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Olivier Cadiot

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Mode : Lu

Pendant que je roulais avec le corps de mon frère, en train de se décomposer légèrement, tous deux trimbalés sur l’autoroute, j’écoutais l’Incarnatus est de la plus belle des messes de Haydn. Ce petit bout de musique chantée prétendait opérer en quelques minutes un miracle : Et homo factus est. Un homme ? Une femme ? Un être humain prend corps devant nous. Et par paliers, ça s’incarne, c’est fait. Ça n’arrête pas de naître, des fleurs s’ouvrent en accéléré, la peau se construit et les yeux s’ouvrent. Ça se fabrique sous nos yeux.

Ça donne des forces. Il faut au moins trois voix entrelacées pour réussir ce prodige. Surenchérir dans l’aigu, attaquer à l’ultrabasse sur le flanc gauche, revenir au centre pour se frayer un nouveau chemin inédit. On dirait que la musique cherche une issue — comme l’eau qui s’insinue dans la moindre fente et profite de déclivités minuscules pour se transformer en petits torrents. À force d’explorations, elle touche successivement des points comme on le fait avec un corps que l’on soigne en le perçant d’aiguilles. On dirait qu’une zone a été isolée par les notes qui précèdent, comme si vous exploriez l’ensemble d’un être en réservant un endroit — cette zone finira par crier pour qu’on la touche

Ici.

Encore !

Quelle obstination. La musique nous prend par la main. Elle exécute son programme les yeux fermés — elle, au moins, connaît sa fin. Elle s’accorde parfaitement avec le paysage déroulé par la vitre. Elle sait que ça marche toujours. C’est son métier.

La nuit, avec un peu d’entraînement, je peux me glisser dans cette scène sans trop d’efforts. J’y reviens à volonté. Je peux même emprunter mon corps d’avant ; il suffit de quelques points d’appui : le contact du bois du cercueil, la chaleur extrême par la vitre abaissée, la chemise blanche aux manches relevées, les deux hommes en noir silencieux à l’avant — et cette musique en boucle : Et homo factus est. Un homme ? Une femme ? Un être humain prend corps devant nous. Et par paliers, ça s’incarne, ça se compose, c’est fait.

Ça naît.

C’est le monde à l’envers, ça n’arrête pas de naître, des fleurs s’ouvrent en accéléré, la peau se construit et les yeux s’ouvrent. Ça recommence.

Mais, déception. À la fin du morceau, notre enfant est déjà mort : et passus, et passus, ça y est, en un clin d’œil, le voilà déjà disparu. Fabriqué si vite et passé en cinq minutes ?

Il faut réécouter ça du début.

Pendant cinq cents kilomètres, je revenais en arrière. J’avais heureusement l’appareil pour ça. Un des premiers walkman. La touche repeat n’existait pas encore — on ne pouvait pas sauter de plage en plage, ni susurrer un ordre pour envoyer le son. Survivait une bande magnétique, mais réduite, devenue presque un jouet si délicatement installé dans son coffret en plastique coloré. Nous voilà, comme toujours,dans un drôle de moment de l’histoire.

On devait se plier au rewind : je m’entraînais si bien à cette manipulation que je tombais, presque à chaque fois, pile au début. À force de repartir en arrière, on ne sait plus comment ça commence. Comment ça finit ? Ça naît et ça meurt, on se retrouve au milieu, c’est sans fin, c’est la vie — il semblerait que c’est ça. On ne savait plus qui était mort… et quand. Cela faisait comme un plateau, soudain, quand on est épuisé dans une pente, un moment de paix. À force les événements font masse. La mélodie se pose, indépendante, une machine pour elle-même. Ouf, plus de responsabilité.

On respire.

Qui est mort et quand ?

Heureusement que je réfléchis le plus souvent à voix basse. Et heureusement que les deux hommes ne m’entendent pas. Dans cet habitacle, ce serait déplacé. Je garde mes pensées pour moi. On roule. Il fait vraiment chaud. Au bout de quelques centaines de kilomètres, on commence à prendre ses aises. Les croque-morts s’arrêtèrent au restoroute. Par politesse, on essaye de les dérider en parlant d’autre chose. Il fait une chaleur de plomb. On dirait un tarmac noir et blanc à Dallas en 1960 — il est vrai que la trombine fuselée de l’engin, les chemises immaculées et les visages rasés de près y sont sans doute pour quelque chose. La différence de taille qui rendait la chose moins mythologique, c’est qu’on ne fonçait pas vers Saturne en traversant des trous noirs, mais vers la très petite ville de Sainte-Maure, en Touraine, pile au milieu du voyage, 250 kilomètres, depuis la porte d’Orléans — par la nationale ou la première version de l’autoroute qui, à cet endroit, au milieu des années 70, longeait un mur immense, avec des pans effondrés, envahis de lierre noir.

Mode : Lu

Le but n’est pas de redonner ses lettres de noblesse à l’écriture, mais de les lui enlever, de la soustraire aux critères qui commandent, d’autant mieux qu’ils restent implicites, sa crtique et sa production : Produits Industriels de Fiction ou Artisanat Local de Poésie.
Objets verbaux non identifiés Dans un fictif premier temps, pour essayer d’échapper à cette fausse alternative, on a intérêt à se fabriquer des objets. Il faut que quelque chose arrête, que quelque chose objecte. Des objets-freins. Plutôt que d’un appel du vide (dont il n’y a rien à dire à moins de verser dans une pénible mystique de l’écritrure), partir d’un rejet du plein et du disponible. On n’écrit pas avec du donné ou des données. La matière, la chose même trouvée telle quelle, le cru est un mythe. On l’évoque soit par vantardise, soit à des fins d’intimidation. Ce dont la fiction a besoin, c’est un matériau de construction spécifique : des boules de sensations-pensées-formes. Des calculs, des nids d’hirondelles. On peut les appeler Objets, parce qu’ils sont manufacturés, et qu’ils doivent pour servir être tous de niveau. Pâte durcie en briques et bois taillé en pions, homothétiques et agençables. Non seulement ils réulstent déjà d’un travail, mais ils ne seront que des chevilles ouvrières transitoires, peu visibles. Car leur nature n’est rien d’autre que leur fonction, et seule la fantaisie donne corps provisoire à ces instruments de fiction.
À quoi ressemblent-ils ? Leur première caractéristique, c’est d’être nés dans le chaos, ’un amalgame : très hétérogènes, très tassés. Plus que des contours lisses et familiers, ces agglutinations, sensibles-affectives-langagières, sont des sortes de monstres. Monstres de fidélité, des Objets verbaux non identifiés. Fidèles à la matière hétérogène qui les remplit, fidèles à la circonstance, à l’accident de leur naissance. « Limonade, tout était si infini » : on se retrouve avec des profils fuyants qui attendent qu’on les élise. Ou, lorsqu’on fait entrer de brefs souvenirs d’enfance sans les diluer dans la fausse linéarité d’un mémoire, ils cassent la porte comme des boulets. Ils sont à la fois compactés, amballés, et refermés sur soi, autarciques. Plutôt que des créactions, ces Objets sont des captures. On les reconnaît à un choc. Si l’on s’y arrête, on pourrait croire que l’on a affaire au réel – singularité kidnappée, mouvement gelé, métal fondu répandu durci. Formes-contenus fragiles incommodes.
On en voit déjà les traces dans les marges des Lagarde et Michard. Pseudo-personnages construits autour d’un noyau composite, monstres résultant de la greffe de membres dépareillés. Charlus n’est pas tant une aberration psychologique qu’un corps cousu de fils apparents, un littéral homme à clés, un fils de Frankenstein. Molloy n’est pas tant un caractère (« le désespéré ») que le résultat d’une opération, addiction ou soustraction, en tout cas mutilante = le Molloy de Gaber + plus le Molloy de Youdi – Mollose. On peut aussi les apercevoir dans les lacunes de la glose poétique. Images dont la force est de conserver leur hétérogénéité, leur bizarrerie mnémotechnique, leur archaïsme en réduction (voir la taxinomie de Valère Novarina). L’Hortense de Roubaud version littérale, non encore littéraire.
…
Les Objets peuvent aussi bien être des trouvailles que des lieux communs, aussi bien des agglomérats inédits que des bouts surcodés, aussi bien une bizarrerie ou un accident syntaxique qu’une phrase morte qu’on exhume.
Cette dernière variété, sans singularité apparente, oblige à anticiper brièvement sur les méthodes en question. Qu’est-ce qui distingue un lieu commun transformé en Objet d’un simple poncif ? Un stéréotype virtuel d’un stéréotype épuisé ? Un ready-made de son contenu matériel ? Comme la méthode du ready-made consiste à faire une chose singulière avec un produit de série tout en conjurant le fantôme de l’origine, la méthode du cut-up consiste à donner une seconde vie, juste en les déplaçant, à des membres de texte déjà nécrosés. La grande différence, entre le stéréotype littéraire navrant et l’usage libre des stéréotypes, réside dans la littéralité – ça va sans dire. On peut croire découvrir des Objets non identifiés et reformuler des poncifs implicites : on retombe alors dans ses représentations au passé dépassé. On peut au contrait prélever des clichés tels quels, et les traiter comme des séquences de signes littérales : Objets libres.

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6. L’ÎLE, GÉNÉRALITÉS.

Les roches apparaissent à nu dans les montagnes. Certaines ne contiennent pas de trace d’êtres vivants. D’autres ne contiennent que des débris ou des corps entiers d’animaux ou de plantes. Les eaux traversent le sol et s’enfoncent à une grande profondeur. Si on creuse un puits on trouve les animaux les plus petits dont les squelettes tombent en myriade au fond de la terre.

Dans l’île la respiration est un phénomène général. L’eau qui tombe sur le sol provient des nuages. Ceux-ci, refroidis au contact des montagnes se condensent et donnent de la neige ou de la pluie qui coule sur le sol. L’eau y pénètre et en resurgit par les sources qui s’écoulent jusqu’à la mer dont une partie s’évapore pour former des nuages qui refroidissent au contact des montagnes et donnent de la pluie.

Une plante entière arrachée au sol se fane rapidement parce que la quantité d’eau rejetée par les végétaux est considérable. Un hectare de prairie perdra 1 million de litres d’eau en un trimestre. Mais pendant ce temps la plante va capter des substances dans la lumière que vont manger les animaux. Les cadavres seront ensuite dévorés par les insectes comme les branches mortes et les feuilles tombées pour donner des formes gazeuses qui seront respirées à leur tour. La prairie respirant ses morts comme l’eau qui tombe sur le sol pénètre et en resurgit par les sources qui s’écoulent jusqu’à la mer dont une partie s’évapore pour former des nuages qui refroidissent au contact des montagnes et donnent de la pluie.

Les plantes ne contiennent pas de trace d’êtres vivants. Si on creuse un puits on trouve les animaux tout au fond qui produisent après leur mort une combustion lente qui remontant à la surface capture les formes déjà gazeuses des insectes branches mortes feuilles ou corps entiers d’animaux abandonnés la prairie respirant ses morts comme l’eau qui tombe sur le sol provient des nuages qui se condensent comme les végétaux respirent et donnent de la neige ou de la pluie qui coule sur le sol où l’eau qui pénètre se mélange aux débris et aux corps entiers des animaux ou des plantes engloutis qui respirant à leur tour s’évaporent jusqu’à la surface où là déjà devenus branches mortes feuilles corps débris d’insectes disparaissent à nouveau comme l’eau resurgit d’une source s’écoule jusqu’à la mer et s’évapore pour former des nuages qui se refroidissent au contact des montagnes et donnent de la pluie.

Mode : Lu

La première personne est d’abord une manière de dire : présent — comme on dit « présent » en classe, au moment de l’appel. Allow me to introduce myself. Or il a fallu que je gagne mon présent. J’ai été élevé à l’idée de la discrétion, nourri au Beckett ou au Bartleby… Mais j’ai bien dû constater ce que cela pouvait produire de rhétorique, de posture, de prêchi-prêcha. Ça finit par donner du basique ressassé. Le majeur du mineur. Il y a là un problème qu’il faudrait examiner dans tous les arts, dans toutes les dimensions politiques et humaines : comment, à un moment donné, une idée magnifique passe de l’autre côté, comment une idée bienfaitrice devient une idée idiote.
Pour moi, les choses s’inversent au moment de L’art poetic’. J’y exécute le programme de la disparition, mais d’une certaine manière, je sors du littéraire, et c’est loin d’être fini. Mais curieusement, à partir de là, je suis sauvé, j’ai fait mon chemin de Damas. Je me suis mis de l’autre côté de la langue. J’aurai donc mis quinze ans, avant de publier, à me débarrasser de tout ce verbiage sur « la littérature », à me désurmoïser — paradoxe : à désurmoïser l’idée de disparaître, l’idée d’être un sous-moi. À bas la tyrannie de l’effacement ! C’est ça mon sujet.

Olivier Cadiot« Cap au mieux (entretien avec Philippe Mangeot & Pierre Zaoui) »vol. 45Vacarme, n° 42008p. 4-12lien
Mode : Lu

D’où la nécessité de faire autre chose : attaquons la métaphore avec ses propres armes, envoyez un virus d’image dans l’imagerie. Ça fait des bulles. Cuisine gazeuze, je lis ça sur un menu : Marshmallow de parmesan, Lait électrique, Caviar sphérique de melon, Truffe-nitro coulant de pistache, Soupe d’huile d’olive à l’orange sanguine, Nitro-pâte de fruit de ramarillo, Morphings de patate. Plat du jour : Métonymie heureuse. Et à volonté.

Olivier Cadiot« Cap au mieux (entretien avec Philippe Mangeot & Pierre Zaoui) »vol. 45Vacarme, n° 42008p. 4-12