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Maggie Nelson

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Mode : Lu

Un jour ou deux après ma déclaration d’amour, transie tellement j’étais vulnérable, je t’ai envoyé le passage de Roland Barthes par Roland Barthes où il décrit comment celui qui prononce la formule « je t’aime » est comme « l’Argonaute renouvelant son vaisseau pendant son voyage sans en changer le nom ». Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être remplacées à travers le temps, alors que le bateau s’appelle toujours Argo, chaque fois que l’amoureux prononce la formule « je t’aime », sa signification doit être renouvelée, comme « le travail même de l’amour et du langage est de donner à une même phrase des inflexions toujours nouvelles ».

Je trouvais ce passage romantique. Tu l’as interprété comme un potentiel désaveu. Rétrospectivement, je crois que c’était les deux.

A day or two after my love pronouncement, now feral with vulnerability, I sent you the passage from Roland Barthes by Roland Barthes in which Barthes describes how the subject who utters the phrase « I love you » is like « the Argonaut renewing his ship during its voyage without changing its name. » Just as the Argo’s parts may be replaced over time but the boat is still called the Argo, whenever the lover utters the phrase « I love you, » its meaning must be renewed by each use, as « the very task of love and of language is to give to one and the same phrase inflections which will be forever new. »

I thought the passage was romantic. You read it as a possible retraction. In retrospect, I guess it was both.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 10
Mode : Lu

Avant notre rencontre, j’avais consacré ma vie à l’idée de Wittgenstein selon laquelle l’inexpressible est contenu – d’une manière inexpressible ! – dans l’exprimé. Cette idée se voit accorder moins de temps d’antenne que le plus déférent Ce dont on ne peut parler, il faut le taire, mais c’est, je crois, l’idée plus profonde. Le paradoxe qu’elle désigne représente littéralement ce pourquoi j’écris, ou ce pourquoi je me sens capable de continuer à écrire.

Et ce, parce que ça ne nourrit pas, parce que ça n’exalte pas le sentiment d’angoisse qu’on peut ressentir devant l’incapacité à exprimer, à l’aide des mots, ce qui leur échappe. Ça ne rejette pas ce qui est dit au nom de ce qui, par définition, ne peut pas l’être. Pas plus que ça ne se la joue, comme on prétexterait, la gorge nouée : J’te dis pas tout ce que je dirais si les mots suffisaient. Les mots suffisent.

Il est vain de blâmer le filet d’avoir des trous, note mon encyclopédie.

L’objectif est d’avoir et l’église vide avec un plan­cher de terre battue, mais bien propre, et les vitraux spectaculaires qui brillent sous le toit de la cathédrale. Non, rien que tu puisses dire ne ­fuckerait l’espace réservé à Dieu. J’ai déjà expliqué ça ailleurs. Mais j’essaie de dire quelque chose de différent maintenant.

J’ai appris très vite que toi, tu avais pour ta part consacré ta vie à la conviction que les mots ne suffisent pas. Pas seulement qu’ils ne suffisent pas, mais qu’ils sont corrosifs pour tout ce qui est bon, tout ce qui est réel, tout ce qui participe au grand flux. Nous nous sommes disputés sans fin à ce propos, pleins de fièvre, sans malice. Une fois qu’une chose est nommée, as-tu dit, nous ne pouvons plus la voir de la même façon. Tout ce qui n’en a pas été dit se fane, se perd, est assassiné. Tu appelais ça la fonction emporte-pièce de nos esprits. Tu disais que tu savais ça non pas à force d’avoir fui le langage, mais parce que tu t’y étais immergé, à l’écran, dans la conversation, sur la scène, dans les livres. Je secondais la position de Thomas Jefferson sur les églises – pour la pléthore, pour les transitions kaléidoscopiques, pour l’excès. J’insistais : les mots font plus que nommer. Je t’ai lu tout haut l’ouverture des Recherches philosophiques. Je criais : Dalle, dalle !

Pendant un certain temps, j’ai cru que j’avais gagné. Tu avais concédé qu’il y avait peut-être un humain correct, un animal humain correct, même si l’animal humain utilisait le langage, même si son utilisation du langage définissait en partie son humanité – même si l’humanité en soi signifiait détruire et brûler toute notre planète bigarrée et précieuse, avec son futur, notre futur.

Mais j’ai changé aussi. Je me suis trouvé un nouveau point de vue sur les choses indicibles, ou au moins sur les choses dont l’essence est oscillation, flux. J’ai admis à nouveau la tristesse de notre extinction inéluctable et l’injustice de l’extinction forcée des autres. J’ai arrêté de répéter avec suffisance : Absolument tout ce qui peut être pensé peut être exprimé clairement, et j’ai recommencé à me demander, est-ce que tout peut être pensé ?

Before we met, I had spent a lifetime devoted to Wittgenstein’s idea that the inexpressible is contained—inexpressibly !—in the expressed. This idea gets less air time than his more reverential Whereof one cannot speak thereof one must be silent, but it is, I think, the deeper idea. Its paradox is, quite literally, why I write, or how I feel able to keep writing.
For it doesn’t feed or exalt any angst one may feel about the incapacity to express, in words, that which eludes them. It doesn’t punish what can be said for what, by definition, it cannot be. Nor does it ham it up by miming a constricted throat : Lo, what I would say, were words good enough. Words are good enough.It is idle to fault a net for having holes, my encyclopedia notes.
In this way you can have your empty church with a dirt floor swept clean of dirt and your spectacular stained glass gleaming by the cathedral rafters, both. Because nothing you say can fuck up the space for God.
I’ve explained this elsewhere. But I’m trying to say something different now.
Before long I learned that you had spent a lifetime equally devoted to the conviction that words are not good enough. Not only not good enough, but corrosive to all that is good, all that is real, all that is flow. We argued and argued on this account, full of fever, not malice. Once we name something, you said, we can never see it the same way again. All that is unnameable falls away, gets lost, is murdered. You called this the cookie-cutter function of our minds. You said that you knew this not from shunning language but from immersion in it, on the screen, in conversation, onstage, on the page. I argued along the lines of Thomas Jefferson and the churches—for plethora, for kaleidoscopic shifting, for excess. I insisted that words did more than nominate. I read aloud to you the opening of Philosophical Investigations. Slab, I shouted, slab ! For a time, I thought I had won. You conceded there might be an OK human, an OK human animal, even if that human animal used language, even if its use of language were somehow defining of its humanness—even if humanness itself meant trashing and torching the whole motley, precious planet, along with its, our, future.
But I changed too. I looked anew at unnameable things, or at least things whose essence is flicker, flow. I readmitted the sadness of our eventual extinction, and the injustice of our extinction of others. I stopped smugly repeating Everything that can be thought at all can be thought clearly and wondered anew, can everything be thought.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 8-9
Mode : Lu

105. Il n’existe pas d’instrument pour mesurer la couleur ; il n’existe pas de « thermomètre de la couleur ». Comment pourrait-il en être autrement puisque « la connaissance de la couleur » dépend toujours de la perception individuelle ? Ce qui n’a toutefois pas empêché un certain Horace Bénédict de Saussure d’inventer en 1789 un appareil nommé « cyanomètre », avec lequel il espérait mesurer le bleu du ciel.

106. La première fois que j’ai entendu parler du cyanomètre, je me suis figuré une machine compliquée pourvue de cadrans, de manivelles et de boutons. Mais ce que Saussure a en fait « inventé » était une charte en carton comportant cinquante-trois carrés découpés le long de cinquante-trois échantillons de bleu numérotés, ou « nuances », ainsi qu’il les appelait : il suffit de brandir le carton au ciel et de trouver, au mieux de ses capacités, l’échantillon qui correspond. Comme dans le Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent de Humboldt (1807-1834) : « Nous observâmes avec admiration l’azur du ciel. Son intensité au zénith nous parut correspondre au 41e degré du cyanomètre. » Si cette phrase me procure un grand plaisir, elle ne nous avance en rien - qu’il s’agisse de connaissance, ou de beauté.

Maggie NelsonBleuets [2009]trad. Céline LeroyÉditions du Sous-sol2019p. 46-47
Mode : Lu

62. Ce qui est du puritanisme, pas de l’éros. Pour ma part, ça ne m’intéresse pas de ne faire qu’apercevoir ou offrir un cul lisse ou un con bien peigné. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir trois orifices comblés par une grosse queue veinée, et ce dans les poses et sous les lumières les plus ingrates. Je ne choisirai pas entre le bleu du monde et les mots qui le disent : autant chauffer tout de suite le tison et préparer vos yeux pour l’autel. Tant pis pour vous.

Mode : Lu

52. Si vous y arrivez, essayez de ne pas parler comme si les couleurs émanaient d’un seul phénomène physique. Gardez à l’esprit les effets que toutes les sortes de surfaces, de volumes, de sources de lumière, de pellicules, d’étendues, de degrés de solidité, de solubilité, de température et d’élasticité ont sur la couleur. Pensez à la capacité qu’a un objet d’émettre, de refléter, d’absorber. de transmettre ou de diffuser la lumière ; pensez à « l’action de la lumière sur une plume ». Demandez-vous : quelle est la couleur d’une flaque ? Votre canapé bleu est-il toujours bleu quand vous passez devant d’un pas hésitant au beau milieu de la nuit pour aller chercher de l’eau à la cuisine ; est-il toujours bleu si vous ne vous levez pas et que personne n’entre dans la pièce pour le voir ? Quinze jours après notre naissance, nous commençons à distinguer les couleurs. Pour le restant de notre vie, sauf perte totale ou partielle de la vue, nous sommes confrontés à tous ces phénomènes d’un coup, et appelons ce fouillis chatoyant « couleur ». On pourrait aller jusqu’à dire qu’il revient à l’œil de discerner ces formes colorées de ce tout qui, en fait, chatoie. C’est ainsi que « nous circulons » dans le monde. D’aucuns l’envisagent sans doute comme la source de nos souffrances.

Maggie NelsonBleuets [2009]trad. Céline LeroyÉditions du Sous-sol2019p. 26-27
Mode : Lu

48. Imagine quelqu’un qui baise comme une pute, par exemple. Quelqu’un de doué dans ce domaine, de professionnel. Quelqu’un que tu verrais en train de te baiser, dans le miroir, toujours dans le miroir, une baise de dingue à un mètre de là, dans un appartement éclairé par une lumière bleue, jamais par la lumière du jour, et cette personne te baise toujours par-derrière dans cette lumière bleue, et vous êtes doués pour ça, tous les deux, sérieux et . absorbés par la tâche, comme si votre corps ne savait rien faire d’autre sur cette terre bénie de Dieu que baiser et être baisé de cette manière, dans cette pénombre bleue, face à ce miroir. Quel nom donnes tu à quelqu’un qui baise de la sorte ?

Maggie NelsonBleuets [2009]trad. Céline LeroyÉditions du Sous-sol2019p. 25-26