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Lu

Il nous est tous un jour arrivé de recevoir un petit tas de reproches et de n’en accepter qu’un seul, même pas le plus terrible, surtout pas le plus aiguisé, pour pouvoir lui apporter une franche et subtile objection et, finalement, ne pas retenir la moindre leçon de ces griefs.

Lu

Vous pouvez, bien sûr, éclaircir vos mobiles. Vous pouvez même vous montrer capable de formuler vos rêves les plus secrets. Vous pouvez repérer, une à une, les raisons qui vous font agir, celles qui vous retiennent d’en faire plus, tirer les conséquences de vos urgences et de vos empêchements. Vous pouvez aussi vous entraîner à voir en vous comme à travers une eau claire et calme. Mais tous ces efforts de transparence ne vous éviteront pas de rencontrer des gens qui auront à cœur de vous empêcher de les réaliser et qui remueront constamment la surface de vous-mêmes pour créer un peu de trouble dans lequel ils chercheront peut-être à se reconnaître. En vous privant de bien des nuances, l’anticipation de leurs nuisances vous apportera finalement surtout de fausses préventions.

Lu

Que celles et ceux d’entre vous qui font de la bicyclette se rappellent leurs débuts. Vous êtes sur la route. Vous vous cramponnez à votre guidon dans la crainte de tomber. Avec l’enthousiasme des commencements, vous oscillez entre le trop plein d’élan et l’appréhension des changements d’allures qui presque toujours vous déséquilibrent. Alors que le vélo va déjà trop vite, vous avez le sentiment diffus qu’en arrêtant de pédaler ou en freinant, vous risqueriez de perdre le peu d’équilibre que vous donne la vitesse acquise. Et tout à coup, vous apercevez un simple petit caillou, en plein milieu du chemin mais suffisamment loin pour que vous puissiez vous demander comment le contourner, un de ces cailloux presque invisibles au milieu du gravier, à la fois trop petit pour constituer une véritable bosse à gravir mais déjà trop gros et anguleux pour pouvoir être ignoré. À peine avez-vous établi ce diagnostic que le caillou est là, devant vous. Vous cherchez à l’éviter, mais plus vous cherchez à l’éviter, plus droit vous avez l’impression de vous diriger sur lui. Intérieurement, vous vous dites « peut-être, je n’aurais pas dû… » et, pendant que vous passez par-dessus le guidon, vous prenez le temps de réfléchir à la situation.

Lu

À force de multiplier les tons, les intonations, les rythmes, les silences, les accentuations, les timbres, les modulations et les régimes de conviction, en accélérant le rythme jusqu’à au moins quinze ou seize répétitions simultanées, vous-même ne sera plus qu’une sorte de fantoche de vous-même facile à répéter.

Lu

Remarquez plutôt comme ces lacets, ces circonvolutions vous permettent de respirer le monde dans toute sa gamme d’aléas superfétatoires, légers, sympathiques et polluants. Sans doute aurez-vous quelquefois le sentiment de ne pas mériter tout ceci : ce n’est que le début.

Lu

En ce moment je cherche pour mes vieux jours une méthode qui me permettrait de passer en douceur du futur au conditionnel. On raconte qu’au cours de la deuxième année de son règne, Nabuchodonosor a fait quelques rêves troublants qui ont agité son esprit et rendu son sommeil capricieux. Il convoque les ensorceleurs, mages, astrologues, devins et enchanteurs du coin pour qu’ils l’aident, et leur dit :

--- J’ai rêvé un rêve, et mon esprit s’est troublé du désir de comprendre ce rêve.

Après une phrase de déférence qui souhaite au roi de vivre longtemps, voire éternellement, les enchanteurs lui répondent :

--- Raconte ton rêve et nous t’en donnerons le sens.

Nabuchodonosor se sent obligé de préciser sa requête :
--- Je vais être très clair : si vous ne me faites pas connaître et mon rêve et son interprétation, je vous le dis, vous allez tous mourir très violemment, vous serez, selon les traductions, soit découpés soit mis en morceaux, le résultat est à peu près équivalent, et vos maisons seront changées en tas de fumier ou bien en bourbier, mises au rebut ou bien encore transformées en tas de décombres ou d’immondices. Mais si vous me donnez et mon rêve et son interprétation, alors je serais généreux et gentil avec vous, je vous donnerais des cadeaux et des honneurs, peut-être même de riches cadeaux et de grands honneurs.

Certainement aussi surpris que nous par la requête de Nabuchodonosor, la bande des enchanteurs tente de jouer la carte de la fausse naïveté et, sur un ton léger, réexpose la méthode habituelle :
--- Très bien, que le roi donc nous raconte d’abord son rêve, et ensuite nous lui donnerons son interprétation.
--- Je vois bien que vous tentez de gagner du temps comprenant qu’irrévocable est mon propos, reprend Nabuchodonosor qui commence probablement déjà à s’énerver un peu, mais je vous le redis : rapportez-moi mon rêve et son sens, sinon vous serez méchamment punis.
Ne pouvant plus se défiler, les enchanteurs se trouvent dans la nécessité d’être explicites. Ils résument au roi l’impasse dans laquelle il les met :
--- Votre question est vraiment difficile, vous savez : jamais personne n’a demandé ça à quiconque. À vrai dire, c’est même un peu excessif, car, à moins d’être un dieu, c’est-à-dire sans corps de chair ou habitant une autre demeure que les êtres de chair ou dont l’habitat n’est pas dans la chair, il est tout simplement impossible, sur la terre sèche, de répondre à votre demande.

À ce moment précis de l’histoire, toutes les versions concordent : Nabuchodonosor s’irrite furieusement, sort de ses gonds, écume, s’énerve, entre dans une colère noire, devient vraiment furieux, s’emballe, finit par se fâcher et décide, sans d’ailleurs prendre le temps de peser le pour et le contre, de tuer tous les sages de Babylone. Un décret est publié, et l’on part, entre autres, à la recherche de Daniel et de ses amis pour les massacrer.

Après s’être renseigné sur les raisons qui ont conduit à une sentence si sévère, Daniel demande à Nabuchodonosor de lui accorder un petit délai avant le massacre. Il rentre chez lui, raconte toute l’histoire à ses amis, et ensemble, ils discutent afin de tenter de trouver une manière de s’en sortir.

--- Au petit matin, Daniel va voir Nabuchodonosor qui, toujours autant obsédé par son rêve, lui demande d’emblée :
--- As-tu finalement trouvé ce dont j’ai rêvé et pourquoi ?
--- Oui, j’ai trouvé ton rêve et sa signification, répond Daniel. Je résume ce qui s’est passé : tu t’es couché tôt, ton esprit a divagué, tu ne dormais pas encore, tu t’es mis à penser à l’avenir et, dans ton sommeil, tes rêves ont répondu à tes questions.
--- C’est-à-dire ?
--- C’est-à-dire qu’ils t’ont fait savoir ce qui allait se passer, très exactement. Tu as rêvé et ton rêve t’a donné une vision, une prémonition même : au matin, tu te réveilleras, tu seras troublé par ton rêve, tu chercheras à comprendre ce qui te trouble, tu feras venir astrologues, devins, mages, ensorceleurs, tu demanderas à connaître ce qui t’a troublé, tu seras très clair, tu exigeras qu’on t’expose simultanément ton rêve et son interprétation puisqu’ils n’existent pas l’un sans l’autre et que percevoir et raconter organisent la manière dont on perçoit et raconte. D’ailleurs, tu seras même prêt à supprimer d’un seul décret toute la sagesse de Babylone si elle pensait pouvoir les dissocier, si elle estimait par exemple que l’on pouvait raconter sans interpréter, percevoir ou décrire sans composer, et qu’il existerait ainsi comme des sortes de choses en soi, brutes, simples, arides, perdues dans des espaces neutres, des choses auxquelles on se cognerait ou qui nous aspireraient dans un tourbillon silencieux. Alors que tout, ton rêve y compris, est toujours immédiatement pris dans ton trouble qui l’enveloppe et le fait exploser et dans celui des choses qui t’enveloppe et te fait exploser.

Marie de Quatrebarbes, Maël Guesdon« La fin des histoires »Po&sie, n° 180Belin2022p. 168-170
Lu

Un de ces jours où je suis très petit, on s’arrête une nuit de vacances dans cette maison que je ne connais pas, une sorte de chalet désaffecté, ouvert à l’endroit des arbres. Je veux dormir mais le lit est bordé d’une manière si rigoureuse qu’il m’est impossible de le défaire tout seul. Quelqu’un m’aide. Les draps froids, tirés, presque infinis m’aplatissent et, soudain, je sors, par la force des choses, de mon habitude d’être en boule. Je tends les bras, j’étire les jambes, le cou : je suis pour la première fois pris dans cette forme d’extension de la pâte qu’on étale.

*

Dans l’énergie du refoulé, mon corps compact revient durant la nuit et la boule qu’il forme est maintenant sans issue. Dans le noir très dense, j’entends qu’on appelle et puisque je ne peux que crier, je crie, non du retour de la densité mais de ce qu’il n’existe plus qu’elle. Peut-être l’inquiétude m’apparaît alors brièvement comme un état stable et, pendant les quelques secondes durant lesquelles on me cherche sous le lit d’abord puis tout autour, jusqu’au couloir paraît-il, avant de me retrouver finalement piégé entre la hauteur du matelas et le drap, j’ai, pendant ces quelques secondes où s’effacent tous mes repères, le sentiment saugrenu d’appartenir à quelque chose.

*

Mais quoi ? Je suis simplement coincé dans le repli du lit trop bien bordé d’un chalet de vacances laissé à l’abandon et j’ai comme l’illusion de connaître la forme stabilisée de l’absorption universelle. […]

Lu

Et depuis qu’il a compris qu’à chaque fois qu’il déconne suffisamment, on lui demande de recopier, au futur et sous une forme négative, la connerie commise, mon plan choisit très scrupuleusement ses façons de déconner afin de recopier des conneries qu’il juge suffisamment intéressantes pour être recopiées. C’est à ce moment-là seulement, après tout, qu’on lui demande d’écrire. C’est quand il sait qu’on l’obligera à retranscrire consciencieusement ce qu’il ne devait pas faire (voir à reprendre, mot à mot, ce qu’il ne devait pas dire) qu’il trouve la motivation suffisante pour aboutir à quelques conneries qui en valent la peine. Il faut aller chercher, tout au fond de soi, la souplesse nécessaire pour relier le plaisir de faire ou dire une connerie à la joie de répéter son strict contraire. Peut-être même faut-il idéalement tenter de puiser l’inspiration des gestes ou des phrases dans le seul désir prospectif de les retourner. C’est une manière de gymnastique à laquelle mon plan se plie bien volontiers, une sorte de yoga qui reprend et déforme, par séries d’étirements, la logique prescriptive par laquelle s’écrivent les textes qu’il préfère puisqu’ils répètent toujours la même idée jusqu’à l’épuisement. Tantôt jusqu’à l’épuisement de l’idée quand elle est mal choisie, tantôt jusqu’à l’épuisement du plan lui-même quand il réussit son coup.

*

Tu feras plein d’images taillées et de représentations quelconques de ce qui n’existe ni sur ni autour de ton plan. Tu ne couperas pas en vain les fils ténus parce qu’ils ne laissent jamais tranquilles ceux qui les coupent en vain. Je ne les couperai pas, c’est promis. D’ailleurs, je trace la ligne d’arrivée derrière mon point de départ et je ne bouge plus. C’est promis. Ce n’est pas parce qu’on multiplie les grains jusqu’à ce que leur somme dépasse ce que l’on peut penser que cette sommes est illimitée. Sous réserve de réciprocité, tu peux donc faire de faux témoignages et convoiter puis dérober le bœuf et l’âne des autres si ce bœuf et cet âne s’avèrent tellement gros qu’ils déséquilibrent complètement l’espace où se trouvent ton bœuf et ton âne. Et comme tu appartiens toujours simultanément aux plans de ceux qui appartiennent à ton plan, bœufs et âne pourront, à leur tour, si cela s’avérait nécessaire, te laisser convoiter et dérober par d’autres bœufs et ânes, éventuellement devenus pierre, rivière ou forêt. De sorte que même sans bouger, on ne reste jamais tout à fait immobile. On attrape une chose par un bout, tient par ce bout la chose se repliant. L’autre versant s’éloigne sans arrêt mais il reste de temps en temps ce qui la retient.