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Jean-Christophe Bailly

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Mode : Lu

Cette persistance ou ce retour de l’autonomie du politique (d’une juridiction qui ne soit pas gestion) que le marxisme a cherché à faire consister, la recherche démocratique elle aussi y prétend. Mais entre sa source grecque qui la rassure plus qu’elle ne la soutient et ce qui se dit du contrat depuis Rousseau, rien encore n’a été trouvé qui règle la question. Sans doute cette nature flottante de la définition démocratique appartient-elle à son être le plus propre, mais il n’empêche qu’elle se transforme en limite aussitôt que du réel, sous une forme non seulement non flottante, mais dure et tranchée, lui est asséné. Les diverses formes récurrentes de bonapartisme (et toutes les idéologies de l’État fort ou de l’homme providentiel), le marxisme-léninisme et aussi le fascisme (qui reprend à son compte la forme religieuse du rassemblement) ont été ou sont tour à tour des formes de ce « réel » qui heurte la démocratie et la blesse ou la liquide, mais comme en l’exposant d’abord à sa propre fragilité et à ce que l’on pourrait appeler l’insuffisance (ou la suffisance, bien souvent) de son affirmation. À dire vrai, c’est davantage dans la mémoire de ce qu’elle a eu à subir que dans l’ordre de ce qu’elle réalise, que la démocratie trouve sa ressource la plus puissante. Ici, les pertes sont toujours plus parlantes que les profits. Pourtant, constituer la démocratie en pure mémoire de la perte (ce à quoi beaucoup, semble-t-il, s’emploient) est encore un geste trop pathétique pour que puisse s’y former et s’y inventer la forme proprement démocratique de l’autonomie du politique, cette forme qui serait la forme enfin totalement politique.

Mode : Lu

De ce « commun », le communisme comme son nom l’indique a voulu être l’expression et la légitimité conductrice. En tant qu’il était un tel projet, il échappait aux critères traditionnels de légitimation, révoquant tous les pouvoirs institués, appelant l’humanité à verser en bloc dans le partage. Mais ce projet, malgré toute la violence de rupture qui en accompagne l’éclosion, le communisme ne l’a pas tiré de nulle part. Le communisme non seulement provient de la philosophie, mais provient aussi (ou dérive, ou bifurque à l’intérieur) de toute une tradition qui se confond avec la tradition même de l’Occident, où la recherche d’un « commun » trame depuis l’origine la totalité de l’activité politique et religieuse : tout l’ontothéologique se déverse dans cette quête d’un « commun », dans cette recherche d’une puissance massive de convocation. Le communisme n’apparaît au fond que comme l’effort (démesuré, gauche, brutal) de rabattre les motifs d’une telle convocation dans l’unique rumeur d’une humanité délivrée de la transcendance, ne trouvant plus hors d’elle-même mais en elle-même le tenon de son unité. Le communisme rend effectif dans l’ordre politique le passage qui conduit l’Occident de La Divine Comédie à La Comédie humaine. Ce passage, le capitalisme l’a effectué dans l’ordre économique et social – et ce qu’étudie le livre qu’est Le Capital, c’est le nouveau fonctionnement qui résulte de ce passage et de cette redistribution sauvages – mais le marxisme est le mouvement qui cherche à tirer la conséquence politique logique de cette redistribution.

Mode : Lu

Ce sont les murs qui font les prisons, mais il y a des murs partout. On y accroche ce que l’on veut, certes mais autant qu’à un jeu de construction l’ensemble des murs – la cité – ressemble à un système incohérent de canaux aveugles et vides. La destruction de la rue, du tissu vivant de la ville, est la constante du mode de construction lié au travail moderne. Hausmann, en créant des percées dans Paris inaugura à des fins de répression un style de privation et d’ennui dont les cités-dortoirs sont le lointain et misérable prolongement. L’espace urbain se confond avec le quadrillage policier en même temps qu’il est envahi par des mobiles non humains qui bouleversent son espace. Des quartiers riches aux cités ouvrières de la périphérie, des villes de province à la campagne un style non-architectural se répand, avec ses modèles, ses ersatz, ses cloisons, érodant le sentiment du paysage, aplanissant les différences, détruisant l’intensité vivante des sensations. Ce style, je l’appellerais celui de la geôle, parce qu’il exerce un contrôle permanent sur les mouvements et les déviations, parce qu’il oublie les individus à longer des murs qui leur cachent la véritable perspective de leurs déplacements, tendant à transformer la prodigieuse cartographie nerveuse de leurs mouvements en un dessin monotone axé sur quelques lignes tracées d’avance. Rien n’est plus lamentable que la critique passéiste du décor dans lequel nous vivons, mais il n’en demeure pas moins que la transformation de ce décor telle qu’elle n’est pas voulue par nous tend à l’appauvrissement croissant des données et des stimuli, comme si la beauté – l’espace librement accordé aux mouvements du corps – devenait sous nos yeux un mirage. Qui organise et veut cet appauvrissement ? Personne, sinon là encore une force inorganique inconsciente à l’œuvre derrière les gestes de la société – c’est-à-dire une force totalitaire d’elle-même, sans plan préconçu, ni idéologie qui la détermine, l’idéologie n’étant qu’un effet de cette force. Un architecte comme Le Corbusier pouvait enfermer les gens sans le vouloir, mais au moins la privation spatiale qu’il instaurait était-elle le résultat d’une volonté géométrique, d’un plan de domination mentale sur autrui critiquable en tant que tel mais ayant le mérite d’exister, d’être lisible. Aujourd’hui le plan est invisible, et c’est pourquoi tout a l’air d’aller vite dans tous les sens alors qu’au contraire la pauvreté d’imagination étend ses filets chaque jour un peu plus pesamment, tandis que s’étendent à perte de vue ces zones où l’on souhaite ne pas avoir à vivre que l’on travers à la vitesse de l’oubli entre les fragments de paradis dispersés et improbable.

Jean-Christophe Bailly« Pénombre »Fin de siècle, n° 21975
Mode : Lu

La poésie, en prenant conscience d’elle-même et de son pouvoir, ne se distinguait pas en tant que forme. Au contraire son émancipation était plutôt hors de la forme, non seulement hors des formes obligées de la poésie et de la fiction mais surtout hors du souci formel lui-même. Elle ne définissait rien de littéraire, voire de poétique, mais elle situait dans l’espace vivant un point de rencontre avec la totalité et ce point, tous les moyens pouvaient l’atteindre, pourvu qu’ils ne se perdent pas en eux-mêmes. […] Ce qui restait, ce n’était pas l’éclectisme, encore moins la confection de synthèses habiles, mais un sentiment, celui d’une constance, celui de la présence d’un indéchiffrable qui liait tout.