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On pense pourtant généralement que ce sont les mots qui sont porteurs de sens. Une table n’est pas une chèvre. Sans doute. Mais pris isolément, le mot table et le mot chèvre n’ont pas de sens par eux-mêmes. On peut traire une chèvre ou se mettre à table. Les chances de traire une table ou de se mettre à chèvre sont inexistantes.

Se mettre en quête du sens d’un mot est une entreprise incertaine. Seule la tautologie répond pleinement à l’interrogation. Une table est une table. Une chèvre est une chèvre. Mais la tautologie n’éclaire en rien le sens de table et de chèvre.

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Cette autre parole, qui se détourne avec insolence du contenu de la culture, n’en utilise pas moins les mots et la syntaxe du discours culturel. Comment pourrait-il en être autrement ? Et, du même coup, comment peut-elle échapper à son orbite ? Par ce procédé très simple et très redoutable, bien connu des poètes et des astronautes, qui consiste tout bonnement à la prendre de vitesse.

Emmanuel Hocquard« Le pont suspendu » Un privé à TangerP.O.L1987p. 121
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Tu fais de poétique et de joli des valeurs. Des valeurs affectives, esthétiques et morales. Des valeurs-refuges, dirais-je. […] Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fantasmatiques apparaît clairement comme des impasses du langage et une regression de la pensée. Ce serait, en littérature, l’équivalent de Philippe de Villiers en politique. »

Emmanuel Hocquard« Les Dernières Nouvelles de la Cabane, bulletin du 11 avril 1998 » Ma haieP.O.L2001p. 440-441
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Le tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, avait détérioré plusieurs panneaux allégoriques en azuleijos qui décorent la terrasse du palais de la Frontera. Notamment celui qui représente l’Astronomie. Un certaine nombre de carreaux du bas avaient été descellés et étaient tombés par terre. Un maçon « idiot », qui n’avait pas accès à la représentation, les avait recollés à la hâte (comme il convient d’ailleurs de le faire pour ne pas fragiliser davantage l’ensemble), mais n’importe comment, sans s’être soucié de la cohérence du décor d’origine. De sorte que, depuis cette restauration sauvage et discontinue, l’Anatomie a les pieds dans un chaos de lignes et de couleurs. Or, cette incohérence, qui n’est pas sans intérêt ni sans charme, produit à son tour une forme fixe à l’intérieur du panneau. Si bien qu’on n’en sort pas.

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J’ai connu autrefois à Tanger un personnage sympathique et fantasque qui pratiquait le métier peu commun de renfloueur d’épaves. Lorsqu’un bateau avait fait naufrage, il était le premier à proposer ses services aux armateurs et aux compagnies d’assurance. Son travail était lucratif mais délicat. Il exigeait surtout de la célérité car si l’on tarde à repêcher une épave, elle fait sa souille. Autrement dit, elle s’enfonce dans la vase ou le sable du fond et y adhère à la manière d’une ventouse. Il n’est dès lors plus possible de l’en arracher. Un jour, sans doute, ce personnage estima-t-il qu’il était en train de faire sa souille dans les épaves, car il s’embarqua sur un paquebot en partance pour la France où il ne débarqua jamais. Il s’était volatilisé au cours de la traversée et fut porté disparu.

Emmanuel Hocquard« La bibliothèque de Trieste » ma haieP.O.L2001p. 20
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Il existe aujourd’hui en France, comme partout ailleurs, toutes sortes de poètes, comme il existe toutes sortes de gens. Les uns, qui s’apparentent aux politiciens, écrivent une poésie aux accents poétiques immédiatement identifiables. Parmi eux il en est de bons, de moins bons et de franchement détestables. Mais ils ont ceci en commun que la poésie semble être pour eux l’expression d’une essence transcendante, permanente et universelle, comme me l’expliqua un jour, à Iowa City, un écrivain hindou de trente-deux ans qui venait de publier son soixantième roman à succès et qui célébrait dans ses vers la Beauté, la Nature et l’Amour. Ces poètes-là me font penser aux chiens chinois qui rongent de vieux os tout blancs sur lesquels il n’y a depuis longtemps plus rien à ronger. Mais à force de s’énerver les dents sur eux, ils se blessent les gencives et finissent ainsi par leur trouver du goût. Le goût de leur propre sang.

Emmanuel Hocquard« La bibliothèque de Trieste » ma haieP.O.L2001p. 25
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Une liste – une liste de courses, par exemple – a généralement l’aspect d’une bande verticale de mots écrits les uns sous les autres, sur une feuille volante ou un bout de papier quelconque. L’idée de bande est inscrite dans le mot. Bande à part, pourrait-on dire, la liste est en marge du langage articulé en phrases ou en vers. Il est rare qu’y figurent des verbes conjugués. Parfois des infinitifs (passer chez le cordonnier), rarement des articles, peu d’adjectifs, pas de ponctuation, pas d’adverbes ni de prépositions.
Une liste n’est pas un poème ; ni bien sûr, une prose. Elle peut être le texte d’une chanson, comme chez Nino Ferrer. Elle n’est pas un inventaire parce qu’un inventaire se veut exhaustif. Elle n’est ni une série ni une suite, ni une énumération. Quand on a fait le tour de ce qu’une liste n’est pas, on peut dire qu’ une liste est une liste et pas autre chose. Toute liste est autonome et chaque élément de la liste est autonome, de sorte qu’on peut permuter les éléments d’une liste sans que la liste en soit affectée, ce qui n’est pas le cas pour une suite ou une série.
Une liste est sans commencement ni fin : à tout moment, en fonction des besoins, on peut l’allonger, la raccourcir ou y injecter des éléments nouveaux. une liste est discontinue mais les éléments qui la constituent ne sont pas pour tant des fragments. Une liste peut se lire de haut en bas, de bas en haut ou dans la désordre. En faisant ses courses au supermarché, on ne suit pas forcément l’ordre de la liste, sauf si on a pensé la liste en fonction du parcours à suivre.
Bien qu’écrite par quelqu’un, une liste est sans auteur. Elle est personnelle. Je suis le seul à comprendre la logique de ma liste et à pouvoir en faire quelque chose. Supposons que je trouve, abandonnée dans un caddy(r), la liste des courses de quelqu’un d’autre, je ne peux rien en faire. Une liste est un secret.
Quel est le temps d’une liste ? L’infinitif présent. Celui qui fait des listes est un annaliste, pas un historien. Il n’explique pas l’enchaînement des événements. Il juxtapose des données, à plat, sans établir de relations de cause à effet entre elles. Telle année, on retiendra : une éclipse, une inondation, une victoire miliaire, une disette, etc.
Mais le point le plus remarquable, c’est qu’au fur et à mesure qu’on fait ses courses et qu’on remplit son caddy(r), on peut rayer les mots de la liste. Toute liste contient le projet de son effacement. Toute liste est utile, à un moment donné. Mais elle est toujours éphémère.

Emmanuel Hocquard« Cette histoire est la mienne (petit dictionnaire autobiographique de l’élégie) » ma haieP.O.L2001p. 482
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Pour échapper à la morosité ambiante, on va puiser, dans le vocabulaire, des mots-refuges pour dorer la pilule. À ce compte-là, pourquoi ne pas dire onde pour eau, vaisseau pour bateau, courroux pour colère, nues pour nuages, flots pour mer, ondée pour averse, fragrance pour odeur, destrier pour cheval, orée pour bord, appas pour charme, dessein pour projet, etc. Bref, tout ce maquillage idéaliste qui rend la campagne si jolie aux yeux des bourgeois en mal de poésie. Toute cette hypocrisie contre laquelle s’étaient déjà battus les Baudelaire et Flaubert d’autrefois. Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fantasmatiques apparaît clairement comme des impasses du langage et une régression de la pensée. Ce serait, en littérature, l’équivalent de Philippe de Villiers en politique.

Emmanuel Hocquard« Les Dernières Nouvelles de la Cabane, bulletin du 11 avril 1998 » ma haieP.O.L2001p. 440-441