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Theodor Adorno

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Mode : Lu

Déjà la dite psychologie platonicienne exprime l’intériorisation de la division sociale du travail. Toute rubrique à l’intérieur de la personne, une fois fermement délimitée, nie le principe de celle-ci : la personne devient la somme de ses fonctions. Elle est d’autant plus mal protégée contre cela que son unité propre, péniblement gagnée, est restée fragile. Ses fonctions séparées, régies par la loi de l’auto-conservation, s’affermissent à tel point qu’aucune ne peut plus vivre par elle-même, qu’aucune vie ne peut se construire à partir d’elles : elles se retournent contre le soi qu’elles sont supposées servir. La vie, pour autant qu’elle existe encore, convertit en fausseté une telle séparation, par exemple dans l’usage langagier de la séparation de la pensée, du sentiment et du vouloir. Il n’y a pas de pensée qui soit une pensée – ou qui soit plus qu’une tautologie – si elle ne veut pas aussi quelque chose ; il n’y a pas de sentiment, ni de vouloir qui soient plus qu’un mouvement fugace, sans l’élément de la connaissance.

Schon die sogenannte Platonische Psychologie drückt Verinnerlichung der gesellschaftlichen Arbeitsteilung aus. Jedes Ressort innerhalb der Person, einmal fest umgrenzt, verneint deren Prinzip : sie wird zur Summe ihrer Funktionen. Dagegen ist sie um so schlechter geschützt, als ihre eigene mühsam erworbene Einheit zerbrechlich blieb. Ihre unterm Gesetz der Selbsterhaltung gesonderten Sparten verhärten sich derart, daß keine allein mehr lebt, kein Leben aus ihnen sich zusammenstücken läßt : sie kehren sich gegen das Selbst, dem sie dienen sollen. Leben, soweit es noch ist, überführt solche Scheidung, im Sprachgebrauch die von Denken, Fühlen und Wollen, ihrer Falschheit. Kein Gedanke ist einer, ist mehr als Tautologie, der nicht auch etwas wollte ; kein Gefühl und kein Wille mehr als flüchtige Regung ohne das Element von Erkenntnis.

Mode : Lu

De même que la fixation du moment pur de la signification menace de conduire à l’arbitraire, de même assurément la croyance à la prépotence du configuratif menace de conduire au mauvais fonctionnel, à la simple communication – au mépris de l’aspect objectif du mot. Dans une langue, pour autant qu’elle vaut quelque chose, les deux éléments s’entremettent.

Wie die Fixierung des reinen Bedeutungsmoments in Willkür überzugehen droht, so freilich der Glaube an die Vormacht des konfigurativen ins schlecht Funktionelle, bloß Kommunikative ; in Mißachtung des objektiven Aspekts der Worte. In Sprache, die etwas taugt, vermittelt sich beides.

Mode : Lu

La « splendeur du simple » est célébrée. Heidegger va chercher dans l’artisanat l’idéologie, usée jusqu’à la corde, de purs matériaux et la rapporte à l’esprit, comme si les mots étaient un matériel pur, en quelque sorte brut.

Gepriesen wird die „Pracht des Schlichten« . Heidegger holt die fadenscheinige Ideologie der reinen Stoffe aus dem Kunsthandwerk in den Geist zurück, wie wenn Worte reines, gleichsam gerauhtes Material wären.

Mode : Lu

L’essai coordonne les éléments au lieu de les subordonner. […] Si l’essai, comparé aux formes dans lesquelles un contenu tout prêt est communiqué de manière indifférente, est plus dynamique que la pensée traditionnelle, grâce à la tension entre la présentation et la chose présentée, il est en même temps plus statique, en tant qu’ensemble construit de juxtapositions.

Theodor Adorno« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954-1958]trad. Sibylle MullerFlammarion1984p. 27
Mode : Lu

L’essai est à la fois plus ouvert et plus fermé qu’il ne plaît à la pensée traditionnelle. Il est plus ouvert dans la mesure où sa disposition propre nie le système et où il répond d’autant mieux à ses propres exigences qu’il s’y tient plus rigoureusement ; les résidus systématiques de certains essais, comme par exemple l’infiltration d’études littéraires par des philosophèmes largement répandus, acceptés tels quels, ne valent guère mieux que des trivialités psychologiques. Mais l’essai est plus fermé, parce qu’il travaille de façon emphatique à la forme de la présentation. La conscience de la non-identité de la présentation et de la chose la contraint à un effort sans limites.

Theodor Adorno« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954-1958]trad. Sibylle MullerFlammarion1984p. 22
Mode : Lu

L’essai doit faire jaillir la lumière de la totalité dans un trait partiel, choisi délibérément ou touché au hasard, sans que la totalité soit affirmée comme présente. Il corrige le caractère contingent ou singulier de ses intuitions en les faisant se multiplier, se renforcer, se limiter, que ce soit dans leur propre avancée ou dans la mosaïque qu’elles forment en relation avec d’autres essais ; et non en les réduisant abstraitement à des unités typiques extraites d’elles. « Voilà donc ce qui distingue l’essai du traité. Pour écrire un essai, il faut procéder de manière expérimentale, c’est-à-dire retourner son objet dans tous les sens, l’interroger, le tâter, le mettre à l’épreuve, le soumettre entièrement à la réflexion, il faut l’attaquer de différents côtés, rassembler ce qu’on voit sous le regard de l’esprit et traduire verbalement ce que l’objet fait voir dans les conditions créées par l’écriture. » (Max Bense, Über den Essay und seine Prosa) Le malaise que cause cette procédure, le sentiment qu’on pourrait continuer ainsi indéfiniment selon son caprice, tout cela est à la fois vrai et non vrai. C’est vrai parce que en fait l’essai ne conclut pas et que son incapacité à conclure apparaît comme une parodie de son propre a priori ; on l’accuse alors de ce dont sont coupables en réalité ces formes qui effacent toutes les traces de caprice. Mais ce malaise n’est pas vrai, parce que la constellation de l’essai n’est tout de même pas si arbitraire que se le figure le subjectivisme philosophique qui transporte la contrainte de la chose dans celle de l’ordre conceptuel. […] L’essai se révolte contre l’oeuvre majeure, qui reflète celle de la création et de la totalité.

Theodor Adorno« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954-1958]trad. Sibylle MullerFlammarion1984p. 21
Mode : Lu

Des éléments distincts s’y rassemblent [dans l’essai] discrètement pour former quelque chose de lisible ; [l’essai] ne dresse ni une charpente ni une construction. Mais, par leur mouvement, les éléments se cristallisent en tant que configuration. Celle-ci est un champ de forces, de même que sous le regard de l’essai toute oeuvre de l’esprit doit se transformer en un champ de forces.

Theodor Adorno« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954-1958]trad. Sibylle MullerFlammarion1984p. 17-18
Mode : Lu

Ce qui pourrait le mieux se comparer à la manière dont l’essai s’approprie les concepts, c’est le comportement de quelqu’un qui se trouverait en pays étranger, obligé de parler la langue de ce pays, au lieu de se débrouiller pour la reconstituer de manière scolaire à partir d’éléments. Il va lire sans dictionnaire. Quand il aura vu trente fois le même mot, dans un contexte chaque fois différent, il se sera mieux assuré de son sens que s’il l’avait vérifié dans la liste de ses différentes significations, qui en général sont trop étroites en regard des variations dues au contexte, et trop vagues en regard des nuances singulières que le contexte fonde dans chaque cas particulier. Certes, tout comme cet apprentissage, l’essai comme forme s’expose à l’erreur ; le prix de son affinité avec l’expérience intellectuelle ouverte, c’est l’absence de certitude que la norme de la pensée établie craint comme la mort.

Theodor Adorno« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954-1958]trad. Sibylle MullerFlammarion1984p. 17
Mode : Lu

L’essai ne rend pas moins mais plutôt plus intense, au contraire, l’influence réciproque de ses concepts dans le processus de l’expérience intellectuelle. Ils ne constituent pas en elle un continuum des opérations, la pensée n’avance pas de manière univoque, mais au contraire les moments sont tissés ensemble comme dans un tapis. C’est du serré de ce tissage que dépend la fécondité des pensées. A vrai dire, celui qui pense ne pense pas, il fait de lui-même le théâtre de l’expérience intellectuelle, sans l’effilocher.

Theodor Adorno« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954-1958]trad. Sibylle MullerFlammarion1984p. 17