Parce que ça de riz et de brocolis d’hier, dans la poêle et un coup de beurre, déglacé au soja, poivre – un bain d’arbres la nuit.
Lu
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Ne vous emmerdez pas : ajoutez deux feuilles de salade sauvées de l’épluchage à l’eau de cuisson des pâtes. Ne sert à rien. Brille comme un velours inondé.
Savoir que simplement dénoyautés et cuits à feu très doux couvert 25mn et trois c.s. de cassonade par livre les abricots reposés avec hachis de menthe se mangent blanchis de lait de soja et éclats de leurs propres amandes, savoir.
C’est l’hiver, les reflets qui réchauffent quand les gants sont mouillés, plaine immaculée, ciel comme l’absolue vitre des autres, craquelures des houppiers qu’on dessine, paradis calculé, retour en calèche, au coin du feu la marmite.
Dante racontait, et on sait que c’est faux, qu’en face des sept cercles de glace qui forment le centre de l’enfer, où les larmes gelées des damnés leur strient en tombant les joues de coupures toujours neuves, qu’en face de ces balmes de forêts pétrifies dans le froid, on entend le bouillonnement discret d’une sorte de sauce rougeâtre qui s’écoule dans des canaux infinis et au loin et dessine dans l’air une crête fumeuse qui serpente. On l’a déjà vu, déjà dit, déjà lu. (Ceux qui n’étaient pas là le savent mieux que quiconque.)
Depuis ma chambre, c’est un peu différent. Comme je sais qu’un rouge n’a rien à lui s’il n’a pas un peu d’ocre, que le carmin ne vaut qu’en touchant du marron, j’ai pensé que le kako d’un cochon (son jarret demi-sel, donc) irait bien aux couleurs venues de haricots. Cependant il me manquait la mer. Je voulais le bain et l’anorak, les hauts causses puants au lisier d’épandage et la vague qui, fatale, vous retourne au rivage : j’eus la vision d’encornets qui tournent à la violine quand on les cuits sévère. Le kako désalé trois heures dans des eaux changées trois fois est cuit lentement et pas moins de deux heures et demi avec une belle échalote émincée, un fin poireau entier et sa carotte comme on veut, un verre mélangeant haricots rouges et borlotti, six autres d’eau. Je n’ai pas su empêcher la baie rouge, le grain de coriandre, le genièvre et le piment oiseau d’aller y faire un tour, sont restés discrets, il faisait sombre, n’ai pas pu les compter. Sous la fonte qui diffuse la gélatine et la couenne fondent, emportent les sucs, les transforment. De temps en temps je remuais en savourant d’avance les bubons de la sauce qui perçaient en fumant.
C’était la veille et maintenant c’est demain. Je mets à réchauffer (une demi-heure de plus ne lui a pas fait de mal) tandis que les encéphales à tentacules de quelques encornets et ail reviennent à la poêle puis coriandre haché au moment de servir sur l’assiette du ragoût qui attend. L’ensemble fait vermeil et j’ai failli en rester là, fasciné par la scène écarlate, un syndrome de Stendhal fabriqué dans mon coin. Aujourd’hui je chante le collant du gluant de la peau qu’on mange sans vergogne, la viande qui se détache en fines fibres entre la langue et le palais, les haricots qui exhalent le piment dans leur pâte douceur, le poireau qu’on regrette de n’avoir pas plus long. Il n’y avait pas de place pour un peu de chapelure chauffée à l’huile d’olive et liée de persil dont j’avais la semaine passée coiffé au service un risotto de simple céleri dans une sorte d’autogratin sans four. Du coup, j’eus l’idée d’un dessert.
Acceptant une classification dont les traits essentiels ont été dressés par Platon mais qui lui est largement antérieure, il oppose la compétence universelle, dans le domaine du relatif, de l’orateur et du sophiste au savoir des sectes philosophiques et religieuses. D’un côté la ruse, la tromperie (apatè) délibérément acceptée, de l’autre la possession de l’alètheia, possession non monnayable et transmissible seulement de maître à disciple, mais les maîtres de vérité ne le sont plus que de groupes infimes qui échouent – c’est ce que montre dramatiquement l’aventure pythagoricienne – lorsqu’ils tentent de l’imposer à une cité tout entière. Pour l’orateur et le sophiste, la vérité, c’est la réalité, l’argument bon ou mauvais qu triomphe, la décision une fois qu’elle est appliquée.
Au service d’une noblesse d’autant plus avide de louanges que ses prérogatives politiques sont contestées, le poète réaffirme les valeurs essentielles de sa fonction, et il le fait avec d’autant plus d’éclat qu’elles commencent à paraître désuètes, que, dans la cité grecque, il n’y a plus de place pour ce type de parole magico-religieuse, que ce système de valeurs est définitivement condamné par la démocratie classique. À la limite, le poète n’est plus qu’un parasite, chargé de renvoyer à l’élite qui l’entretien son image, une image embellie de son passé.
La parole magico-religieuse n’est pas soumise à la temporalité ». « À aucun moment, la parole du poète ne cherche l’accord des auditeurs, l’assentiment du groupe social ; celle du roi de justice pas davantage : elle se déploie avec la majesté d’une parole oraculaire ; elle ne vise pas à établir dans le temps un de ces enchaînements de mots qui tirent leur force de l’approbation ou de la contestation des autres hommes. Dans la mesure où la parole magico-religieuse transcende le temps des hommes, elle transcende aussi les hommes : elle n’est pas la manifestation d’une volonté ou d’une pensée individuelle, elle n’est pas l’expression d’un agent, d’un moi. La parole magico-religieuse déborde l’homme de toutes parts : elle est l’attribut, le privilège d’une fonction sociale.
Pas plus que la « vérité » du poète, l’Alètheia du Vieux de la Mer n’est une « vérité » de type historique. Le roi de justice ne vise nullement à restituer le passé en tant que passé. Les « preuves » de la Justice sont de caractère ordalique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de trace d’une notion positive de la preuve : se soumettre au jugement, c’est entrer dans le domaine des forces religieuses les plus redoutables. La « vérité » s’institue par l’application correcte, rituellement accomplie, de la procédure. Quand il préside, au nom des dieux, le justement ordalique, le roi « dit la vérité » ou, plutôt, il véhicule « la vérité ». Comme le poète, comme le devin, le roi est « Maître de Vérité ». Sur ces plans de pensée, la « vérité » est toujours liée à certaines fonctions sociales ; elle est inséparable de certains types d’hommes, de leurs qualités propres et d’un plan du réel, défini par leur fonction dans la société grecque archaïque.
Fonctionnaire de la souveraineté ou louangeur de la noblesse guerrière, le poète est toujours un « Maître de Vérité ». Sa « Vérité » est une « Vérité » assertorique : nul ne la conteste, nul ne la démontre. « Vérité » fondamentalement différente de notre conception traditionnelle, l’Alètheia n’est pas l’accord de la proposition à son objet [vérité apophantique], pas davantage l’accord d’un jugement avec les autres jugements [vérité judicatoire] ; elle ne s’oppose pas au « mensonge » ; il n’y a pas le « vrai » en face du « faux ». La seule opposition significative est celle d’Alètheia et de Lèthè. À ce niveau de pensée, si le poète est véritablement inspiré, si son verbe se fonde sur un don de voyance, sa parole tend à s’identifier avec la « Vérité ».
La vérité est d’abord parole […] [Elle] est encore le privilège de certains groupes d’hommes, les poètes, les devins, dressés au long apprentissage de la mémoire. […] La parole est éloge et blâme, capable de grandir ou d’amenuiser, d’être véridique ou mensongère. […] Il reste une tradition, poétique précisément, celle du « roi de justice » tenant la « balance », dispensateur et receveur tout à la fois du vrai et du faux. Parallèlement toute vérité est une énigme et tout diseur de vérité est lui-même une énigme. […] Il n’y a pas « opposition », « contradiction » entre le vrai et le faux, la vérité (Alètheia) et l’oubli (Lèthè) : « Il n’y a pas d’un côté Alètheia (+) et de l’autre Lèthè (-), mais entre ces deux pôles se développe une zone intermédiaire où Alètheia glisse vers Lèthè et réciproquement. La « négativité » n’est donc pas isolée, mise à part de l’Être ; elle ourle la « Vérité », elle en est l’ombre inséparable » À cette ambivalence de la parole efficace dans les œuvres les plus anciennes de la pensée grecque fait place cependant dans la cité classique une ambiguïté de l’action.