Publié chez P.O.L
62 entrées- *Anonyme
- *Collectif
- Adorno (Theodor)
- Agamben (Giorgio)
- Ajl (Max)
- Al-Kindî
- Alferi (Pierre)
- Althusser (Louis)
- Antin (David)
- Aristote
- Artaud (Antonin)
- Ashbery (John)
- Aspe (Bernard)
- Augustin
- Ávalos Soto (Angela Beatriz)
- Averroès
- Bailly (Jean-Christophe)
- Baraka (Amiri)
- Barnes (Djuna)
- Barthes (Roland)
- Bataille (Georges)
- Baudelaire (Charles)
- Beck (Philippe)
- Beckett (Samuel)
- Bellay (Joachim du)
- Bénézet (Mathieu)
- Benjamin (Walter)
- Benveniste (Emile)
- Bergman (Ingmar)
- Bergson (Henri)
- Bernanos (Georges)
- Bernhard (Thomas)
- Beynon (Lucy)
- Blanqui (Auguste)
- Bloch (Ernst)
- Boccace
- Boute (Antoine)
- Bouveresse (Jacques)
- Boyer (Anne)
- Brassat (Emmanuel)
- Brecht (Bertolt)
- Brentano (Franz)
- Brinkmann (Rolf Dieter)
- Brun (Marl)
- Brun (Marl )
- Burton (Robert)
- Butler (Judith)
- Cadiot (Olivier)
- Calleja (Arno)
- Camatte (Jacques)
- Cantorbéry (Anselme de)
- Cardan (Jérôme)
- Cassin (Barbara)
- Certeau (Michel de)
- Cesarano (Giorgio)
- Chakrabarty (Dipesh)
- Chaves (Luis Fernando)
- Christoffel (David)
- Chtcheglov (Ivan)
- Coleridge (Samuel)
- Collu (Gianni)
- Cooper (Dennis)
- Coppo (Piero)
- Coste (Florent)
- Creeley (Robert)
- Cues (Nicolas de)
- Danos (Frédéric)
- Debord (Guy)
- Deleuze (Gilles)
- Deligny (Fernand)
- Des Forêts (Louis-René)
- Des lascars du lep électronique
- Descartes (René)
- Detienne (Marcel)
- Devereux (Georges)
- DeWitt (John)
- Di Prima (Diane)
- Donne (John)
- Dumont (de Monteux) (Pierre)
- Eckhart (Maître)
- Eisen-Martin (Tongo)
- Ernaux (Annie)
- Etchart (L.)
- Fabiani (Jean-Louis)
- Faccioli (Paolo)
- Fallisi (Joe)
- Fanon (Frantz)
- Feyerabend (Paul)
- Fishacre (Richard)
- Flinn (Michael)
- Foucault (Michel)
- Fourier (Charles)
- Freud (Sigmund)
- Gaon (Saadia)
- Gautier (Théophile)
- Gerson (Jean)
- Ghazâlî
- Gleize (Jean-Marie)
- Glissant (Édouard)
- Goldmann (Lucien)
- Goubier (Frédéric)
- Gratien
- Guattari (Félix)
- Guesdon (Maël)
- Hanna (Christophe)
- Harney (Stefano)
- Harvey (David)
- Hocquard (Emmanuel)
- Hocquenghem (Guy)
- Hoffmanstall (Hugo von)
- Hölderlin (Friedrich)
- Horkheimer (Max)
- Huet (Anne-Sarah)
- Humboldt (Wilhelm von)
- Huppe (Justine)
- Imbert (Claude)
- Jameson (Fredric)
- Janet (Pierre)
- Jean Damascène
- Jeschke (Lisa)
- Jesi (Furio)
- Jochmann (Carl Gustav)
- Johnston (Jill)
- Kafka (Franz)
- Kant (Immanuel)
- Kleist (Heinrich von)
- Klemperer (Viktor)
- Klossowski (Pierre)
- Kohn (Eduardo)
- Kracauer (Siegfried)
- Kristeva (Julia)
- L L de Mars
- Lacan (Jacques)
- Laforgue (Jules)
- Laing (Ronald David)
- Langer (Sam)
- Latini (Bruno)
- Latour (Bruno)
- Lecoq (Sylvain)
- Leroy (Olivier)
- Levi (Carlo)
- Lévi-Strauss (Claude)
- Libera (Alain de)
- Lichtenberg (Georg Christoph)
- Liebman (Alex)
- Linebaugh (Peter)
- Lizerand (Georges)
- Long Chu (Andrea)
- Luxemburg (Rosa)
- Lyotard (Jean-François)
- Mackey (Nathaniel)
- Macpherson (Crawford Brough)
- Maïmonide (Moïse)
- Mallarmé (Stéphane)
- Mandelstam (Ossip)
- Marcuse (Herbert)
- Marx (Karl)
- Mayer (Bernadette)
- Mémoire (Danielle)
- Mendelssohn (Anna)
- Michaux (Henri)
- Molière
- Moten (Fred)
- Müller (Heiner)
- Musil (Robert)
- Nelson (Maggie)
- Nietzsche (Friedrich)
- Noël (Bernard)
- Novalis
- O’Hara (Frank)
- Oppen (George)
- Panaccio (Claude)
- Paris (Jean)
- Péguy (Charles)
- Perniola (Mario)
- Pessoa (Fernando)
- Piron (Sylvain)
- Potay (Michel)
- Pouradier (Maud)
- Prat (Louis)
- Prigent (Christian)
- Proust (Marcel)
- Prynne (Jeremy Halvard)
- Quatrebarbes (Marie de)
- Quintane (Nathalie)
- Ra (Sun)
- Rabelais (François)
- Raworth (Tom)
- Reed (Ishmael)
- Renouvier (Charles)
- Rimbaud (Arthur)
- Robertson (Lisa)
- Robine-Langlois (Théo)
- Rosier-Catach (Irène)
- Rosset (Clément)
- Roth (Joseph)
- Roubaud (Jacques)
- Rubin (Isaak)
- Rueff (Martin)
- Saïd (Edward)
- Sanchez (Pascal)
- Saussure (Ferdinand de)
- Scalapino (Leslie)
- Schefer (Jean-Louis)
- Scherer (René)
- Schiller (Friedrich)
- Schlegel (Friedrich)
- Schrödinger (Erwin)
- Sebald (W. G.)
- Sohn-Rethel (Alfred)
- Sourice (Grégoire)
- Sperber (Dan)
- Spicer (Jack)
- Starobinski (Jean)
- Tarkos (Christophe)
- Theweleit (Klaus)
- Thomas d’Aquin
- Tiercelin (Claudine)
- Tiqqun
- Ulrich de Strasbourg
- Vachey (Michel)
- Valéry (Paul)
- Veyne (Paul)
- Vigny (Alfred de)
- Viveiros de Castro (Eduardo)
- Wallace (Robert G.)
- Wallace (Rodrick)
- Walser (Robert)
- Wang (Jackie)
- Weiss (Peter)
- Wieners (John)
- Williams (William Carlos)
- Wismann (Heinz)
- Wittgenstein (Ludwig)
- Wolman (Gil)
- Zukofsky (Louis)
- Π. O.
- Π. O.
Est-ce que je tendais la main vers l’interrupteur, prononçais les mots à voix basse, « je ne sais pas », et seulement alors me disais : « Tiens, voilà que je les ai prononcés encore ! », et cela, chaque soir ? N’est-ce pas plutôt que, une fois, les prononçant, me surprenant les prononçant, j’ai pensé – j’ai pensé d’abord « Mais qu’est-ce qu’il me prend ? » : je ne battais pas, en effet, à tel point la campagne que je n’eusse conscience à tout le moins d’une bizarrerie ; et ensuite seulement : « Qui plus est, il me semble bien que ce n’est pas la première fois. » Mais combien de fois ? Une fois ? Deux fois ? Trois ou quatre ? En sorte que, où j’ai dit plus haut « chaque soir », il pourrait ne s’agir que de peu de soirs, et peut-être point même consécutifs. Il pourrait ne s’agir que de l’illusion de plusieurs soirs. Ou est-ce que je me surprenais, ces mots, « je ne sais pas », sur le point de les prononcer, et cela, alors, oui, pourquoi pas ?, chaque soir – chaque soir, de nouveau, ayant dérivé mes pensées sur le sujet vaste de mon ignorance –, ou non pas, d’ailleurs, sur le point de les prononcer, ni ne me surprenant, mais, chaque soir, y recourant comme à cela seul qui fût sûr, ou non pas y recourant, et non pas comme à cela seul qui fût sûr, en négligeant, encore qu’elle fût, la certitude au profit de la répétitivité qu’elle fonde, en acceptant, provisoire, puisque, le lendemain, je recommencerais, le constat en tant même que, le lendemain, je recommencerais, et l’égalant, répétitif, par là m’égalant, et mieux de le dire, de prononcer les mots, et qu’ils vibrassent, fût-ce peu, dans l’air et dans l’espace, qui sont ordre de la nature, à l’ordre de la nature, et à la répétitivité des soirs.
L’intérêt, pourtant, qu’il y a, non négligeable, tant s’en faut, à passer des nuits très courtes, c’est que, à la condition qu’il ne soit pas prévu de rendez-vous après le déjeuner, l’on a désormais un but dans la vie : la sieste. C’est dans la pensée de la sieste, en outre, qu’au cours d’une matinée certes s’étirant, mais enfin moins que n’eût fait, succédant à la nuit longue, le jour entier, et malgré les effets de la fatigue qu’il se peut bien que l’on ressente, l’on s’adonnera à quelque tâche louable : repeindre une à deux fenêtres, apprendre quelques mots d’une langue étrangère, à travers lesquels voir venir le monde ; dans son carnet, coucher une ou deux notes. L’heure sonnée de la sieste, l’on se verra en droit de retenir un ouvrage, indifféremment de lecture aisée, ou plus difficile : la honte, dans le premier cas, l’effort dans l’autre, seront trop brefs pour qu’il vaille d’en tenir compte. Au sortir de la sieste, l’on n’aura plus devant soi qu’agréables perspectives : verre d’avant dîner, dîner, projection d’un film dans l’ancienne nursery transformée en cinémathèque, and so to bed. L’on y puisera la force, ma foi, de peindre une fenêtre encore, d’apprendre quelques mots de plus, ou de coucher une autre note (au choix). L’on constatera, qui plus est, par le moyen d’un calcul simple, que la nuit courte additionnée de sieste consacre au sommeil moins d’heures et, ce faisant, accorde plus à la vie proprement dite, laquelle est éveil, que n’eût fait la nuit longue.
Nous parlions de l’ignorance ; aussi, d’un savoir obscur ; du sang, et comment, une fois appris qu’il circule, c’est continûment, obscurément, qu’on le perçoit circuler ; de ce chuintement aux oreilles lorsqu’on les bouche ; du cour, et comme on l’entend battre, la nuit, ces coups sourds, dans le silence de la campagne ; du corps en général ; de son unité, de son morcellement, de ses débris.
Le brouillard était de plus en plus pesant et, même si rien ne retenait nos pas, c’était pénible d’y aller coûte que coûte, de forcer sa marche et ses yeux, à tenter d’y voir quelque chose alors que, si on nous avait posé un bandeau, il n’y aurait pas eu grande différence. Bref, on était fatiguées. Je me souviens qu’un ami cher m’avait parlé, une fois, de la grande fatigue qu’on éprouve à l’approche de la mort ou quand on devient très vieux, puis il m’avait reparlé de cette grande fatigue, plus grande encore que la première fois. En même temps que j’essayais de me figurer, je savais qu’elle m’était infigurable tant que moi, à mon tour, je ne serais pas devenue très vieille ou malade ou proche de ma mort. Ce n’était pas pour maintenant. Et puis j’avais pour me relever une amie de deux cent quarante-deux ans. Assise au bord d’un trottoir de la rue de la Tour, les pieds dans le caniveau, elle suivait les traînées de brume lentes qui poussaient du bitume. Tu crois qu’elles vont où ? je lui demande. Tu crois qu’elles s’arrêtent pile aux portes de Paris ? je lui demande. Tu crois qu’en banlieue il fait jour ? je lui demande. Et pourquoi qu’en changeant France en Belgique ça ne s’est pas levé ? je lui demande. Tu crois qu’on aurait dû vider une Orval sur deux ? je lui demande. Tu crois que c’est un problème ? je lui demande. Tu crois que c’est un problème sanitaire ? je lui demande. Tu crois que c’est un problème urbanistique ? je lui demande. Tu crois que c’est un problème environnemental ? je lui demande. Tu crois que c’est un problème sociétal ? je lui demande. Sociétal ou social ? Social ou économique ? Économico-social ou sociopolitique ? Et est-ce que tu crois que c’est parce qu’on sait pas s’organiser ? je lui demande. Ou alors est-ce que c’est parce qu’on veut toujours d’abord s’organiser ? Tu crois que c’est parce qu’on passe pas à l’action ? je lui demande. Ou tu crois qu’on passe trop à l’action ? je lui demande. Tu crois que c’est parce qu’on fait toujours les mêmes actions ? je lui demande. Ou que c’est justement parce qu’on cherche toujours à en faire de nouvelles ? je lui demande. Tu crois qu’on veut trop inventer ou pas assez inventer ? Tu crois que c’est parce qu’on n’a pas les bonnes émotions, je lui demande, que c’est ça qui nous freine ? Tu crois qu’on est trop tristes ? Pas assez contents ? Et qui n’est pas content ? je lui demande. Qui ou qu’est-ce qui n’est pas content ? je lui demande. Tu crois que ça vient de bien plus loin ? je lui demande. De bien plus loin ou de bien plus avant ? De France ou d’Allemagne ? De Norvège ou de Portugal ? Du Pakistan ou bien d’Afghanistan ? De l’Alabama ou bien du Kamtchatka ? Du Bénin ? Du XVIII e siècle ou de Babylone ? De 1926 ou bien des âges farouches ? Du paléolithique ou de Napoléon III ?
Une jambe. C’est le pied qui bouge d’une jambe. Et là-bas, derrière, une autre jambe. Des formes. C’est comme des collines, un relief de montagnes moyennes vertes, violettes, puis rousses et sans neige jusqu’en avril, quand la dernière poussée d’hiver saupoudre les sommets. Des creux, des vallons d’où l’eau sourd, lapée par les langues des daims, de leurs mères et de leurs pères. Les lichens secs se gorgent le matin pour prendre leur texture caoutchouteuse, céladon à l’intérieur, et noirs. Derrière ce massif rocheux, ces schistes, il y a le squelette d’un ichtyosaure, l’un de ces dauphins préhistoriques qui ne chantaient pas la même chanson, ne soufflaient pas d’une même puissance par leur évent. Leur évent. Le sol est dur, mais si tu frappes d’un coup et que tu as des bottes, il marque. D’anciennes vagues aussi, en vaguelettes sont inscrites sur le rocher ; ce fut une mer calme, sans doute protégée, où vivaient par milliers, centaines de milliers, millions, les ammonites. Ammonites phalloïdes, ammonites circulaires, sortes de pneus ou de serpents crantés enroulés sur eux-mêmes, gros escargots de la taille d’un tapir ou demi-tapir. L’antique crustacé à la coque molle a pourri dans le sable, enrichi le sable qui ne se mange pas, et les algues salées, qui font des mouvements de bras incertains dans une ambiance de fin du monde ou de début de cinématographe, et des champignons dont 95 % ont disparu. Les oiseaux bien sûr, des oiseaux dentés déjà bavards d’un chant plus complexe aux plumes colorées décolorées, colorées puis décolorées, aux grands corps couverts de la poussière qu’on appelle terre, c’est-à-dire de la terre. Des corpuscules, des corpuscules sans nombre lévitent ou volettent ou s’enfoncent dans la brume unique de ce plan de mer, planent dans les gouttelettes de vapeur, transportés de pays à pays, route invisible à route invisible, colline à plateau et retour, dans le vent, un vent autre, qui ne passe jamais par où il passe aujourd’hui ou en 1300. Des vers aèrent la terre et le sable dans la mer ; les vers sont les plus utiles plus beaux de tous les animaux, réguliers, automates faussement, tordus, droits et souples, luisants et veloutés. Ils font des trous. L’ensemble de la faune et de la flore font des trous dans le sol, dans le ciel et dans l’eau, qui se referme voluptueusement à la suite, l’eau s’ouvre et épouse l’animal en suscitant ses bulles, qui éclatent ou seulement s’effacent avec discrétion. Une forte odeur de puissante pourriture et de chaleur humidifiée baigne le tout à moins que six mois plus tard tout soit congelé. À ce moment, des silhouettes vaquent sous la glace, continuent leur manège. Un ours au printemps te péterait ça d’une patte sauf qu’il n’y a pas d’ours. De l’ambre aussi, à cette époque sans ambre, des arbres à cette époque sans arbre, harnachés, empêchés, empêtrés dans d’autres, avec des lianes et racines aériennes qui trempaient plus bas, nourrissaient les poissons d’une époque sans poissons jusqu’à ce que je dise poisson, et liane, et tapir, et gris et plomb.
On raconte que sous le Directoire, cette période encore balisée par le calendrier révolutionnaire mais qui n’a plus grand-chose de révolutionnaire et qu’on appelle République à l’époque, Première République, la duchesse de Bourbon, preuve que nous n’avions pas tranché d’avec tous les nobles, a transformé le jardin de l’Élysée en parc d’attractions. Des bals, des jeux, des divertissements, un panorama peut-être, qui est ce vaste paysage en demi cercle ou cercle qui vous surplombe et entoure de manière à ce que vous soyez en immersion, c’est un fait, anthropologique apparemment, mais sans doute un chat dans un jardin inconnu surplombé par un figuier géant lui-même se croit dans une quatrième dimension, c’est un fait que nous aimons être ailleurs que là où nous sommes, et si l’on devait présenter l’humanité et peut-être même l’ensemble des espèces vivantes sauf le figuier à des extraterrestres, on ne dirait pas : ils mangent ceci, ils boivent cela, ils ont des pieds des jambes des bras, ils ont un langage, mais : ils apprécient d’être ailleurs que là où ils sont.
Que faire ? À peu près tous les salons servent pour le Conseil depuis que le PR a déclaré que puisque tous les salons à peu près avaient servi pour le Conseil depuis qu’il y a Conseil, il ne voyait pas pourquoi faire le Conseil toujours dans le même salon et puisque c’était comme ça, c’était la tradition, il changerait de salon chaque semaine afin qu’on ne s’habitue pas, voilà, c’était important qu’on ne s’habitue pas sinon dans un même environnement, en l’occurrence dans un même salon, on avait tendance à prendre les mêmes décisions, ou plutôt à avoir les mêmes discussions puisque les décisions étaient prises avant, avant le Conseil depuis Mitterrand au moins, qui avait déclaré, à l’époque, qu’ils n’auraient qu’à, tous, amener leurs dossiers, poser dessus leurs deux mains bien à plat et cesser de bavarder, l’ancien PR ne supportait pas les bavardages, mais lui n’était pas si sévère, lui n’était pas si IIIe République, non, il tolérait les bavardages et même les appelait discussions, mais supporter les mêmes sempiternelles discussions toute une matinée ou à peu près fallait pas rêver et comme, il en était persuadé et la preuve, c’est le décor qui suscite et même modèle les discussions, voire les décisions, qu’à force d’ailleurs de siéger dans des décors Napoléon III, on avait finalement enchaîné les décisions Second Empire à peu près à la façon dont Edmond Rostand avait pondu neurasthénique ses pièces Second Empire en pleine République, oui, il y avait vraiment dequoi devenir neurasthénique à force d’être toisé par ces dorures, à force d’être encadré par ces médaillons, à force d’être dépassé par ces feuilles d’acanthe, ces rinceaux, ces bibelots, absorbé par ces tapis, tapisseries, leurs Dianes, leurs chevreuils, leurs bouvreuils, leurs cercueils, pénétré par ces zébrures, ces rayures, ces mouchetures, qui n’étaient elles-mêmes, zébrures, rayures, panachures importées d’une modernité imaginaire, qu’un détail Napoléon III, c’est comme ça, à force de voisiner et de frayer avec du Napoléon III elles avaient fini par devenir un accessoire Second Empire, la peinture abstraite ne l’était plus, ni peinture, ni abstraite, c’était juste un élément de décor Second Empire décliné en tapis, tapisseries, bibelots, couteaux, et alors on allait siéger dans ce même décor certainement non, on naviguerait de salon en salon, on surferait certes dans le même type de madrure mais on bougerait d’un cran, qui ceci, qui cela, qui un boulier doré, qui un bouclier doré, qui un cercueil, qui un bouvreuil, qui un Vasarely, qui un Signorelli, et la semaine d’après qui Pompadour, qui Montmajour, qui une soupière, qui une guerrière, Pentecôte, voilà, peut-être qu’une effusion, une effusion d’Esprit ou l’effusion d’un Esprit viendrait à peu près, descendrait au Palais, délierait des langues qui causent habituellement Rostand, se dit le garde en déposant le corps devant la bibliothèque, en rassemblant les deux pieds l’un contre l’autre, face à l’arc de la Napoléon III bibliothèque, ayant lui-même au collège appris par cœur la tirade des nez.
Elle lévite, à demi couchée, dans une brume bleue ou un tissu bleu ou un tissu de brume, un bras brandi et mou à la fois, relâché mais puissant, placide. Le bras brandi découvre l’aisselle rouquine. C’est une rouquine. On dit vénitienne, sous Napoléon III. Vénitienne, c’est une blonde rouquine, que j’ai moi-même du mal à imaginer sur le papier. Si je me rends dansla réalité, à la recherche d’une blonde rouquine ou d’un blond rouquin que j’aurais rencontrés, je ne vois personne ; ils sont soit blonds, soit roux, soit auburn. Après, le fait de l’avoir vu copié à plusieurs endroits, ce blond vénitien rouquin, est suffisant pour la suggestion, et figurer dans votre propre passé quelqu’un de roux ou de blond tirant sur le roux ou le blond. Un sein dépasse du tissu de brume bleu ou de la brume bleue ou du bleu, tandis que l’autre est couvert ; il dépasse blanc, laiteux, comme rétroéclairé par le petit matin, et son aréole rose pâle, à peine marquée. Aussi tous les seins Napoléon III sont ainsi, laiteux, rose pâle, à peine marqués, ils lévitent sous plafond dans des médaillons dans des châteaux et demeures copies de Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, sous Louis-Philippe, Charles X, Napoléon III donc, Charles de Gaulle, François Mitterrand et Hollande, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, c’est-à-dire sous nous, à l’époque même à laquelle nous vivons et évoluons dans des couloirs d’hôpitaux ou d’immeubles sous ces seins, somme toute, qui nous surplombent, survolent, planent, bombés, obombrés (ou rétroéclairés), tendus par un bras brandi qui dirige nos regards ou par-ci ou par-là ou vers la lance (car la beauté tient une lance) ou vers l’aisselle et cette aisselle, nous nous y condensons, nous y sommes, le rouquin blond vire, il vire au roux franc puis fonce, il fonce brun et le brun vire au noir, il fonce noir fondu au noir, et de là les poils noirs y pointent y durcissent comme des piquants, comme des piquants d’oursin gonflé, ils s’y déploient et pointent vers le ministre qui n’en peut plus de cette beauté, de cette beauté dressée en médaillon au-dessus d’une porte du salon Pompadour.
Certaine manière quasi de délire et, en tout cas, de ridicule consiste en le développement d’objections telles qu’elles ne viendraient à l’esprit de personne, du moins lisant (et écrivant – personne n’irait écrire cela), en telle sorte que l’on peut se permettre de passer outre, et même qu’on le doit ; néanmoins l’objet de ces objections est, c’est à savoir le plus souvent un illogisme dans l’énoncé, l’inaperçue capacité d’illogisme des énoncés. En ce sens, mes objections sont parfaitement sérieuses, elles sont même terrifiantes, et elles constituent – en effet, elles se répètent – une large part de ma difficulté d’écrire.
Des auteurs, apparemment simples, disant combien écrire est difficile me faisaient dédaigneusement sourire dans un moment où je me trouvais moi-même aux prises (je ne sache pas avoir jamais écrit « aux prises » jusqu’à ce jour, ni je ne sache l’avoir jamais dit à voix haute) avec un texte à structure diaboliquement complexe ; mais, en réalité, ce n’est pas nécessairement devant les textes spécialement complexes, si je puis dire, « en eux-mêmes » que je me heurte le plus à de telles difficultés.
Ce qui est un peu intéressant, c’est que de telles objections (j’emploie « objection » pour faire court, il ne s’agit pas seulement d’objections, ou ce sont objections à toutes sortes d’échelles), les manifester, effectivement les énoncer et y répondre en cours de rédaction, donne, comme je l’ai dit ci-dessus, à l’arrivée, un texte nécessairement délirant et/ou ridicule, en telle sorte que, du point de vue du livre, je ne puis me le permettre que sous la prétendue plume d’un personnage lui-même ridicule, ou complètement fou, ou bien encore parfaitement idiot.
Nous qui écrivons pour nos morts – et ceux-là sont comme les morts des rêves : ils ne doivent pas savoir qu’ils sont morts ; il ne convient pas de leur montrer un monde dont ils sachent trop qu’ils ne l’ont pas connu : pas de supermarchés, dans nos livres, de Réseau Express Régional, peu de tags sur le béton. Quoi de neuf ? Rien de neuf, ou guère, ou lentement : que nos morts s’habituent.
Et le dîner, j’y pense ?