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Publié en 1989

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Mode : Lu

Défini comme processus d’actualisation susceptible d’être envisagé de manière « formelle », comme l’« entéléchie de ce qui est en puissance en tant qu’il est en puissance » (d’après Phys., 201a, 10-11), « matérielle », comme l’« acte d’une chose qui est en puissance, quand on la prend dans l’entéléchie qu’elle possède en tant qu’elle est en acte, non en elle-même mais comme mobile » (d’après 201a, 28-29), ou « complète », comme l’actualité simultanée d’un agent – le moteur a quo, cause efficiente et finale du mouvement et d’un patient, le mobile in quo, siège ou sujet du mouvement (200b, 31-82), le mouvement, tel que le conçoivent les commentateurs d’Aristote, est considéré comme irréductible aux dix catégories de l’être, sans pour autant former une catégorie à part. C’est, dit-on, une terme « analogique », relevant chaque fois d’une catégorie différente selon la nature de son domaine d’application (201a, 9-15), elle-même réglée par des propriétés logiques distinctes : dans la catégorie de substance, le changement au sens strict (mutatio), événement ponctuel de « génération » ou de « corruption » jouant entre deux contradictoires (l’être et le non-être) et n’admettant pas de « valeur » intermédiaire ; dans les « trois catégories de l’accident », le mouvement au sens strict (motus), processus continu se déroulant sur un intervalle temporel jouant entre deux contraires admettant (au moins en droit) une infinité de valeurs intermédiaires ; l’altération qualitative, l’accroissement et le décroissement quantitatifs, le mouvement local.
Expressément définie comme projet scientifique autonome, indépendant de tout recours aux explications « surnaturelles » – « Je ne suis en rien concerné par les miracles divins, quand je disserte des phénomènes naturels », écrit Albert le Grand (De gen. et corr., I, I, 22), suivi par Siger de Brabant (De anima intellectiva, III) et Jean de Jandun (In Met., I, q. 16) – la physique des commentateurs d’Aristote n’en est pas moins stimulée par la théologie, lorsque ses principes aristotéliciens sont confrontés aux mouvements et aux changements paradoxaux que lui proposent la Révélation et le dogme. Le point de rencontre de la physique et de la théologie, foncteur des principales innovations, est la littérature sententiaire : du XIIIe au XVe siècle les commentaires des Sentences fournissent des documents souvent plus originaux que les commentaires sur la Physique.
Liées à la théorie du changement exposée par Aristote en Physique, VIII, 8 (263b9-25), les question portant sur le « mouvement angélique » ou sur le « moment précis de la transsubstantiation » (Thomas d’Aquin, In I Sent., d. 37, q. 4, a. 3 ; Quodl., XI, q. 4, a. 4 ; III Pars, q. 75) valent autant pour l’historien de la physique et des logiques non standard que pour les spécialistes de l’angéologie et de la théologie de l’Eucharistie. En effet, sous la pression des problèmes, on y voit se construire des modélisations du mouvement affrontant la possibilité de suspendre quelques-uns des principes les mieux assurées de la physique, de la logique et de l’ontologie aristotéliciennes.

Mode : Lu

La physique de Grosseteste est une cosmogonie nouvelle, d’intention scientifique et non plus symbolique ou allégorique, donnant une explication de l’engendrement des sphères (sphaerae lucis) et de la production du réel exclusivement fondée sur la matière et la lumière, forme de tous les corps, avec ses deux propriétés fondamentales – l’autodiffusion ou multiplication de soi et la propagation instantanée. […] La cosmogonie de Grosseteste, qui fait de la lumière (distinguée en lumière-source -- lux – et lumière émanée -- lumen) le principe d’explication physique de toute la nature, va, pour plusieurs décennies, porter l’optique – la « perspective » – au rang de paradigme scientifique dominant.

Alain de LiberaLa philosophie médiévale [1989]P.U.F.2015p. 55collection « Que sais-je »
Mode : Lu

Bien que les insolubilia traités par les logiciens médiévaux ne soit pas liés à la sui-réflexivité, la forme d’insoluble la plus connue est celle où l’énoncé de départ (positum) d’une dispute obligationnelle est fourni par une proposition signifiant sa propre fausseté, tel le « Menteur » : Ego dico falsum (« Je dis [le] faux »). L’importance prise par la problématique du « Menteur », dans l’historiographie des insolubilia s’explique par l’intérêt que lui ont porté les premiers travaux de C. Pierce et de B. Russell, mais il est certain qu’elle ne reflète qu’une partie des questions médiévales.
Les principales solutions du « Menteur » proposées du XIIe au XVe siècle peuvent être ramenées à cinq types :
La cassatio : celui qui dit « je dis (le) faux » et ne dit rien d’autre ne dit rien du tout (nihil dicit). Cette solution présente deux variétés : cassation de la puissance – il est impossible de dire « je dis (le) faux » ; cassation de l’acte – il n’est pas impossible de dire « je dis (le) faux », mais en disant cela je ne puis dite quelque chose (« Posito quod aliquis dicat se dicere falsum, in sice dicendo nihil dicit »).
La restrictio : dans la proposition « je dis (le) faux », le prédicat « (le) faux » ne peut supposer pour la proposition dont il fait partie (c’est la solution reprise de nos jours par Russell).
Le transcasus : le verbe « je dis » ne peut référer le moment de l’énonciation, mais exclusivement l’instant (ou un instant) antérieur.
Le secondum quid et simpliciter : cette solution, dite « aristotélicienne », comprend diverses variétés ; les plus répandues reposent sur le principe « aristotélicien » selon lequel deux occurrences d’une même proposition (on dirait aujourd’hui deux tokens) n’ont qu’une identité spécifique (in specie) et non pas numérique (in numero).

Alain de Libera, La philosophie médiévale (Que sais-je ? PUF)

Alain de LiberaLa philosophie médiévale [1989]P.U.F.2015p. 50-51collection « Que sais-je »
Mode : Lu

Dès le XIIe siècle apparaissent des modes d’inférence et de raisonnement qui transcendent manifestement les limites classiques de l’argumentation. C’est le cas, par exemple, de la formule mise au point dans l’école du Petit-Pont, la consequentia Adamitorum -- ex impossibili quidlibet, et d’une autre règle qui, dès ce moment, lui est couramment associée -- necessarium ex quolibet. Ces deux règles reposent sur une relation topique : le locus a minori, les deux inférences argumentant per locam a minori affirmative. Comme l’écrit au XIVe siècle Gauthier Burley : « Si l’impossible est vrai, il s’ensuit, de par la topique au moins, que n’importe quoi d’autre sera vrai. »

Alain de LiberaLa philosophie médiévale [1989]P.U.F.2015p. 46collection « Que sais-je »
Mode : Lu

La désignation de la relation de référence par le terme technique de suppositio, caractéristique de toute la sémantique du Moyen Âge tardif, résulte de la combinaison des données de la sémantique porrétaine avec la sémantique des Noms divins développée par les théologiens au niveau de la théorie des « appropriations » trinitaires. La théorie médiévale de la référence naît de la rencontre entre le vocabulaire logico-grammatical de la suppositio, être sujet d’une phrase ou d’une proposition, et le vocabulaire théologique du suppositum et de la persona, caractérisant Dieu Un-Trine comme essence en trois « suppôts » (« hypostases », supposita) ou « Personnes » (personae). Une fois explicitement reliée au principe fondateur de la sémantique catégoriale de Boèce, réglant l’ensemble des « métaphores » ou « transferts théologiques », principe selon lequel « les prédicaments (ou catégories) sont ce que les sujets (onto-logiques) leur permettent d’être), cette problématique de théologiens détermine une « approche contextuelle » (De Rijk) de la référence, caractéristique d’un courant que les historiens modernes ont pris l’habitude d’appeler le « terminisme ».

Alain de Libera, La philosophie médiévale (Que sais-je ? PUF)

Alain de LiberaLa philosophie médiévale [1989]P.U.F.2015p. 39collection « Que sais-je »
Mode : Lu

Cependant, la pensée qui se déploie dans la Somme est aux prises avec elle-même : l’objection n’est pas la simple opposition rhétorique d’une antithèse à une thèse, c’est le ressort d’un dynamisme de l’interrogation exprimant un effort de la pensée sur elle-même.

Alain de LiberaLa philosophie médiévale [1989]P.U.F.2015p. 32collection « Que sais-je »