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Robert Walser

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Mode : Lu

Une lampe est sous doute un objet très utile et joli. On distingue les lampes à pied et les suspensions, les lampes à alcool et les lampes à pétrole. Involontairement, qui dit lampe est forcé de penser abat-jour, c’est-à-dire qu’il n’y est nullement forcé. Ce n’est pas vrai qu’on y soit forcé. Personne ne nous y oblige. Libre à chacun de penser ce qu’il veut, mais il semble néanmoins avéré que lampe et abat-jour se complètent le mieux du monde. Un abat-jour sans lampe nous paraîtrait inutile et dépourvu de sens, et une lampe sans abat-jour nous paraîtrait laide et imparfaite. Une lampe est là pour diffuser de la lumière. Une lampe qui n’est pas allumée ne produit pas une impression particulièrement forte. Tant qu’elle n’est pas allumée, il lui manque sa nature propre, pour ainsi dire. C’est seulement lorsqu’elle est allumée que sa valeur apparaît clairement et que le sens qui est le sien rayonne et brille de façon très convaincante. C’est notre devoir de prodiguer à la lampe reconnaissance et applaudissements, car que deviendrions-nous en pleine nuit, sans sa lumière ? À la douce clarté de la lampe, nous pouvons lire ou écrire, à notre guise, et puisque nous parlons de lire et d’écrire, nous pensons, que nous le voulions ou non, à un lire ou à une lettre. Lives et lettres, à leur tour, nous renvoient à quelque chose de nouveau, à savoir au papier.
Le papier, on le sait, est fabriqué avec du bois et sert de son côté à la production de livres qui, pour certains, sont lus rarement, ou pas du tout, et pour les autres, ne sont pas seulement lus, mais littéralement dévorés par tout un chacun. Le papier est si utile que l’on doit se sentir obligé ou forcé de dire : il a pour l’homme contemporain une importance phénoménale. On ne doit pas vraiment se tromper beaucoup si l’on prétend que sans papier, il n’y a absolument aucune civilisation humaine qui puisse exister. Que pourrait bien faire la part de l’humanité qui est, nous l’espérons, la plus valable, s’il était subitement impossible de se procurer de papier et d’en disposer ? À n’en pas douter, l’existence de beaucoup, ou plutôt, d’une majorité écrasante d’êtres humains se rattache à l’existence du papier, avec une intensité qui nous fait peur du fait qu’à y réfléchir d’un peu plus près, nous ne sommes que difficilement capables de nous débarrasser de certaines inquiétudes très faciles à comprendre. En termes plus généraux, il y a du papier épais et fin, lisse et rugueux, grossier et élégant, bon marché et coûteux, et avec l’aimable autorisation du lecteur, on distinguera parmi diverses sortes et variantes de papier : le papier à écrire, le papier de verre, le papier anti-rouille, le papier à lettre, le papier journal et le papier de soie. Les parents de l’auteur possédaient une mignonne petite papeterie, voilà bien pourquoi celui-ci est capable d’énumérer sans reprendre haleine les diverses sortes de papier. Ne se pourrait-il pas, d’ailleurs, qu’à une heure quelconque, sur une mince bande de papier que nous avons peut-être vue posée, cachée dans un recoin poussiéreux du tiroir d’un écrivain, une histoire ait été consignée qui disait à peu près ceci :

L’HOMME QUI NE REMARQUAIT RIEN
Jadis ou naguère vivait un homme qui ne remarquait rien. Il ne faisait attention à rien, pour lui, tout était pour ainsi dire du pareil au même. Avait-il peut-être la tête pleine de pensées importantes ? Pas du tout ! Elle était tout à fait vide, sans idées. Un jour, il perdit toute sa fortune, mais il ne le sentit pas, il ne le remarqua pas. Et puis, rien ne lui faisait mal, car qui ne s’aperçoit de rien n’a jamais mal. Oubliait-il quelque part son parapluie, il le remarquait seulement quand il pleuvait et qu’il était mouillé. Oubliait-il son chapeau, il le remarquait seulement quand quelqu’un lui disait : « Où est votre chapeau, monsieur Tartempion ? » Il s’appelait Tartempion, mais ce n’était pas sa faute, s’il portait ce nom. Il aurait aussi bien pu s’appeler Léger. Un jour, ses semelles se détachèrent, il ne le remarqua pas, marcha pieds nus jusqu’à ce que quelqu’un le rende attentif à cette particularité remarquable. On se moquait de lui tout le temps, mais il ne remarquait rien. Sa femme allait avec qui lui chantait. Tartempion ne s’apercevait de rien. Il avait toujours la tête penchée, mais ce n’était pas qu’il réfléchisse. On pouvait lui prendre la bague au doigt, la nourriture de l’assiette, le chapeau de la tête, les pantalons et les bottes des jambes, la veste du corps, le sol sous les pieds, le cigare de la bouche, ses propres enfants sous ses yeux et la chaise sur laquelle il était assis, sans qu’il ne remarque rien. Un beau jour qu’il allait son chemin, sa tête tomba. Elle ne devait pas avoir été fixée assez solidement sur son cou, pour pouvoir tomber ainsi sans crier gare. Tartempion ne remarqua pas qu’il n’avait plus de tête ; sans tête, il continua son chemin, jusqu’à ce que quelqu’un lui dise : « Mais il vous manque votre tête, monsieur Tartempion. » Mais monsieur Tartempion ne pouvait pas entendre ce que l’autre lui disait, puisque sa tête était tombée, il n’avait plus d’oreilles. Alors monsieur Tartempion ne ressentit plus rien du tout, il ne sentait rien, ne goûtait rien, n’entendait, ne voyait rien et ne remarquait rien. Tu crois ça ? Si tu le crois gentiment, tu auras quatre sous, et avec ça, tu pourras t’acheter quelque chose de beau, pas vrai.

À force de raconter des contes, il ne faut surtout pas que j’oublie une paire de gants que je vois pendre, élégants et alanguis, au bord d’une table. Qui peut être la belle noble dame qui les a ainsi négligemment oubliés ? Ce sont des gants très chic, qui habillent presque tout le bras, couleur beurre-frais. Des gents aussi beaux parlent avec insistance de leur propriétaire, et leur langage est aimable et délicat comme le mode de vie des femmes belles et bonnes. Comme ils pendillent bien, ces gants ! comme ils sentent bon ! j’aurais presque envie de les presser contre mon visage, ce qui serait un peu bête, bien sûr. Mais quel plaisir, parfois, de commettre une bêtise.

Robert Walser« Lampe, papier et gants » Petite prose [1917]trad. Marion GrafZoé2009p. 42-47
Mode : Lu

Celui qui n’en croyait pas ses yeux regardait une porte pour voir si elle était fermée. Oui, elle était fermée, et même fermée comme il faut, c’était indubitable. La porte était fermée, c’est tout à fait sûr, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux ne le croyait pas, il flairait cette porte pour sentir si elle était fermée, oui ou non. Elle était vraiment et véritablement fermée. Sans conteste, elle était fermée. Elle n’était pas ouverte, en tout cas. Elle était fermée, dans tous les cas. Sans aucun doute, cette porte était fermée. En aucun cas il n’y avait le moindre doute à craindre ; mais celui qui n’en croyait pas ses yeux doutait fortement que la porte fût effectivement fermée, même s’il voyait combien hermétiquement elle était fermée. Elle était fermée hermétiquement, aucune porte ne saurait être fermée plus hermétiquement, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux était encore loin d’être convaincu. Il fixait la porte avec intensité tout en se demandant si elle était fermée. « Dis-moi, porte, es-tu fermée ? » demanda-t-il, mais la porte ne répondait pas. Ce n’était pas du tout nécessaire qu’elle répondît puisqu’elle était fermée. La porte était parfaitement comme il faut, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux ne se fiait pas à la porte, il ne croyait pas qu’elle fût comme il faut, il doutait toujours qu’elle fût fermée comme il faut. « Es-tu vraiment fermée ou n’es-tu pas fermée ? » demanda-t-il encore, mais la porte, évidemment, ne répondait toujours pas. Peut-on exiger d’une porte qu’elle donne une réponse ? Encore une fois, la porte fut scrutée avec méfiance pour vérifier si vraiment, elle était fermée. Enfin, il comprit qu’elle était fermée, enfin il en fut convaincu. Alors il éclata de rire, tout heureux de pouvoir rire, et il dit à la porte : « Et toc ! Je te tiens », et sur ces belles paroles, il s’en fut tout content à son labeur quotidien. Un homme pareil n’est-il pas un fou ? Bien sûr que si ! Mais justement, c’était quelqu’un qui doutait de tout.
Un jour, il écrivit une lettre. Après l’avoir écrite jusqu’au bout, c’est-à-dire entièrement, il regarda la lettre de travers, car une fois de plus, il n’en croyait pas ses yeux et il était loin de croire qu’il avait écrit une lettre. La lettre, pourtant, était écrite de bout en bout, c’était indubitable, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux flaira de son nez, comme il l’avait fait avec la prote, le pourtour de la lettre, au comble de la méfiance, tout en se demandant si la lettre était vraiment écrite, oui ou non. Sans aucun doute, elle était écrite, à coup sûr, elle était écrite, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux n’en était nullement convaincu, bien plutôt, il flairait, comme je l’ai dit, la lettre sous tous ses angles, et il l’apostropha à haute voix : « Lettre, dis-moi, es-tu écrite, ou non ? » La lettre, on la comprend, ne donna pas la moindre réponse. Depuis quand les lettres peuvent-elles tenir des discours et donner des réponses ? La lettre était parfaitement comme il faut, de bout en bout, elle était bien lisible, mot après mot, phrase après phrase. Propres et magnifiques, les caractères, les points, les virgules, les points-virgules, les points d’interrogation et d’exclamation et les gracieux guillemets étaient à leur place. Il ne manquait pas un point sur un i à cet ouvrage magistral ; mais celui qui avait écrit ce chef-d’œuvre de lettre, et qui malheureusement n’en croyait pas ses yeux, n’était nullement convaincu de tout cela, bien plutôt, il revint à sa question : « Es-tu comme il faut, lettre ? » Cette dernière, évidemment, ne lui répondit pas. Ce qui lui valut d’être à nouveau regardée de coin et examinée de travers. Enfin, ce nigaud comprit qu’il avait vraiment et véritablement écrit cette lettre, ce qui le fit éclater d’un rire joyeux et sonore ; heureux comme un gamin, se frottant les mains de satisfaction, il plia la lettre, le glissa en exultant dans une enveloppe appropriée et disant : « Et toc ! Je te tiens », et il éprouva une joie incroyable à ces belles paroles. Là-dessus, il s’en fut à son labeur quotidien. Est-ce qu’un tel homme n’est pas un fou ? Mais si, et c’était justement quelqu’un qui ne croyait à rien, quelqu’un qui ne sortait jamais de ses soucis, de ses tourments et de ses doutes. Quelqu’un qui, on l’a dit, doutait de tout.
Une autre fois, il voulut boire un verre de vin rouge qui était posé devant lui, mais il n’osait pas le faire parce qu’à nouveau, il n’en croyait pas ses yeux. Les verre de vin était indubitable. Sans aucun doute, ce verre de vin était là, à tous égards, et la question de savoir s’il y était ou s’il n’y était pas était totalement ridicule et stupide. N’importe quel individu moyen aurait immédiatement pris le verre de vin, mais lui, celui qui n’en croyait pas ses yeux, ne le prenait pas, il n’y croyait pas, il regarda le verre de vin pendant une bonne demi-heure, le flaira en promenant son nez de fou à un mètre tout autour, comme il l’avait fait avec la lettre, et demanda : « Verre de vin, dis-moi, au fond, es-tu là, ou n’y es-tu pas ? » La question était superflue, car le verre de vin était bien là, c’était un fait. Il n’y eut naturellement aucune réponse à la question stupide. Un verre de vin ne donne pas de réponse, il est simplement là et il veut être bu, et c’est bien mieux que de faire des discours et de donner des réponses. Notre brave verre de vin se vit flairé d’un nez méfiant, tout comme la lettre auparavant, et scruté du regard, comme tout à l’heure la porte. « Y es-t-u, au fond, ou n’y es-tu pas ? » redemanda-t-on, et une fois de plus, pas de réponse. « Eh bien, bois-le donc, goûte-le donc, régale-toi donc, tu l’auras senti et éprouvé, et son existence ne te paraîtra plus douteuse », aurait-on pu criser à celui qui n’en croyait pas ses yeux, qui regardait avec méfiance le verre de vin au lieu de le porter à ses lèvres. Longtemps encore, il ne fut pas convaincu. Il fit encore beaucoup d’embarras longs et subtils et, enfin, il sembla qu’il avait compris, enfin, il fut vraiment convaincu qu’il avait un verre de vin devant son nez. « Et toc ! Je te tiens », dit-il, et il éclata de rire comme un gamin, se frotta les mains encore une fois tout content, fit claquer sa langue, se donna, dans sa joie folle et malicieuse, une bonne tape sur la tête, prit avec précaution le verre de vin dans sa main et le vida, en fut content, et là-dessus, il s’en fut à son labeur quotidien. Un tel personnage n’est-il pas fou à lier ? À coup sûr, mais justement, c’était quelqu’un qui n’en croyait pas ses yeux et ses oreilles, quelqu’un qui, à force de scrupules délicats et archidélicats, n’avait pas une minute de tranquillité, quelqu’un qui était malheureux si les choses ne marchaient pas et ne s’emboîtaient pas jusqu’au dernier détail, c’était un fou de l’ordre et de la ponctualité, un fou de l’exactitude et de la précision, quelqu’un qu’on aurait pu envoyer et expédier à la grande école de « l’insouciance », quelqu’un, pardi, qui comme nous l’avons dit, doutait de tout.

Robert Walser« Et toc ! Je te tiens » Petite prose [1917]trad. Marion GrafZoé2009p. 31-36
Mode : Lu

Une femme qui était juste un peu bizarre se rendit en ville pour acheter quelque chose de bon à dîner pour elle et son mari. Bien des femmes ont déjà fait leur marché en étant juste un peu distraites. L’histoire n’a donc absolument rien de nouveau ; je poursuis néanmoins et raconte que la femme qui voulait acheter quelque chose de bon pour elle et son mari et s’était rendu en ville dans ce but n’était pas tout à fait à son affaire. Elle tournait dans tous les sens la question de savoir ce qu’elle pourrait bien acheter de spécial et d’exquis pour elle et son mari, mais comme elle n’était pas tout à fait à son affaire, je l’ai dit, et un peu bizarre, elle n’arrivait pas à prendre de décision, et il semblait qu’elle ne savait pas vraiment ce qu’elle voulait. « Il faudrait quelque chose qui soit vite prêt, car l’heure avance et je n’ai pas beaucoup de temps », songeait-elle. Mon Dieu ! C’est qu’elle était juste un peu bizarre, et pas tout à fait à son affaire. Le sens des affaires et du concret est une fort belle chose. Mais cette femme-là n’était pas particulièrement concrète, juste un peu  distraite et bizarre. Elle avait beau tourner la question dans tous les sens, elle n’arrivait pas, comme je l’ai dit, à prendre une décision. La faculté de prendre une décision est fort belle. Mais cette femme-là n’avait pas cette faculté. Elle voulait acheter quelque chose de bon et de beau à manger pour elle et pour son mari. C’était dans ce but louable qu’elle était allée en ville ; mais elle n’y arrivait pas, elle n’y parvenait tout simplement pas. Elle tournait la question dans tous les sens. Elle ne manquait pas de bonne volonté, et n’étaient sûrement pas les bonnes intentions qui lui manquaient, non, mais elle était juste un peu bizarre, elle n’était pas à son affaire, voilà pourquoi elle n’y arrivait pas. Ce n’est pas bien, de ne pas être à son affaire, et pour tout dire, cette femme finit par en avoir assez, et elle rentra chez elle sans rien du tout.

« Qu’as-tu acheté de beau et de bon, de spécial et d’exquis, de raisonnable et de judicieux pour le souper ? » lui demanda son mari en voyant rentrer sa jolie, gentille petite femme.

Elle répliqua : « Je n’ai rien acheté du tout. »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? » demanda son mari.

Elle dit : « J’ai tourné la question dans tous les sens et je n’ai pas réussi à prendre de décision parce qu’il était trop difficile de choisir. Je ne manquais ni de bonne volonté ni de bonnes intentions, mais je n’étais pas vraiment à mon affaire. Je devais juste être un peu bizarre, et c’est pour cette raison que je n’ai pas réussi. Je suis allée en ville, je voulais acheter quelque chose de beau et de bien pour toi et moi, je ne manquais pas de bonne volonté, j’ai tourné la question dans tous les sens, mais le choix était difficile et je n’étais pas à mon affaire, voilà pourquoi je n’ai pas pu, voilà je n’ai rien acheté du tout. Aujourd’hui, pour une fois, nous nous contenterons de rien du tout, n’est-ce pas. Rien du tout, c’est ce qu’il y a de plus vite fait, et au moins ça ne pèse pas sur l’estomac. Est-ce que tu m’en voudras ? Je ne peux pas le croire. »

Ce soir-là, exceptionnellement ou pour changer, il n’y eut donc rien du tout pour le dîner, et le brave bon mari ne se fâcha pas du tout, il était trop chevaleresque, trop galant et trop poli pour cela. Jamais il n’aurait osé faire grise mine, il était beaucoup trop bien élevé. Un bon mari ne fait pas une chose pareille. Ainsi donc, ils ne mangèrent rien du tout, et tous les deux en furent ravis car pour une fois, ils se régalèrent. Le brave mari trouvait excellente l’idée de sa femme de ne rien servir du tout, pour une fois, et tout en se disant convaincu qu’elle avait eu une idée adorable, il fit semblant d’être au comble de la joie, mais avec ça, il ne disait pas combien un dîner nourrissant, substantiel, aurait été le bienvenu, une bonne purée de pommes bien épaisse, par exemple.

Il y avait probablement bien d’autres choses encore qu’il aurait mieux aimées que rien du tout.

Robert Walser« Rien du tout » Petite prose [1917]trad. Marion GrafZoé2009p. 27-30
Mode : Lu

« Maintenant, je suis un costaud. Maintenant, quelque épreuve que le sort me réserve, je l’affronterai, je me mesurerai à elle, et j’irai à sa rencontre avec confiance et impétuosité. J’ai l’impression de pouvoir en découdre avec le monde entier, ou avec la moitié du monde au moins. Imagination, illusion, constellation merveilleuse ! Mon humeur est grandiose. J’ai l’envie et la force de vivre, maintenant, vraiment, c’est à éclater de rire. Je m’emballe ! J’aimerais par-dessus tout être un cheval sauvage et filer au galop dans les pays radieux. C’est qu’il est divinement beau, le monde, célestement beau. Quelle jubilation ! Je ne comprends plus les angoisses, plus les craintes. La vie est une rose, et je veux me vanter et croire que je réussirai à la cueillir, cette rose. Dans mon roulement de tonnerre, la terre se jette à mes pieds. Le ciel, çà et là, montre un timide petit coin de bleu. Je veux prendre cela comme un signe propice. Monde : à nous deux. Je sors d’une expérience, et maintenant je voyage, je galope, je roule et me promène vers d’autres expériences, plus lointaines. Vie intense et expérience intense, je vous souhaite la meilleure des bienvenues. Voilà ce qui est beau : supporter, souffrir quelque chose. Pour qui l’endure avec sincérité, avec fermeté, la vie devient un jeu d’enfant. Jetons-nous dans les vagues comme un bon nageur intrépide. Il me semble que je viens de surmonter un certain nombre d’épreuves et qu’à présent, à grandes enjambées, le regard assuré, je peux aller de l’avant. »

Robert Walser« Tobold » Petite prose [1917]trad. Marion GrafZoé2009p. 192-193
Mode : Lu

« Me voici, homme mauvais et sans valeur, heureux pourtant, sinon bienheureux, d’avoir été envoyé par Monsieur le secrétaire, lui aussi à l’heure qu’il est certainement heureux, voire bienheureux, auprès de Madame la baronne avec ce verre de limonade, dans le but d’apporter à la plus belle femme du monde ce que cette dernière a daigné commander. Monsieur le secrétaire m’a ordonné de dire à Madame la baronne qu’il sollicitait la permission de pouvoir mille mille fois présenter ses compliments et recommander ses services à Madame. Je ne sais pas où Monsieur le secrétaire se trouve en ce moment ; mais ce que je sais et ce que je peux dire, c’est qu’à cette heure ou à cette minute, où qu’il puisse être, et quelle que soit l’affaire importante qui puisse l’occupée, en pensée, il baise la main de Madame la baronne, et même sans doute avec plus de fougue qu’il n’est de mise, peut-être, selon les lois sévères de la bienséance aristocratique, parce qu’il se sent à tout instant le chevalier, le satellite et le serviteur dévoué, prêt à tout, de Madame. Les yeux les plus beaux et les plus aimables que l’on puisse apercevoir se posent, à ce qu’il voit, avec stupéfaction et avec quelque étonnement sur l’humble ambassadeur et insignifiant commissionnaire qui parle la langue de ceux qui sont ivres de bonheur parce qu’il leur a été donné d’être admis à se mettre au service de la bonté, de la grâce et de la beauté en personne. Madame la Baronne fait véritablement la joie de quiconque a le privilège de se présenter devant elle, et cette circonstance peut un peu excuser, à la rigueur, le discours que nous avons osé tenir, et la tonalité dans laquelle nous sommes tombé. »

Robert Walser« Tobold » Petite prose [1917]trad. Marion GrafZoé2009p. 172-174
Mode : Lu

Voir un comte prendre son petit déjeuner est affligeant et consternant, et pour cette raison, mieux vaut s’abstenir d’avoir l’impudence de déranger un comte qui daigne prendre son petit déjeuner. De quoi l’aristocratie aime-t-elle se nourrir, en général ? À mon avis, la réponse la plus juste et la plus simple à cette question difficile et délicate est la suivante : l’aristocratie aime surtout les œufs au bacon. En outre, elle dévore et absorbe toutes sortes de confitures exquises. Si à présent, nous soulevons la question un peu inquiétante, peut-être, parce que sans doute parfaitement incongrue, de savoir ce que lit l’aristocratie, nous espérons donner dans le mille en répondant allègrement : À part les lettres qu’elle n’a jamais reçues, elle ne lit vraiment pas grand-chose. – Quelle sorte de musique lui plaît et l’enchante le plus, pour autant qu’il lui convienne de daigner nous donner ce renseignement ? – Le renseignement est tout simple : Wagner, voyons. – Que fait et qu’entreprend, et à quoi s’occupe l’aristocratie toute la journée ? En réponse à cette question apparemment aussi insolite que parfaitement naturelle, bien sûr, et de ce fait, difficilement offensante, nous sommes dans l’obligation de dire : elle va à la chasse. – Et les épouses de l’aristocratie, comment peuvent-elles se distinguer et paraître à leur avantage, par exemple ? Vite, la femme de chambre gracieuse et délurée passe en coup de vent et déclare : Je ne peux pas dire grand-chose à ce sujet. Pourtant, je peux dire tout de même que les duchesses, en général, se caractérisent par une corpulence imposante et que les baronnes sont presque toujours belles comme des nuits de lune, douces et capiteuses. Les princesses sont presque toujours maigres comme des clous, frêles et minces plutôt que larges et robustes. On voit les comtesses fumer des cigarettes et elles passent pour dominatrices. Les princesses, en revanche, sont aimables et modestes.

Robert Walser« Tobold » Petite prose [1917]trad. Marion GrafZoé2009p. 168
Mode : Lu

« Vous êtes Tobold, n’est-ce pas, et à partir d’aujourd’hui, vous entrez au service de Monsieur le comte comme domestique comtal. On espère que chez nous, ici, donc, vous serez zélé, loyal, ponctuel, poli, courtois, honnête, travailleur, consciencieux, et docile en tout temps. Votre aspect est satisfaisant, espérons que votre conduite donnera également satisfaction. Dès maintenant, vous devez essayer d’atténuer et de raffiner tous vos mouvements. Les natures carrées et bruyantes ne sont pas appréciées, ici au château, et elles ne le seront jamais. Veuillez en prendre note une fois pour toutes. Vous devez absolument savoir qu’ici, on parle à voix basse, et que chaque geste doit être en tout temps élégant et pondéré. Polissez au plus vite tout ce que votre comportement pourrait encore avoir de rude et de grossier. Essayez dès le premier jour, si c’est en votre pouvoir, de poser le pied sur le parquet avec une extrême circonspection. Monsieur le comte est particulièrement sensible sur ce point. Soyez rapide, vif, précis, attentif et silencieux. Pour le reste, je vous recommande d’afficher un air froid et impassible. Vous allez apprendre tout cela très vite, car par chance, vous n’avez pas du tout l’air inintelligence. Vous pouvez disposer. »

Robert Walser« Tobold » Petite prose [1917]trad. Marion GrafZoé2009p. 155
Mode : Lu

Je fis la connaissance de toutes sortes de personnes aimables et importantes dont la vue et la fréquentation, toutefois, eurent surtout pour résultat de me rappeler que je devais me dépêcher le plus possible d’accéder moi-même à une importance quelconque.

Robert Walser« Tobold » Petite prose [1917]trad. Marion GrafZoé2009p. 153
Mode : Lu

J’avais eu à l’occasion, j’en ai le souvenir très net, une conversation animée sur cette question avec un monsieur très élégant, intelligent et considérable. L’idée, aussi insensée qu’elle pût paraître ou être en réalité, était enfoncée dans ma tête et ne me laissait pas en paix. Les idées aspirent à se réaliser, à s’incarner ; une pensée vivante veut tôt ou tard se transformer en réalité vivante, elle veut prendre corps. « Mais à ce qu’il me semble, vous n’êtes pas vraiment homme à faire un bon domestique », me déclara le monsieur très intelligent, très élégant que j’ai dit, et je crus pouvoir rétorquer : « Doit-on nécessairement être apte ? Je crois comme vous que je suis absolument inapte. Néanmoins, je veux et je dois travailler à mettre à exécution cette idée singulière, car chacun a son honneur intérieur, et il s’agit de donner entière satisfaction à cet honneur intérieur. Ce que je désire mettre en œuvre depuis longtemps peut et doit être réalisé un jour. Apte ou inapte, la question me semble secondaire. Que la chose doit idiote ou raisonnable, c’est une alternative qui me semble aussi oiseuse que la première. Des milliers, des dizaines de milliers de personnes, peut-être, ont une idée qui leur passe par la tête, et puis elles y renoncent, car sa réalisation leur paraît trop compliquée, trop malcommode, trop folle, trop stupide, trop ardue ou trop vaine. Un projet, à mon avis, est déjà, du simple fait qu’il exige du courage, un bon projet, et de ce fait, quelque chose de salubre et d’honorable. La question de savoir si ce projet a des chances d’aboutir me semble également secondaire. Ce qui est déterminant et ce qui a du poids et de l’importance, c’est de montrer du courage et de la volonté, et de se lancer un jour dans l’entreprise prévue. Voilà pourquoi je veux à présent réaliser mon idée, car seule sa réalisation me satisfera. L’intelligence, en tout cas, ne fait pas du tout mon bonheur, pour l’instant du moins. […] »

Robert Walser« Tobold » Petite prose [1917]trad. Marion GrafZoé2009p. 150-151
Mode : Lu

La forme qu’il allait prendre, ce qu’il allait faire de lui et ce qu’il allait advenir de lui, tout cela n’était pas très clair à ses yeux. Il était de ceux qui ont la ferme volonté de se développer, qui préfèrent n’être rien que quelque chose de partiel, de faux, ou de flasque, en un mot, il était de ceux qui cherchent.

Robert Walser« L’étudiant » Petite prose [1917]trad. Marion GrafZoé2009p. 129