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Pierre Dumont (de Monteux)

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Mode : Lu

Idée fixe

Contrairement à ce qui se passe dans le mentisme, l’idée dont il s’agit s’implante dans le front comme un clou dans le mur ; elle est toujours là… c’est la tache e sang qui renaît sans cesse sous la main homicide de Macbeth ! Elle le symptôme dominant et obligé de la nostalgie, de la monomanie homicide et de la plupart des suicides ; elle est l’élément des déterminations criminelles et celui, parfois, des grandes découvertes.

J’ai vécu dans l’intimité d’un savant fort redoutable sur le terrain de la dialectique, qui finit par m’avouer que toutes les fois qu’il se faisant les ongles des orteils, il lui partait du front une multitude de fils qui s’étendaient aux extrémités de ses pieds ; fils d’autant plus nombreux que les ciseaux avaient empiété sur le corps de l’ongle. À mesure que celui-ci poussait, l’hallucination diminuait, puis disparaissait. Mr. X… savait très bien qu’il ne s’agissait là que d’une chimère, mais cette chimère l’obsédait, et, par-dessus tout, le mortifiait en ne lui laissant, pendant une dizaine de jours, ni repos ni trêve. C’est dans la soirée du 4 novembres 1856 qu’il me fit cette confession ; avant de la faire, il éteignit sa lampe pour me dissimuler une partie de sa honte. Bossuet, ce cerveau si ferme et si saturé de génie, eut à supporter, dans les derniers temps de sa vie, ce genre de fixité. Sa mémoire était, en dépit de lui-même, sans cesse occupée des Odes d’Horace. Il ne pouvait songer à autre chose, il s’en plaignait à ses amis, et se faisait lire les vers du poëte pour alléger la peine que lui causait cette nécessité intellectuelle.

[…]

L’idée dont je parle a sa plus grande importunité durant la nuit, car alors on la sent plus épineuse et on la voit, sans reflet d’aucune autre, comme Damoclès voyait l’épée du tyran de Syracuse. Ce qu’il y a à noter, c’est que cette fixité n’a pas toujours lieu pendant le sommeil : chez moi, du moins, elle n’envahissait le rêve que de loin en loin. Mes moyens pour la mitiger étaient de chantonner, de déclamer les passages les plus vigoureux de nos auteurs tragiques, de lire les mots successifs d’un dictionnaire afin d’accabler, par superstition, celui dont le sens me torturait. Enfin, quand je ne pouvais ni lire, ni me souvenir, je tirais de fines mèches de cheveux en vue de diriger mon attention sur le mal que me produisait un tel manège. Oh ! misère ! archi-misère ! J’ai dit, dans les premières pages du présent livre, les ressources que je mettais en œuvre pendant la journée afin d’écarter ce symptôme. La seule chose qui puisse le modifier, le suspendre et même l’anéantir, c’est la venue instantanée d’une personne qui nous est chère.

Il m’arrivait quelquefois d’avoir affaire à deux idées qui se faisaient si bien équilibre que je ne pouvais en choisir une pour supplanter l’autre. C’est ce qu’éprouvent ceux de mes pauvres prisonniers [Dumont est à cette époque médecin en prison, ndr] qui se savent portés sur le tableau des grâces ; ils sont ballottés entre le oui et le non ; c’est-à-dire entre la continuation de leur esclavage et la liberté, le désespoir et l’espérance !… lutte abominable à laquelle j’en ai vu succomber !

Voici une remarque qui m’est propre et que j’insère en raison de la valeur pratique que je lui attribue. Mr de X… appartenait à la haute aristocratie et possédait plus de cent mille livres de rentes pour soutenir l’éclat de son blason. Marié depuis six ans, il n’avait pu se procurer qu’un seul enfant, et encore était-ce une fille ! Le jeune ménage fut affecté de cette peine que le bon Dieu, dans sa justice, ne manque pas d’envoyer à la plupart de ceux qui, étant dans cette condition, ont un nom et une fortune à transmettre ; il lui fallait un héritier… Le mari me dit un jour avec un peu d’embarras : « Docteur, que pourrais-je donc bien faire pour donner un enfant de plus à ma femme ?… » Je souris et marmottai : « Mais il faut, il faut… — Pardieu ! riposta-t-il, soyez assuré que je… — Eh, monsieur le Comte, faites beaucoup moins… et, par-dessus tout, faites en sorte que votre compagne se dégage de la constante préoccupation que vous accusez ; car, à mon sens, cette préoccupation constitue un véritable élément de stérilité. » Je faisais là l’application de mon expérience en ce qui regarde les productions de la pensée, puisque j’étais sous le coup de cette vérité que plus je cherchais à venir à bout d’une œuvre de l’esprit, si minime qu’elle fût, et plus je m’éloignais de sa réalisation. Je conseillai une séparation de quelques mois, des bains de mer, beaucoup de distractions prises de part et d’autre. M. de X… ne tarda pas à entonner le Nunc dimittis.

Sous tous les rapports ont doit se défier de l’idée fixe, si douce qu’elle puisse quelquefois se présenter. […]

Chique nerveuse

L’idée fixe est susceptible de transformation et de déplacement. Elle siégeait tout à l’heure sous le front, et, par une métastase, la voilà sur la langue, obligeant celle-ci à répéter continuellement, ou à peu près, le mot qui la représente. À ce phénomène en survient un autre, que je n’ai vu désigné en aucun ouvrage du genre ; c’est-à-dire que le mot, d’abstrait qu’il était, semble se matérialiser et produit la sensation que déterminerait, je suppose, le noyau d’une cerise conservée dans la bouche après l’avoir dépouillé de sa pulpe. C’est ce que je nomme la chique nerveuse. Aujourd’hui, je ne me trouve que rarement soumis à cette aberration ; quand elle me surprend, c’est comme avant-courrière d’un accès de spleen. J’ai, en 1861, répété involontairement pendant trois jours le nom de M. Pitre-Chevalier, que j’avais rencontré descendant du château. Ce phénomène me saisit en apprenant l’accident de voiture qui avait failli tuer cet homme de lettres en s’en retournant à Paris et que je venais de voir au Mont-Saint-Michel. De semblables mots n’ont rien de pénible, si ce n’est en ce qu’ils témoignent d’une irrégularité physiologique ; tandis qu’il n’en est pas de même à l’égard de ceux qui expriment mes plus grands objets de notre répugnance. Ceux-ci retentissent dans l’universalité de nos sensations : tels sont, ou ont été pour moi : folie, suicide, tétanos, rage, épilepsie, cécité, mort.

À l’époque dont je parle, mon mauvais génie ne se bornait pas à me tracasser au moyen d’un seul mot ; il m’imposait des phrases entières. Un homme de mon voisinage venait de se marier en délaissant une jeune fille qu’il avait trompée ainsi que l’enfant qui était né de leur commerce. Ce trait de félonie, malheureusement si commun et si impuni, avait donné lieu à une scène populaire que j’approuvais tant elle me semblait légitime. Or, ce distique de Victor Hugo me revenant à la pensée, je le répétai à tout instant durant près de trois semaines.

Ah ! n’insultez jamais une femme qui tombe…
Qui sait sous quel fardeau sa pauvre âme succombe !…

Eh bien, mes maîtres, que dites-vous de ces vétilles, de ces minuties dont le mécanisme échappe à votre investigation tout autant que les plus effrayants et les plus mortels désordres ? Pour ceux-ci comme pour les autres, mieux vaut s’en tenir à l’avis de Rabelais, qui est : de « se aller frotter le cul aux panicauts, » plutôt que de se morfondre sur de pareils mystères. Ne vous demandez pas comment cela peut être ; reconnaissez – c’est tout ce que je sollicite – que cela EST, et faites-en part à vos disciples. […]

Mode : Lu

Le remous, la confusion désordonnée dans laquelle était entrée la circulation encéphalique – sans qu’il en résultât, ô mystère ! la moindre atteinte portée au consensus – eût (sic) donc pour effet d’ôter à mon attention la faculté de se maintenir ; et, à mes idées, celle de se reproduire d’une façon matérielle : c’est ce que je désignerai dorénavant par le mot dysgraphie. J’avais été surpris et renversé plume en main, sur le champ de l’étude ; il en résultait que chaque fois que je me mettais à écrire, cette difficulté se reproduisait, secondée, d’un côté, par la réalité de l’affection ; de l’autre, par la crainte qu’amenait le souvenir des arrêts précédents. Ainsi, l’imagination et la névrose, agissant de concert, me plaçaient dans une dépendance dont aucun pouvoir n’aurait pu m’arracher.

Je sentais le moi intellectuel restreint dans son action et dans son développement matériel, comme l’aurait été, par exemple, le génie musical de Paganini, si, durant l’exécution d’un solo, les doigts de ce maître s’étaient paralysés, ou si l’on était venu poser la main sur les cordes de son violon. Dans cette supposition, n’est-il pas hors de doute que les notes conçues et harmoniquement enchaînées dans la tête de l’artiste auraient été perdues pour les assistants, mais que, dans la réalité, elles se seraient continuées dans sa conscience ?

Voilà ce que je puis dire de plus exact pour faire entrevoir les phénomènes dont il s’agit, lesquels tiennent à des mystères dont l’admission est à l’état latent chez un grand nombre de mes confrères… Ainsi, notre volonté n’est pas toujours desservie par des organes qui, souvent réfractaires à l’état normal, le sont bien davantage à l’état de maladie. C’est donc à tort que quelquefois on reproche à un sourd de n’entendre que quand il le veut, et à un malade frappé de cécité intermittente de ne voir que selon son caprice.

Dès que la fatigue se produisait, et elle arrivait vite, il se faisait un mouvement général dans ma tête ; celle-ci s’échauffait, se resserrait dans sa partie antérieure comme si elle eût été soumise à l’action d’un étau. L’ensemble de mes idées était à l’état d’un mobilier qu’on déchargerait pêle-mêle dans un salon afin d’y être placé selon les règles du discernement et du goût. N’est-il pas vrai que le tapissier, chargé de cette besogne, ne s’en tirerait qu’à la condition d’avoir ses coudées franches et son œil libre ? Eh bien, dans les efforts que je tenais pour asseoir chaque idée à sa place et rétablir l’ordre mental, ma volonté se brisait contre l’obstacle ! au lieu d’une révolte locale, j’avais une révolte générale ; car, l’estomac, le cœur, les ramifications nerveuses des membres attestaient la complexité de l’insubordination. En conséquence, j’avais des palpitations, des nausées, des élancements dans les bras, un refroidissement gradué dans les jambes ; quelquefois même j’ai été surpris par un véritable état de catalepsie qui se dissipait au bout de quelques secondes. Montaigne, qui avait éprouvé un échantillon de l’aiguillette organique, mais sous d’autres formes et à un degré non morbide, a dit : « Ce que je fais naturellement, si je m’ordonne de le faire par une expresse et prescrite ordonnance, je ne sçay plus le faire. Cette tyrannie rebute mes membres… il se croupissent d’esfroy et de despit !!! »

[…]

Joubert a écrit qu’« il est des esprits dont on peut dire : il y fait clair ; et d’autres dont on peu dire : il y fait chaud. Selon le même écrivain, il est aussi des hommes qui ont trop de pensées pour leur santé ; elles les tourmentent. C’est précisément le cas où je me trouvais. Lorsqu’une idée s’emparait de moi, elle était escortée de tous ses attributs, de tous ses rapports, de tout ce qui lui était analogue. Accablé par cette multitude d’éléments, qui me traversaient le cerveau dans des directions entrecroisées, je ressemblais à un vertigineux qui, ne pouvait supporter le spectacle d’un large horizon, se voit forcé à détourner son regard, sous peine de défaillance !… Je faisais mille efforts pour me débarrasser de cette fécondité importune, toute pareille à ces enfants dont parle Ezéchiel, qui, arrivés au temps de leur naissance, ne trouvaient pas dans le sein de leur mère la force de l’enfantement. Parvenais-je à la dissiper, je sentais un vide mental, un étonnement amer. C’est quelque chose de semblable qu’éprouverait un sculpteur si, jetant son bronze en ébullition dans le moule où son génie le dessine, il voyait fondre le moule et se disperser le métal ! Ce n’est que durant l’espace d’un clin d’œil qu’il m’était donné de penser en grand et d’envisager, avec souffrance, cette situation si heureuse que Leibnitz (sic) a désignée par ces morts : perceptio cum reflexione conjuncta.

Lorsque, malgré moi, je retournais à mon sujet, la prévision que j’allais rencontrer les mêmes difficultés – ainsi que je l’ai dit au précédent chapitre – suffisait pour les ramener. J’étais dans la préoccupation de ne pouvoir faire ce que je désirais ou ce qui m’était imposé. Je ne trouvais un peu de repos qu’après avoir consigné mes idées sur le papier et les avoir accolées avec d’autres leur faisant cortège ; jusque-là elles m’étaient un épouvantail ! Il aurait fallu, pour que je pusse en profiter, un moyen de configuration instantané, subtil comme la lumière ; alors elles n’auraient pas perdu leur richesse et les allures brillantes de leur origine. Ce n’était, et ce n’est encore, finalement, que par des excès de volition qu’il m’est permis de les ressaisir, si ce n’est tout entières, du moins en quantité suffisante pour satisfaire à cette ambition particulière que Lamartine a désignée en ces termes : « L’homme se tourmente jusqu’à ce qu’il ait produit au dehors ce qui le travaille au-dedans. Sa parole écrite est comme un miroir dont il a besoin pour s’assurer qu’il existe. »

Je vais dire par quel mécanisme, par quelle patiente inouïe je parvenais à atteindre quelques portions de mon but ; et, ce que je fais alors, il m’arrive de le faire encore. Je repasse, je retourne, je mâche une phrase jusqu’à ce qu’elle ait perdu tout désaccord entre les mots qui la constituent, et que j’aie rattrapé, autant que possible, sa vigueur première, sa coloration, ses tintements harmoniques ; enfin, jusqu’à ce que j’aie donné à ce vêtement de l’idée le degré de coquetterie dont il a besoin pour être bienvenu au lecteur. Ce travail est interrompu à chaque instant pour faire des recherches historiques ou grammaticales ; car ma mémoire me sert horriblement mal, et je tiens à l’exactitude de la vérité avec le scrupule d’un fanatique. Le résultat obtenu, je ressens une satisfaction comparable à celle que nous vaut la coaptation chirurgicale lorsqu’après des tentatives longues et répétées, nous avons réduit une partie luxée ; ce n’est que par hasard, et rarement, qu’il m’est donné d’obtenir, créé de toute pièce, une période qui soit à ma guise. Presque toutes m’entraînent à une révision postérieure pour peser, en dernier ressort, chaque expression d’après sa valeur picturale et logique.

Mode : Lu

Je subis l’effervescence intellectuelle connue sous le nom de mentisme.

[…]

Dans la fièvre vous êtes en proie à une foule d’erreurs touchant les personnes et les choses ; vous n’avez plus conscience du temps ; vous exagérez les distances ; vous subissez, automatiquement, le spectacle d’une fantasmagorie interne qui, d’une manière vague, vous fatigue, vous obsède ou vous récrée ; en un mot c’est le délire. Dans le mentisme, il n’y a pour le moi, ni aberration, ni désordre ; seulement, nous voyons, avec un sentiment très net, des pensées qui nous sont étrangères, que nous ne connaissons pas comme nôtres, et qui, s’étant comme introduites du dehors, pullulent, se meuvent avec la plus grande rapidité… Je hasarderai cette figure en disant qu’elles sont une seconde vue en état de strabisme.

[…]

Lorsque ces pensées intruses sont en exaltation, c’est alors qu’on sent la braise allumée ; mais lorsqu’elles sont calmes, elles se réduisent dans leur multiplicité, de telle sorte qu’il n’en est plus que quelques-unes qui discutent, prédisent, projettent sans tenir compte du maître du logis. Se remuent-elles ? alors elles traversent la tête en décrivant des lignes brisées comme le font des oiseaux tranquillement enfermés dans une cage. Cette comparaison donnée, j’ajoute : – Effarouchez les oiseaux et vous aurez l’approximation du mentisme élevé à sa plus haute portée.

[…]

Encore une fois, ces étrangetés vous arrivent, et vous les subissez en sachant bien que vous n’avez pas la fièvre, que vous n’avez pris aucune liqueur capable de les engendrer ; ce qui fait qu’elles ont un caractère tout particulier pour le consensus ; et au lieu de pouvoir jamais vous charmer, elles ne cessent de vous importuner d’une douleur profonde. […] Dans la condition que je décris l’âme, est engoissée proportionnellement au degré de passivité qu’elle endure, parce que les phénomènes qui se produisent dans son habitacle y sont engendrés sans sa coopération, au mépris de sa volonté, de sa puissance, et qu’elle les considère comme une invasion de la folie… Ce n’est pas cela, cependant, car elle n’est point l’agent scénique, elle n’en est que la spectatrice forcée.

J’insiste sur la distinction qu’il convient de faire entre l’intégrité d’une part et l’aberration de l’autre. Celle-ci existe dans le cerveau, sans contredit, mais ne doit-on pas la considérer comme un simple produit de surexcitation de la pulpe corticale ? surexcitation qui, dans le trajet des prolongements de cette substance, sur un point éloigné du foyer spirituel, produirait un fourmillement dans la jambe comme elle produit l’anxiété précordiale, ou tout autre malaise purement organique. Dans ces exemples, on me l’accordera d’emblée, le symptôme n’a aucune prise sur le sentiment intime de notre raison ; car, déplacez l’irritation qui engendre le mentisme, et vous aurez une crampe dans le mollet… votre moi intellectuel n’en sera ni plus ni moins bien assis.

[…]

Il faut avoir subi la conflagration dont je parle pour être pénétré de l’insuffisance de la réaction. J’affirme que, quelque effort que je fisse, ma volonté ne pouvait maîtriser mes pensées, car celles-ci ricochant de sujets en sujets, il m’était impossible de les tenir en bride. Donc, il y a entre nos facultés et nous-même toute la différence qu’il y a entre un cavalier et son cheval devenu frénétique.