Mais c’est exactement dans la mesure où il n’est pas un individu que le Bloom est à même de nouer des relations avec ses semblables. L’individu porte dans sa trompeuse intégrité, de façon atavique, la répression de la communication, ou la nécessité de sa facticité. L’ouverture extatique de l’homme, et nommément du Bloom, ce Je qui est un ON, ce ON qui est un Je, est cela même contre quoi la fiction
de l’individu fut inventée.
Le Bloom ne fait pas l’expérience d’une finitude particulière ou d’une séparation déterminée, mais de la finitude et de la séparation ontologiques, communes à tous les hommes. Aussi bien, le Bloom n’est seul qu’en apparence, car il n’est pas seul à être seul, tous les hommes ont cette solitude en commun. Il vit comme un étranger dans son propre pays, inexistant et en marge de tout, mais tous les Bloom habitent ensemble la patrie de l’Exil. Tous les Bloom appartiennent indistinctement à un même monde qui est l’oubli du monde. Ainsi donc, le Commun est aliéné, mais il ne l’est qu’en apparence, car il est encore
aliéné en tant que Commun – l’aliénation du Commun ne désigne que le fait que ce qui leur est commun apparaisse aux hommes comme quelque chose de particulier, de propre, de privé. Et ce Commun issu de l’aliénation du Commun, et que celle-ci forme, n’est rien d’autre que le Commun véritable et unique parmi les hommes, leur aliénation originaire : finitude, solitude, exposition. Là, le plus intime se confond avec le plus général, et le plus « privé » est le mieux partagé.
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- Π. O.
- Π. O.
À maints égards, la société marchande ne peut se passer du Bloom. La rentrée dans l’effectivité des représentations spectaculaires, connue sous le vocable de « consommation », est entièrement conditionnée par la concurrence mimétique à laquelle son néant intérieur pousse le Bloom. Le jugement tyrannique du ON demeurerait un article d’universelle moquerie si « être » ne signifiait pas dans le Spectacle « être
différent », ou du moins s’y efforcer. Ce n’est donc pas tant, ainsi que le notait le bon Simmel, que « l’accentuation de la personne se réalise au moyen d’un certain trait d’impersonnalité », mais plutôt que l’accentuation de l’impersonnalité serait impossible sans un certain travail de la personne.
Tous les malentendus au sujet du Bloom tiennent à la profondeur du regard avec lequel on s’autorise à le dévisager. En tout état de cause, la palme de la cécité revient aux sociologues qui tels Castoriadis parlent de « repli sur la sphère privée » sans préciser que cette sphère a elle-même été entièrement socialisée. À l’autre extrême, nous trouvons ceux qui se sont laissés aller jusque dans le Bloom. Les récits qu’ils en ramènent s’apparentent tous, d’une manière ou d’une autre, à l’expérience du narrateur de Monsieur Teste découvrant le « chez-soi » de son personnage : « Je n’ai jamais eu plus fortement l’impression du quelconque. C’était un logis quelconque, analogue au point quelconque des théorèmes – et peut-être aussi utile. Mon hôte existait dans l’intérieur le plus général. » Le Bloom est bien cet être qui existe « dans l’intérieur le plus général ».
Certainement, il avait fallu toute l’épaisse vulgarité d’une époque à laquelle l’économie tint lieu de métaphysique pour faire de la pauvreté une notion économique (maintenant que cette époque touche à son terme, il devient à nouveau évident que le contraire de la pauvreté n’est pas la richesse, mais la misère, et que des trois, la pauvreté seule a le sens d’une perfection. La pauvreté désigne l’état de celui qui peut user de tout, n’ayant rien en propre, et la misère l’état de celui qui ne peut user de rien, soit qu’il ait trop, soit que le temps lui fasse défaut, soit
qu’il soit sans communauté.)
Ainsi, tout ce que l’idée de richesse a pu charrier, à travers l’histoire, de quiétude bourgeoise, de plénitude domestique, de familière immanence avec l’ici-bas sensible, est quelque chose que le Bloom peut apprécier, par la nostalgie ou la simulation, mais non vivre. Avec lui, le bonheur est devenu une bien vieille idée, et pas seulement en Europe. En même temps que tout intérêt, et tout ethos, c’est la possibilité même d’une valeur d’usage qui s’est perdue. Le Bloom ne comprend que le langage surnaturel de la valeur d’échange. Il tourne vers le monde des yeux qui n’y voient rien, rien que le néant de la valeur. Ses désirs eux-mêmes ne se portent que sur des absences, des abstractions, dont la moindre n’est pas le cul de la Jeune-Fille. Même quand le Bloom, en apparence, veut, il ne cesse pas de ne pas vouloir, car il veut à vide, car il veut le vide. C’est pourquoi la richesse est devenue, dans le monde de la marchandise autoritaire, une chose grotesque et incompréhensible, une forme encombrée de la misère. La richesse n’est plus désormais autre chose que ce qui vous possède, que ce par quoi l’ON vous tient.
[…] si le Bloom s’apparente à cet homme intérieur, ce n’est le plus souvent que de façon négative. L’habitacle inessentiel de sa personnalité ne recèle guère que le sentiment de se trouver entraîné par une chute sans fin dans un espace sous-jacent, obscur et enveloppant, comme si sans cesse il se précipitait en lui-même tout en s’effritant. Goutte à goutte, par un perlement régulier, son être suinte, file, et s’extravase. Son intériorité est de moins en moins un espace ou une substance,et de plus en plus un seuil et son passage.
De là aussi que le Bloom soit au fond un esprit libre, car il est un esprit vide.
Il n’y a plus, par exemple, cette réalité prétendument substantielle que l’on nommait « la famille » ; il n’y a même plus de pères, de mères, de fils ni de sœurs ; il n’y a plus que des Bloom, qui jouent à la famille, au père, à la mère, au fils ou à la sœur.
La métropole apparaît en outre comme la patrie d’élection de la rivalité mimétique, la célébration désolée mais continuelle du « fétichisme de la petite différence ». ON y joue à l’année la tragi-comédie de la séparation : plus les hommes sont isolés, plus ils se ressemblent, plus ils se ressemblent, plus ils se détestent, plus ils se détestent plus ils s’isolent. Et là où les hommes ne peuvent plus se reconnaître les uns les autres comme participant à l’édification d’un monde commun, c’est une réaction en chaîne, une fission collective que tout vient encore catalyser.
De même que toute éthicité harmonieuse qui pourrait donner de la consistance à l’illusion d’un moi « authentique » fait désormais défaut, de même tout ce qui pourrait faire croire à l’univocité de la vie, ou à la formelle positivité du monde s’est dissipé. En vérité, notre « sens du réel » ne demeure jamais qu’une modalité bornée de ce « sens du possible qui est la faculté de penser tout ce qui pourrait être ’aussi bien’, et de ne pas accorder plus d’importance à tout ce qui est qu’à ce qui n’est pas » (Robert Musil, L’Homme sans qualités). Sous l’occupation marchande, la vérité la plus concrète sur toute chose est celle de son infinie substituabilité.