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Rêves

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Mode : Lu

À la fin de Matière et mémoire, Bergson développe l’idée selon laquelle la perception serait une fonction du temps. Si nous vivions, peut-on dire, selon un autre rythme, plus serein, il n’y aurait plus rien de « permanent » pour nous ; tout adviendrait sous nos yeux, tout viendrait nous frapper. C’est précisément ce qui se passe dans le rêve. Pour comprendre ce que sont, au fond, les passages, nous les enfouissons dans la plus profonde couche du rêve et nous en parlons comme s’ils étaient venus nous frapper. Un collectionneur considère les choses de la même façon. Les choses viennent frapper le collectionneur. La façon dont il cherche et trouve une nouvelle pièce, la façon dont sa présence modifie les autres, tout cela l’invite à regarder les objets de sa collection comme dissous – à la manière du réel dans le rêve – dans un flux permanent.

Walter BenjaminRêvestrad. Christophe DavidGallimard2009
Mode : Lu

L’ennui est une étoffe grise et chaude recouverte, à l’intérieur, d’une doublure de soie aux couleurs vives et chatoyantes. Quand nous rêvons, nous nous roulons dans cette étoffe. Nous nous sentons chez nous dans les arabesques de sa doublure. Mais, enveloppé dans son étoffe grise, le dormeur a l’air de s’ennuyer. La plupart du temps, lorsqu’il se réveille et veut raconter le contenu de son rêve, il communique cet ennui. Qui est capable de retourner d’un geste la doublure du temps ? Pourtant, raconter ses rêves ne signifie rien d’autre. On ne peut parler autrement des passages, ces architectures dans lesquelles nous revivons en rêve la vie de nos parents et grands-parents tout comme l’embryon dans le ventre de la mère répète la phylogenèse. Dans les passages, l’existence s’écoule sans accentuation particulière, comme les épisodes dans les rêves. C’est la flânerie qui donne son rythme à cette somnolence. En 1839, une mode des tortues avait envahi Paris. On peut facilement imaginer que les élégants eurent moins de mal à imiter le rythme de ces créatures dans les passages que sur les boulevards. L’ennui est toujours la face externe des événements inconscients. C’est pourquoi les grands dandys l’ont trouvé si distingué.

Walter BenjaminRêvestrad. Christophe DavidGallimard2009
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Le réveil est la forme exemplaire du souvenir : c’est la forme importance, capitale, dans laquelle nous parvenons à nous souvenir de ce qu’il y a de plus récent (de plus proche). Lorsqu’il déplace expérimentalement les meubles, Proust vise la même chose que Bloch sous le nom d’« obscurité de l’instant vécu ».

Walter BenjaminRêvestrad. Christophe DavidG2009
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Nous construisons le réveil théoriquement, ce qui veut dire que nous reproduisons, au niveau du langage, le stratagème qui, au niveau physiologique, est l’élément décisif du réveil. Le réveil opère par la ruse. C’est par la ruse, non sans elle, que nous nous arrachons au domaine du rêve.

Walter BenjaminRêvestrad. Christophe DavidGallimard2009
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Structure dialectique du réveil : souvenir et réveil sont très étroitement apparentés. Le réveil, en effet, est la révolution copernicienne, dialectique de la remémoration. C’est un renversement éminemment élaboré qui transforme le monde du rêveur en monde de veille. Les Chinois ont trouvé, avec leurs contes et leurs nouvelles, l’expression la plus radicale du schématisme dialectique qui est à la base de ce processus physiologique. La nouvelle méthode dialectique de la science historique apprend à transformer intellectuellement ce qui a déjà eu lieu avec la rapidité et l’intensité du rêve, afin de faire l’expérience, sous la forme d’un monde éveillé, du présent auquel chaque rêve renvoie en dernière analyse.

Walter BenjaminRêvestrad. Christophe DavidGallimard2009
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Les idées nous marquent souvent moins par ce qu’elles disent qu’à cause de l’instant où elles nous viennent. Une idée qui s’ajuste à la cohue de toutes les autres (c’est ainsi la plupart du temps lorsque nous sommes hésitants et que nous cherchons, pesant le pour et le contre, à prendre une décision) ne nous marque pas autant que celle qui nous vient, dans l’isolement, lorsque nous ne sommes absolument pas disposés à penser et qui a donc pris le chemin le plus secret à travers les chambres obscures, à travers le coeur et les reins, le diaphragme et le foie, comme les anciens le savaient bien. Mais parce que, la plupart du temps lorsque nous dormons, nous nous en remettons à ces chambres (me si leurs verrous sont des verrous oniriques) qui cèdent à la plus faible pression de la pulsion), ces idées nous atteignent au plus profond lorsque nous nous réveillons, et ce qu’elles nous présentent alors, peu importe qu’il s’agisse d’une requête ou d’une condamnation à mort, est signé.

Walter BenjaminRêvestrad. Christophe DavidGallimard2009
Mode : Lu

Une tradition populaire met en garde contre l’idée de raconter ses rêves le matin, à jeun. Dans cet état, en effet, l’homme éveillé est encore sous l’emprise du rêve. Car la toilette ne rappelle à la lumière que la surface du corps et ses fonctions motrices visibles, alors que, dans les couches inférieures, pendant que nous faisons notre toilette, la pénombre grise du rêve persiste et se renforce même dans l’isolement de la première heure de veille. Celui qui appréhende d’entrer en contact avec le jour, peu importe que ce soit par peur des hommes ou parce qu’il veut se recueillir, ne désire pas manger et dédaigne le petit déjeuner. Il évite ainsi la rupture entre le monde de la nuit et celui du jour. Cette précaution ne se justifie que si l’on consume le rêve dans une tâche exigeant de la concentration, à défaut de le consumer dans la prière, dans une tâche capable de conduire, autrement, à une confusion des rythmes de vie. De ce point de vue, transcrire ses rêves est funeste, car l’homme, encore à moitié complice du rêve, le trahit avec ses mots et doit s’attendre à ce qu’il se venge. Pour le dire dans le langage d’aujourd’hui : il se trahit lui-même. Il a quitté la protection de la naïveté onirique et s’abandonne à lui-même en touchant à ses visions oniriques sans les maîtriser. Car c’est seulement de l’autre rive, dans la clarté du jour, qu’on peut raconter le rêve, à l’aide d’un souvenir capable de le maîtriser. Cet au-delà du rêve ne peut être atteint que par une purification analogue à la toilette et pourtant totalement différente d’elle. Cette purification passe par l’estomac. L’homme à jeun parle encore du rêve comme s’il parlait dans son sommeil.

Eine Volksüberlieferung warnt, Träume am Morgen nüchtern zu erzählen. Der Erwachte verbleibt in diesem Zustand in der Tat noch im Bannkreis des Traumes. Die Waschung nämlich ruft nur die Oberfläche des Leibes und seine sichtbaren motorischen Funktionen ins Licht hinein, wogegen in den tieferen Schichten auch während der morgendlichen Reinigung die graue Traumdämmerung verharrt, ja in der Einsamkeit der ersten wachen Stunde sich festsetzt. Wer die Berührung mit dem Tage, sei es aus Menschenfurcht, sei es um innerer Sammlung willen, scheut, der will nicht essen und verschmäht das Frühstück. Derart vermeidet er den Bruch zwischen Nacht- und Tagwelt. Eine Behutsamkeit, die nur durch die Verbrennung des Traumes in konzentrierte Morgenarbeit, wenn nicht im Gebet, sich rechtfertigt, anders aber zu einer Vermengung der Lebensrhythmen führt. In dieser Verfassung ist der Bericht über Träume verhängnisvoll, weil der Mensch, zur Hälfte der Traumwelt noch verschworen, in seinen Worten sie verrät und ihre Rache gewärtigen muß. Neuzeitlicher gesprochen : er verrät sich selbst. Dem Schutz der träumenden Naivität ist er entwachsen und gibt, indem er seine Traumgesichte ohne Überlegenheit berührt, sich preis. Denn nur vom anderen Ufer, von dem hellen Tage aus, darf Traum aus überlegener Erinnerung angesprochen werden. Dieses Jenseits vom Traum ist nur in einer Reinigung erreichbar, die dem Waschen analog, jedoch gänzlich von ihm verschieden ist. Sie geht durch den Magen. Der Nüchterne spricht von Traum, als spräche er aus dem Schlaf.

Walter BenjaminRêvestrad. Christophe DavidGallimard2009
Mode : Lu

Moins un homme est prisonnier des liens de son destin, moins il est déterminé par  le plus proche, qu’il s’agisse de circonstances ou d’hommes, peu importe. Un homme libre sous ce rapport fait sien tout ce qui lui est proche ; c’est même lui qui le détermine. En revanche, la détermination de sa vie – considérée en terme de destin --, c’est du lointain qu’elle lui vient. Il n’agit pas « en regardant derrière lui » pour voir ce qui arrive, comme s’il allait être rattrapé, mais « en regardant autour de lui » vers le lointain auquel il s’adapte. C’est pourquoi le projet d’interroger les étoiles – même au sens allégorique – a un fondement plus profond que l’attitude consistant à se demander, en ruminant, ce qui va arriver.

Je weniger in den Banden des Schicksals ein Mann befangen ist, desto weniger bestimmt ihn das Nächste, sei es durch Umstände sei es durch Menschen. Vielmehr hat ein dergestalt freier Mensch seine Nähe ganz zu eigen ; er ist es, der sie bestimmt. Die eigne Bestimmtheit seines schicksalsmäßigen Lebens dagegen kommt ihm vom Fernen. Er handelt nicht mit »Rücksicht« auf das Kommende, als ob es ihn einhole ; sondern mit »Umsicht« nach dem Entfernten, dem er sich fügt. Daher ist das Befragen der Sterne – selbst allegorisch verstanden – tiefer gegründet, als das Grübeln ums Folgende.

Walter BenjaminRêvestrad. Christophe DavidGallimard2009