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Publié en 2009

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Mode : Lu

105. Il n’existe pas d’instrument pour mesurer la couleur ; il n’existe pas de « thermomètre de la couleur ». Comment pourrait-il en être autrement puisque « la connaissance de la couleur » dépend toujours de la perception individuelle ? Ce qui n’a toutefois pas empêché un certain Horace Bénédict de Saussure d’inventer en 1789 un appareil nommé « cyanomètre », avec lequel il espérait mesurer le bleu du ciel.

106. La première fois que j’ai entendu parler du cyanomètre, je me suis figuré une machine compliquée pourvue de cadrans, de manivelles et de boutons. Mais ce que Saussure a en fait « inventé » était une charte en carton comportant cinquante-trois carrés découpés le long de cinquante-trois échantillons de bleu numérotés, ou « nuances », ainsi qu’il les appelait : il suffit de brandir le carton au ciel et de trouver, au mieux de ses capacités, l’échantillon qui correspond. Comme dans le Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent de Humboldt (1807-1834) : « Nous observâmes avec admiration l’azur du ciel. Son intensité au zénith nous parut correspondre au 41e degré du cyanomètre. » Si cette phrase me procure un grand plaisir, elle ne nous avance en rien - qu’il s’agisse de connaissance, ou de beauté.

Maggie NelsonBleuets [2009]trad. Céline LeroyÉditions du Sous-sol2019p. 46-47
Mode : Lu

62. Ce qui est du puritanisme, pas de l’éros. Pour ma part, ça ne m’intéresse pas de ne faire qu’apercevoir ou offrir un cul lisse ou un con bien peigné. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir trois orifices comblés par une grosse queue veinée, et ce dans les poses et sous les lumières les plus ingrates. Je ne choisirai pas entre le bleu du monde et les mots qui le disent : autant chauffer tout de suite le tison et préparer vos yeux pour l’autel. Tant pis pour vous.

Mode : Lu

52. Si vous y arrivez, essayez de ne pas parler comme si les couleurs émanaient d’un seul phénomène physique. Gardez à l’esprit les effets que toutes les sortes de surfaces, de volumes, de sources de lumière, de pellicules, d’étendues, de degrés de solidité, de solubilité, de température et d’élasticité ont sur la couleur. Pensez à la capacité qu’a un objet d’émettre, de refléter, d’absorber. de transmettre ou de diffuser la lumière ; pensez à « l’action de la lumière sur une plume ». Demandez-vous : quelle est la couleur d’une flaque ? Votre canapé bleu est-il toujours bleu quand vous passez devant d’un pas hésitant au beau milieu de la nuit pour aller chercher de l’eau à la cuisine ; est-il toujours bleu si vous ne vous levez pas et que personne n’entre dans la pièce pour le voir ? Quinze jours après notre naissance, nous commençons à distinguer les couleurs. Pour le restant de notre vie, sauf perte totale ou partielle de la vue, nous sommes confrontés à tous ces phénomènes d’un coup, et appelons ce fouillis chatoyant « couleur ». On pourrait aller jusqu’à dire qu’il revient à l’œil de discerner ces formes colorées de ce tout qui, en fait, chatoie. C’est ainsi que « nous circulons » dans le monde. D’aucuns l’envisagent sans doute comme la source de nos souffrances.

Maggie NelsonBleuets [2009]trad. Céline LeroyÉditions du Sous-sol2019p. 26-27
Mode : Lu

48. Imagine quelqu’un qui baise comme une pute, par exemple. Quelqu’un de doué dans ce domaine, de professionnel. Quelqu’un que tu verrais en train de te baiser, dans le miroir, toujours dans le miroir, une baise de dingue à un mètre de là, dans un appartement éclairé par une lumière bleue, jamais par la lumière du jour, et cette personne te baise toujours par-derrière dans cette lumière bleue, et vous êtes doués pour ça, tous les deux, sérieux et . absorbés par la tâche, comme si votre corps ne savait rien faire d’autre sur cette terre bénie de Dieu que baiser et être baisé de cette manière, dans cette pénombre bleue, face à ce miroir. Quel nom donnes tu à quelqu’un qui baise de la sorte ?

Maggie NelsonBleuets [2009]trad. Céline LeroyÉditions du Sous-sol2019p. 25-26