Mais j’ai toujours eu le sens de ce qu’il faut ou ne faut pas publier, bien que j’aie toujours pensé que publier est une pure folie, sinon même un crime de l’esprit, mieux encore, un crime capital contre l’esprit. Oui, nous ne publions que pour satisfaire notre désir de gloire, pour nulle autre raison, quand ce n’est pas pour la raison encore beaucoup plus vile de l’argent, qui, toutefois, vu les conditions dans lesquelles je suis né, peut être écartée en ce qui me concerne, Dieu merci ! […] Toute publication est une bêtise et une preuve de médiocrité. Faire paraître l’esprit est le plus honteux de tous les crimes et je n’ai pas craint de commettre à plusieurs reprises ce crime le plus honteux de tous. Et ce n’avait même pas été la grossière envie de communiquer, puisque je n’ai jamais voulu me communiquer à quiconque, je n’avais rien à voir avec cela, c’était le pur désir de gloire, rien d’autre.
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Thomas Bernhard
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Un ami, je n’avais jamais voulu en avoir depuis mes vingt ans, où tout à coup je me suis mis à penser par moi-même. Les seuls amis que j’aie sont les morts qui m’ont légué leur littérature, je n’en ai pas d’autres. D’ailleurs, il m’a toujours été difficile rien que d’avoir quelqu’un, alors je ne songe même pas à un mot aussi galvaudé par tout le monde et aussi peu appétissant que le mot d’amitié. Et déjà, très tôt, par périodes je n’ai absolument eu personne, tout le monde avait quelqu’un, moi je n’avais personne, au moins je savais que je n’avais personne, tandis que les autres ne cessaient de prétendre que j’avais quelqu’un, disaient tu as quelqu’un, alors que j’étais pourtant tout à fait sûr de n’avoir personne, et peut-être cette pensée était-elle la pensée décisive, la plus destructrice, de n’avoir besoin de personne. Je me suis persuadé que je n’avais besoin de personne, je m’en persuade encore aujourd’hui. Je n’avais besoin de personne, donc je n’avais personne. Mais nous avons naturellement besoin de quelqu’un, sinon nous devenons inéluctablement tel que je suis devenu : pénible, insupportable, malade, impossible au sens le plus fort du terme. J’ai toujours cru ne pouvoir accomplir mon travail de l’esprit qu’entièrement seul, sans personne, ce qui devait se révéler une erreur, mais que nous ayons vraiment besoin de quelqu’un, c’est aussi une erreur, pour cela nous avons besoin de quelqu’un et nous n’avons besoin de personne, et tantôt nous avons besoin de quelqu’un en même temps que nous n’avons besoin de personne, cette chose la plus absurde de toutes, à présent je m’en suis de nouveau rendu compte ces jours-ci ; jamais, à aucun moment, nous ne savons si nous avons besoin de quelqu’un ou si nous n’avons besoin de personne ou si nous avons besoin en même temps de quelqu’un et de personne, et parce que jamais, au grand jamais, nous ne savons ce dont nous avons effectivement besoin, nous sommes malheureux et, dès lors, incapables de commencer un travail de l’esprit au moment où nous le voulons, au moment où cela nous paraît indiqué.
Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs,
Il n’y a rien à célébrer, rien à condamner, rien à dénoncer, mais il y a beaucoup de choses dérisoires ; tout est dérisoire quand on songe à la mort.
On traverse l’existence, affecté, inaffecté, on entre en scène et on la quitte, tout est interchangeable, plus ou moins bien rôdé au grand magasin d’accessoires qu’est l’État : erreur ! Ce qu’on voit : un peuple qui ne se doute de rien, un beau pays – des pères morts ou consciencieusement dénués de conscience, des gens dans la simplicité et la bassesse, la pauvreté de leurs besoins… Rien que des antécédents hautement philosophiques, et insupportables. Les époques sont insanes, le démoniaque en nous est un éternel cachot patriotique, au fond duquel la bêtise et la brutalité nous sont devenues les éléments de notre détresse quotidienne. L’État est une structure condamnée à l’échec permanent, le peuple une structure perpétuellement condamnée à l’infamie et à l’indigence d’esprit. La vie est désespérance, à laquelle s’adossent les philosophies, mais qui en fin de compte condamne tout à la folie.
Nous sommes autrichiens, nous sommes apathiques ; nous sommes la vie en tant que désintérêt généralisé pour la vie, nous sommes, dans le processus de la nature, la mégalomanie pour toute perspective d’avenir.
Nous n’avons rien à dire, si ce n’est que nous sommes pitoyables, adonnés par imagination à une monotonie philosophico-économico-mécanique.
Moyens à fin de déchéance, créatures d’agonie, tout s’explique à nous et nous ne comprenons rien. Nous peuplons un traumatisme, nous avons peur, à juste titre nous avons peur, car nous apercevons déjà, bien que confusément, à l’arrière-plan : les géants de l’angoisse.
Ce que nous pensons l’a déjà été pour nous, ce que nous ressentons est chaotique, ce que nous sommes reste obscur.
Nous n’avons pas à avoir honte, mais nous ne sommes rien non plus et ne méritons que le chaos.
En mon nom et au nom des personnes distinguées en même temps que moi par ce jury, je remercie très expressément tous ceux ici présents.
Verehrter Herr Minister, verehrte Anwesende,
es ist nichts zu loben, nichts zu verdammen, nichts anzuklagen, aber es ist vieles lächerlich ; es ist alles lächerlich, wenn man an den Tod denkt.
Man geht durch das Leben, beeindruckt, unbeeindruckt, durch die Szene, alles ist austauschbar, im Requisitenstaat besser oder schlechter geschult : ein Irrtum ! Man begreift : ein ahnungsloses Volk, ein schönes Land - es sind tote
oder gewissenhaft gewissenlose Väter, Menschen mit der Einfachheit und der Niedertracht, mit der Armut ihrer Bedürfnisse… Es ist alles eine zuhöchst philosophische und unerträgliche Vorgeschichte. Die Zeitalter sind schwachsinnig, das Dämonische in uns ein immerwährender vaterländíscher Kerker, in dem die Elemente der Dummheit und der Rücksichtslosigkeit zur tagtäglichen Notdurft geworden sind. Der Staat ist ein Gebilde, das fortwährend zum Scheitern, das Volk ein solches, das ununterbrochen zur Infamie und zur Geistesschwäche verurteilt ist.
Das Leben Hoffnungslosigkeit, an die sích die Philosophien anlehnen, in welcher alles letztenendes verrückt werden muß.
Wir sind Österreicher, wir sind apathisch ; wir sind das Leben als das gemeine Desinteresse am Leben, wir sind in dem Prozeß der Natur der Größenwahn-Sinn als Zukunft. Wir haben nichts zu berichten, als daß wir erbärmlich sind
durch Einbildungskraft einer philosophisch-ökonomisch-mechanischen Monotonie verfallen.
Mittel zum Zwecke des Niedergangs, Geschöpfe der Agonie, erklärt sich uns alles, verstehen wir nichts. Wir bevölkern ein Trauma, wir fürchten uns, wir haben ein Recht, uns zu fürchten, wir sehen schon, wenn auch undeutlich im Hintergrund : die Riesen der Angst.
Was wir denken, ist nachgedacht, was wir empfinden, ist chaotisch, was wir sind, ist unklar.
Wir brauchen, uns nicht zu schämen, aber wir sind auch nichts und wir verdienen nichts als das Chaos.
Ich danke in meinem und im Namen der hier mit mir Ausgezeichneten, dieser Jury, ganz ausdrücklich allen Anwesenden.
Honored Minister, honored guests,
There is nothing to praise, nothing to damn, nothing to accuse, but much that is absurd, indeed it is all absurd, when one thinks about death.
We go through life impressed, unimpressed, we cross the scene, everything is interchangeable, we have been schooled more or less effectively in a state where everything is mere props : but it is all an error ! We understand : a clueless people, a beautiful country — there are dead fathers or fathers conscientiously without conscience, straightforwardly despicable in the raw basics of their needs … it all makes for a past history that is philosophically significant and unendurable. Our era is feebleminded, the demonic in us a perpetual national prison in which the elements of stupidity and thoughtlessness have become a daily need. The state is a construct eternally on the verge of foundering, the people one that is endlessly condemned to infamy and feeblemindedness, life a state of hopelessness in every philosophy and which will end in universal madness.
We’re Austrian, we’re apathetic, our lives evince the basest disinterest in life, in the workings of nature we represent the future as megalomania.
We have nothing to report except that we are pitiful, brought down by all the imaginative powers of an amalgam of philosophical, economic, and machine-driven monotony.
Means to an end when that end is destruction, creatures of agony, everything is explained to us and we understand nothing. We populate a trauma, we are frightened, we have the right to be frightened, we can already see in the background the dim shapes of the giants of fear.
What we think is secondhand, what we experience is chaotic, what we are is unclear.
We don’t have to be ashamed, but we are nothing, and we earn nothing but chaos.
In my name and in the name of those here who have also been selected by this jury, I thank all of you.
Les desserts ont toujours
été ton fort
Veau boeuf porc
finissaient toujours
en catastrophe rôtie et panée
La mère ne savait pas faire la cuisine
elle détestait la cuisine
Mais comme en attendant tu as cuisiné
RITTER
Elle ne l’a que re-cuisiné
VOSS
ce que tu as re-cuisiné
c’est loin d’être mauvais
Thomas Bernhard, Déjeuner chez Wittgenstein
je suis l’incommode
je suis celle qui énerve
je ne sais même pas faire la cuisine
même recuisiner je ne sais pas le faire
Nos petits déjeuners rien
n’a changé depuis vingt ans
depuis trente ans rien
nous tartinons depuis trente ans
la même chose sur le même pain
et nous buvons le même thé en plus
tu ne trouves pas
que nous devrions nous suicider
uniquement à cause de se fait
et ensuite le chantage norvégien
la cabane en rondins soi-disant projet contre lui-même
Fétichisme des toilettes d’été
il me l’a jeté à la figure