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Quelque membre de notre Cercle

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Mode : Lu

Certaine manière quasi de délire et, en tout cas, de ridicule consiste en le développement d’objections telles qu’elles ne viendraient à l’esprit de personne, du moins lisant (et écrivant – personne n’irait écrire cela), en telle sorte que l’on peut se permettre de passer outre, et même qu’on le doit ; néanmoins l’objet de ces objections est, c’est à savoir le plus souvent un illogisme dans l’énoncé, l’inaperçue capacité d’illogisme des énoncés. En ce sens, mes objections sont parfaitement sérieuses, elles sont même terrifiantes, et elles constituent – en effet, elles se répètent – une large part de ma difficulté d’écrire.

Des auteurs, apparemment simples, disant combien écrire est difficile me faisaient dédaigneusement sourire dans un moment où je me trouvais moi-même aux prises (je ne sache pas avoir jamais écrit « aux prises » jusqu’à ce jour, ni je ne sache l’avoir jamais dit à voix haute) avec un texte à structure diaboliquement complexe ; mais, en réalité, ce n’est pas nécessairement devant les textes spécialement complexes, si je puis dire, « en eux-mêmes » que je me heurte le plus à de telles difficultés.

Ce qui est un peu intéressant, c’est que de telles objections (j’emploie « objection » pour faire court, il ne s’agit pas seulement d’objections, ou ce sont objections à toutes sortes d’échelles), les manifester, effectivement les énoncer et y répondre en cours de rédaction, donne, comme je l’ai dit ci-dessus, à l’arrivée, un texte nécessairement délirant et/ou ridicule, en telle sorte que, du point de vue du livre, je ne puis me le permettre que sous la prétendue plume d’un personnage lui-même ridicule, ou complètement fou, ou bien encore parfaitement idiot.

Nous qui écrivons pour nos morts – et ceux-là sont comme les morts des rêves : ils ne doivent pas savoir qu’ils sont morts ; il ne convient pas de leur montrer un monde dont ils sachent trop qu’ils ne l’ont pas connu : pas de supermarchés, dans nos livres, de Réseau Express Régional, peu de tags sur le béton. Quoi de neuf ? Rien de neuf, ou guère, ou lentement : que nos morts s’habituent.

Et le dîner, j’y pense ?

Mode : Lu

Dernière en grec (septième ex æquo). Devant ma honte, ma stupeur. Je n’avais donc jamais eu honte ? J’avais vu la honte des autres, je les avais vus être en situation honteuse. Et maintenant, mon tour était venu. La douleur, toutefois – c’était la douleur qui m’étonnait : que ce fût une douleur, et qu’elle montât en moi, fût en moi, fût moi, au lieu que je m’étais attendue à porter ma honte comme un vêtement peu seyant. L’expérience, disons, des chaussettes hautes (beaucoup de jeunes filles, à l’âge que j’avais alors, portaient des bas) : je réprouvais qu’on condamnât quelqu’un à porter des chaussettes hautes quand ses jambes étaient devenues trop longues ; les regards ironiques, toutefois, d’ailleurs les chaussettes elles-mêmes, encore que collant à la peau, tout cela, c’était du dehors. Voici que tout à coup quelque chose était dedans, quoique étranger, et dont je ne voulais pas. Ou plus justement : je voulais bien avoir honte, je ne voulais pas être honte. Or je l’étais. J’avais même le sentiment de n’avoir jamais réellement été avant d’être honte : j’ai honte, donc je suis.
Essai de reconstitution : pour mes condisciples, il y a quelqu’un qui n’est aucune d’elles (hors l’ex æquo, mais c’est son habitude), et qui est dernière en grec ; tout spécialement, il y a un corps qui n’est pas le leur qui est le corps de celle qui est dernière en grec, et un nom n’est pas le leur qui est le nom qui va avec ce corps ; mais moi seule j’éprouve ce que c’est qu’être celle qui est celle-là (je ne dis pas seulement être celle-là ; ce que j’entends par être celle qui est celle-là, c’est n’avoir pas refuge hors d’elle ; c’est être celle qui est, quoique persistant à l’éprouver comme étrangère, emprisonnée dans (celle qui est) cette honte).
Tout le monde sait que qui a mon corps et porte mon nom, celle-là est dernière en grec, mais il n’y a que moi qui sache que c’est moi qui ai ce corps et qui porte ce nom (m’éprouve ayant l’un, portant l’autre). Qu’est-ce que cela pourrait me faire de savoir que c’est qui a mon corps et qui porte mon nom qui est dernière en grec, n’était qu’il n’y a personne hors moi pour avoir ce corps et pour porter ce nom ? (Le raisonnement que, quadragénaire, j’essaie de reconstituer tant bien que mal, et qui avait pour fin de me dissocier de ma honte, ce raisonnement semblait imparable à mes quatorze ans, bien que d’une totale inefficacité pratique.)
Et : ce n’est pas de chance, pensaient à peu près mes quatorze ans, moi qui, d’ordinaire, suis si peu qui porte mon nom, qu’il me faille justement me trouver l’être pleinement (ou presque), lorsque porter mon nom n’est qu’être la honte de qui porte mon nom.

Mode : Lu

Quelles qu’en soient les raisons, les bonnes, les mauvaises, les gravement soupçonnables, les hautement condamnables, quoique ne parlant que de moi ou, du moins, qu’à partir de moi, je n’ai pas envie de parler de moi.
J’ai, dès l’enfance, accordé une attention démesurée, moins toutefois à ma personne qu’à la question de savoir quelle attention il convenait que j’accordasse à ma personne.
J’ai, conjointement, accordé mon attention moins à mes vêtements qu’à la question de savoir quelle attention il convenait que j’accordasse à mes vêtements.
J’ai, par la suite, résolu de la sorte, l’une et l’autre de ces questions : il convient d’accorder et à sa personne et à ses vêtements exactement ce qu’il faut d’attention pour être en mesure de n’y plus penser.
J’ai fait un pas de plus : les vêtements et la personne sont une seule et même chose, ce que je peux choisir d’énoncer en latin : enim est unum uestis cum uestito ; « l’habit fait le moi », formule qu’on a pu lire ailleurs sous ma plume, n’exprime en revanche qu’une part d’une pensée plus solidement tenue sous la forme : la personne, cette défroque.
Chacun est, ou peut être, sur la considération de la personne qu’il est à même de se savoir ne pas être, le critère de la négation de toute personne.
L’expérience, toutefois, persiste à démentir la presque certitude, la forte présomption intellectuelle : personne n’est une personne.
De la non-personne que l’on se mesure être – d’une incommensurabilité à tout nommable –, ne devrait-il pas s’ensuivre le non-être personne de tout autre ?
Je vous crois, je vais vous croire, ou, du moins, je vais faire comme si je vous croyais, lorsque vous croyez que je suis une personne, puisque je vois bien que je crois que vous-mêmes êtes des personnes, puisque je parviens à le croire, et alors même que je crois que je ne fais que le croire, alors même que je sais, ou que je crois savoir, sur mon exemple, qu’une personne, que ce qui paraît sous ce jour, est d’abord tout autre chose, est principalement tout autre chose.
C’est cela, une personne. Ou : et moi aussi, je suis une personne.
(L’excès logique des étapes est nécessaire à une adhésion qui demeure menacée.)
Quelle personne, auprès, est une question très secondaire.
La honte est habile à faire son trou : quelqu’un que je vois, devenu une épave, et que j’ai connu dans sa dignité, je ne suis pas absolument certaine de ne pas devoir avoir honte de n’être pas moi-même devenue cette épave (ainsi, ici, toutefois, essentialiser la honte – ce qui me vient aisément : la honte, je la vois volontiers figure, debout, solennelle, ectoplasmique, à la fois, avec d’amples gestes hagards, et insistante ; faisant son trou, cependant, c’est larvaire, plutôt ; ou étant ce trou –, voilà qui déborde et déforme ce qui accepte de se dire d’un devoir et de manquements demeurés incertains y ayant eu à vivre, y ayant eu le fait de vivre ; ne peut, en effet, s’exclure la question : fallait-il vivre ?).
La troisième personne produit d’autres effets que d’illusoire dédouanement. La troisième personne se sert de moi pour produire un personnage. Elle ne vise pas à tant de précision que je n’en requiers tentant de poser pour moi un problème non pas, au reste, exactement privé, mais très largement impliquant qui je suis. Encore ne me posé-je ce problème qu’en vue, et plutôt que de le résoudre (comme je l’ai laissé entendre, je tiens de la vie, et de sa durée, que la durée de la vie le résout ; la vie est exemplaire), de distinguer jusqu’où ce problème est le mien, n’est que moi ; jusqu’où il me dépasse, et quels choix s’ensuivent.
La troisième personne se satisfait d’un premier énoncé sitôt que se donne plausible quiconque (soit cette troisième personne même) de qui il pourrait apparaître comme vrai. De ce que je suis, dit-elle par exemple, sous le seul chapitre de ma dignité, je n’éprouve pas de honte. Elle n’ira pas jusqu’à penser que celle-là, si digne, donc, et si satisfaite de soi, fasse un personnage, sans doute, d’une belle portée romanesque, de quoi elle ne s’inquiète pas, tablant sur la fiction, et qu’elle viendra pour lui régler son compte (or la fiction, regrettablement, tarde).
N’ajouterait romanesquement rien qu’elle croie devoir se demander en outre : non, vraiment ? jamais ? pas de honte ? Et cette ampleur, jadis, des ciels nocturnes, quand tu croyais que tu risquais ta vie, que vivre était risquer, moins bravant la mort, encore que la bravant, que t’imaginant brûler tes vaisseaux, quoique ce fût ne brûler rien, brûler si peu, titres à peine de menue gloire, ni que ce ne fussent vaisseaux, sombrer t’imaginant, jadis, et te perdre (car c’est l’intention qui compte), et face à l’épave, aujourd’hui, au moins soupçonnant – pour, non moins, tôt, arguer, d’ailleurs probables, continuées, de quelque veulerie, ou passivité de victime –, antérieure, l’héroïque.