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Le livre de l’intranquillité

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Mode : Lu

Tout le mal du romantisme provient de la confusion entre ce qui nous est nécessaire et ce que nous désirons. Nous avons tous besoin de choses indispensables à la vie, à son maintien et à sa continuité ; et nous désirons tous une vie plus parfaite, un bonheur total, la réalisation de nos rêves […]

Il est humain de vouloir ce qui nous est nécessaire, et il est humain aussi de désirer, non ce qui nous est nécessaire, mais ce que nous trouvons désirable. Ce qui est maladif, c’est de désirer avec la même intensité le nécessaire et le désirable, et de souffrir de notre manque de perfection comme on souffrirait du manque de pain. Le mal romantique, le voilà : c’est vouloir la lune tout comme s’il existait un moyen de l’obtenir.

Mode : Lu

Je relis passivement – et j’en retire comme une inspiration, comme une délivrance - ces phrases toutes simples de Caeiro, parlant tout naturellement des dimensions modestes de son village, et de ce qui en découle. De là, dit-il, et parce que son village est tout petit, on peut voir davantage de l’univers que depuis la ville ; c’est en quoi le village est plus grand que la ville :

« Parce que j’ai la dimension de ce que je vois,
Et non pas celle de ma taille »

Des phrases comme celles-là, qui semblent pousser toutes seules, sans être dictées par une volonté quelconque, me lavent de toute la métaphysique que j’ajoute spontanément à la vie. Après les avoir lues, je m’en vais à ma fenêtre, qui donne sur une rue étroite, je regarde le vaste ciel et ses astres nombreux, et je me sens libre, porté par une splendeur ailée dont la vibration frémit dans mon corps tout entier.

« J’ai la dimension de ce que je vois » ! Chaque fois que je médite cette phrase, avec l’attention de tous mes nerfs, elle me semble, toujours davantage, destinée à rebâtir astralement l’univers. « J’ai la dimension de ce que je vois » ! Quelle puissance mentale sans limites, que celle qui va du puits de nos émotions les plus profondes jusqu’aux étoiles les plus lointaines, qui s’y reflètent et, d’une certaine manière, s’y trouvent ainsi à leur tour.

Dès lors, conscient d’avoir appris à voir, je contemple la vaste métaphysique objective des cieux infinis, avec une assurance qui me donne envie de mourir en chantant. « J’ai la dimension de ce que je vois » ! Et la vague clarté lunaire, totalement mienne, commence à abîmer de sa lueur indécise le bleu à demi noir de l’horizon.

J’ai envie de lever les bras en criant des choses d’une sauvagerie inconnue, de lancer des phrases aux mystères hauteurs, d’affirmer une nouvelle et vaste personnalité face aux grands espaces de la matière vide.

Mais je reviens à moi, et je m’apaise. « J’ai le dimension de ce que je vois » ! Et cette phrase devient mon âme tout entière, j’y appuie toutes mes émotions, et voici que descend sur moi, au-dedans, comme sur la ville au-dehors, la paix indéchiffrable d’un clair de lune à l’éclat dur qui s’élargit avec la tombée de la nuit.

Mode : Lu

J’envie — sans bien savoir si je les envie vraiment — ces gens dont on peut écrire la biographie, ou qui peuvent l’écrire eux-mêmes. Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles et ne souhaitant pas en avoir, je raconte avec indifférence mon autobiographie sans faits, mon histoire sans vie. Ce sont mes Confessions, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire.
Que peut-on donc raconter d’intéressant ou d’utile  ? Ce qui nous est arrivé, ou bien est arrivé à tout le monde, ou bien à nous seuls  ; dans le premier cas ce n’est pas neuf, et dans le second cela demeure incompréhensible. Si j’écris ce que je ressens, c’est parce qu’ainsi je diminue la fièvre de ressentir. Ce que je confesse n’a pas d’intérêt, car rien n’a d’intérêt. Je fais des paysages de ce que j’éprouve. Je donne congé à mes sensations. Je comprends parfaitement les femmes qui font de la broderie par chagrin, et celles qui font du crochet parce que la vie existe. Ma vieille tante faisait des patiences pendant l’infini des soirées. Ces confessions de mes sensations, ce sont mes patiences à moi. Je ne les interprète pas, comme quelqu’un qui tirerait les cartes pour connaître l’avenir. Je ne les ausculte pas, parce que, dans les jeux de patience, les cartes, à proprement parler, n’ont aucune valeur. Je me déroule comme un écheveau multicolore, ou bien je me fais à moi-même de ces jeux de ficelle que les enfants tissent, en figures compliquées, sur leurs doigts écartés, et qu’ils se passent de main en main. Je prends soin seulement que le pouce ne lâche pas le brin qui lui revient. Puis je retourne mes mains, et c’est une nouvelle figure qui apparaît. Et je recommence.
Vivre, c’est faire du crochet avec les intentions des autres. Toutefois, tandis que le crochet avance, notre pensée reste libre, et tous les princes charmants peuvent se promener dans leurs parcs enchantés, entre deux passages de l’aiguille d’ivoire au bout crochu. Crochet des choses… Intervalles… Rien…
D’ailleurs, que puis-je tirer de moi-méme  ? Que raconter  ? Une acuité horrible de mes sensations, et la conscience profonde du fait même que je vis ces sensations… Une intelligence aiguë utilisée à me détruire, et une puissance de rêve avide de me distraire… Une volonté morte et une réflexion qui la berce, comme si c’était son enfant, bien vivant. Le crochet, oui…