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Publié en 1980

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Mode : Lu

Que signifie « différence » quand la préposition « avec » a totalement disparu ? Est-ce que l’on ne nous demande pas, une fois de plus, d’inspecter le musulman oriental comme si son monde — « à la différence » du nôtre — n’avait jamais dépassé le septième siècle ? Quant à l’islam lui-même, bien qu’il en ait une connaissance d’une grande complexité, et d’ailleurs magistrale, pourquoi Gibb doit-il le considérer avec cette hostilité implacable ? Si l’islam est taré dès le départ du fait de ses infirmités permanentes, l’orientaliste s’opposera à toute tentative islamique de réformer l’islam parce que, d’après lui, la réforme est une trahison de l’islam : voilà exactement la thèse de Gibb. Comment un Oriental peut-il se glisser hors de ces chaînes dans le monde moderne, si ce n’est en répétant les paroles du Fou dans le Roi Lear : « They’ll have me whipp’d for speaking true, thou’lt have me whipp’d for lying ; and sometimes I am whipp’d for holding my peace. » (« Elles veulent me faire fouetter si je dis vrai ; toi tu veux me faire fouetter si je mens. Et parfois je suis fouetté parce que je garde le silence. »)

What is the meaning of « difference » when the preposition « from » has dropped from sight altogether ? Are we not once again being asked to inspect the Oriental Muslim as if his world, unlike ours—« differently » from it—had never ventured beyond the seventh century ? As for modern Islam itself, despite the complexities of his otherwise magisterial understanding of it, why must it be regarded with so implacable a hostility as Gibb’s ? If Islam is flawed from the start by virtue of its permanent disabilities, the Orientalist will find himself opposing any Islamic attempts to reform Islam, because, according to his views, reform is a betrayal of Islam : this is exactly Gibb’s argument. How can an Oriental slip out from these manacles into the modern world except by repeating with the Fool in King Lear, « They’ll have me whipp’d for speaking true, thou’lt have me whipp’d for lying ; and sometimes I am whipp’d for holding my peace. »

Edward Saïd« Crise » L’Orientalisme [1978]chap. 1 : Le domaine de l’Orientalismetrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 193-194
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Dans la mesure où il était question du travail strictement érudit de l’orientalisme (j’ai de la peine à comprendre l’idée de travail strictement érudit, désintéressé et abstrait : nous pouvons cependant l’admettre intellectuellement), celui-ci a beaucoup à son actif. Pendant sa grande époque, au dix-neuvième siècle, il a produit des érudits, il a accru le nombre de langues enseignées en Occident et la quantité de manuscrits édités, traduits et commentés ; dans bien des cas, il a fourni à l’Orient des étudiants européens pleins de sympathie, qui s’intéressaient réellement à des sujets tels que la grammaire sanscrite, la numismatique phénicienne et la poésie arabe. Cependant — il nous faut ici parler très clairement —, l’orientalisme a dominé l’Orient. En tant que système de pensée sur l’Orient, il s’est toujours élevé du détail spécifiquement humain au détail général « transhumain » : une observation sur un poète arabe du dixième siècle se multipliait d’elle-même pour devenir une politique envers (et à propos de) la mentalité orientale en Egypte, en Iraq, ou en Arabie. De même, un vers du Coran pouvait être considéré comme la meilleure preuve d’une sensualité musulmane indéracinable. L’orientalisme supposait un Orient immuable, absolument différent de l’Occident (les raisons pour cela changent d’époque en époque).

So far as its strictly scholarly work was concerned (and I find the idea of strictly scholarly work as disinterested and abstract hard to understand : still, we can allow it intellectually), Orientalism did a great many things. During its great age in the nineteenth century it produced scholars ; it increased the number of languages taught in the West and the quantity of manuscripts edited, translated, and commented on ; in many cases, it provided the Orient with sympathetic European students, genuinely interested in such matters as Sanskrit grammar, Phoenician numismatics, and Arabic poetry. Yet—and here we must be very clear—Orientalism overrode the Orient. As a system of thought about the Orient, it always rose from the specifically human detail to the general transhuman one ; an observation about a tenth-century Arab poet multiplied itself into a policy towards (and about) the Oriental mentality in Egypt, Iraq, or Arabia. Similarly a verse from the Koran would be considered the best evidence of an ineradicable Muslim sensuality. Orientalism assumed an unchanging Orient, absolutely different (the reasons change from epoch to epoch) from the West.

 

Edward Saïd« Crise » L’Orientalisme [1978]chap. 1 : Le domaine de l’Orientalismetrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 177
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Restaurer une région de sa barbarie actuelle dans son ancienne grandeur classique ; enseigner à l’Orient (pour son bien) les méthodes de l’Occident moderne ; subordonner ou modérer la puissance militaire pour donner plus d’ampleur au projet d’acquérir un glorieux savoir au cours du processus de domination politique de l’Orient ; formuler l’Orient, lui donner forme, identité, définition, en reconnaissant pleinement sa place dans la mémoire, son importance pour la stratégie impériale et son rôle « naturel » d’annexé de l’Europe ; ennoblir tout le savoir ramassé pendant l’occupation coloniale en l’intitulant « contribution à la science moderne » alors que les indigènes n’ont pas été consultés, n’ont été traités que comme prétextes pour un texte qui, pour eux, n’a pas d’utilité ; avoir le sentiment, en tant qu’Européen, de disposer à volonté de l’histoire, du temps et de la géographie de l’Orient ; établir des disciplines nouvelles ; diviser, déployer, schématiser, mettre en tableaux, en index et enregistrer tout ce qui est visible (et invisible) ; tirer de tout détail observable une généralisation et de toute généralisation une loi immuable concernant la nature, le tempérament, la mentalité, les usages ou le type des Orientaux ; et, surtout, transmuer la réalité vivante en substance de textes, posséder (ou penser que l’on possède) la réalité, essentiellement parce que rien, dans l’Orient, ne semble résister à votre pouvoir : tels sont les traits caractéristiques de la projection orientaliste qui est entièrement réalisée dans la Description de l’Egypte, et qu’a permise et renforcée l’engloutissement totalement orientaliste de l’Egypte par Bonaparte grâce aux instruments du savoir et du pouvoir occidentaux.

To restore a region from its present barbarism to its former classical greatness ; to instruct (for its own benefit) the Orient in the ways of the modern West ; to subordinate or underplay military power in order to aggrandize the project of glorious knowledge acquired in the process of political domination of the Orient ; to formulate the Orient, to give it shape, identity, definition with full recognition of its place in memory, its importance to imperial strategy, and its « natural » role as an appendage to Europe ; to dignify all the knowledge collected during colonial occupation with the title « contribution to modern learning » when the natives had neither been consulted nor treated as anything except as pretexts for a text whose usefulness was not to the natives ; to feel oneself as a European in command, almost at will, of Oriental history, time, and geography ; to institute new areas of specialization ; to establish new disciplines ; to divide, deploy, schematize, tabulate, index, and record everything in sight (and out of sight) ; to make out of every observable detail a generalization and out of every generalization an immutable law about the Oriental nature, temperament, mentality, custom, or type ; and, above all, to transmute living reality into the stuff of texts, to possess (or think one possesses) actuality mainly because nothing in the Orient seems to resist one’s powers : these are the features of Orientalist projection entirely realized in the Description de l’Égypte, itself enabled and reinforced by Napoleon’s wholly Orientalist engulfment of Egypt by the instruments of Western knowledge and power.

Edward Saïd« Projets » L’Orientalisme [1978]chap. 1 : Le domaine de l’Orientalismetrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 161
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Quand il est devenu d’usage courant pour la Grande-Bretagne, au cours du dix-neuvième siècle, de mettre à la retraite ses administrateurs en Inde et ailleurs dès l’âge de cinquante-cinq ans, une étape a été franchie dans le raffinement de l’orientalisme ; il n’a jamais été permis à un Oriental de voir vieillir et dégénérer un Occidental, il n’a jamais été nécessaire pour un Occidental de se voir reflété dans les yeux de la race sujette autrement que comme un jeune représentant du Raj, vigoureux, rationnel et toujours vigilant.

When it became common practice during the nineteenth century for Britain to retire its administrators from India and elsewhere once they had reached the age of fifty-five, then a further refinement in Orientalism had been achieved ; no Oriental was ever allowed to see a Westerner as he aged and degenerated, just as no Westerner needed ever to see himself, mirrored in the eyes of the subject race, as anything but a vigorous, rational, ever-alert young Raj.

Edward Saïd« Connaître l’oriental » L’Orientalisme [1978]chap. 1 : Le domaine de l’Orientalismetrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 91
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L’orientalisme n’est donc pas un simple thème ou domaine politique reflété passivement par la culture, l’érudition ou les institutions ; il n’est pas non plus une collection vaste et diffuse de textes sur l’Orient ; il ne représente pas, il n’exprime pas quelque infâme complot impérialiste « occidental » destiné à opprimer le monde « oriental ». C’est plutôt la distribution d’une certaine conception géo-économique dans des textes d’esthétique, d’érudition, d’économie, de sociologie, d’histoire et de philologie ; c’est l’élaboration non seulement d’une distinction géographique (le monde est composé de deux moitiés inégales, l’Orient et l’Occident), mais aussi de toute une série d’« intérêts » que non seulement il crée, mais encore entretient par des moyens tels que les découvertes érudites, la reconstruction philologique, l’analyse psychologique, la description de paysages et la description sociologique ; il est (plutôt qu’il n’exprime) une certaine volonté ou intention de comprendre, parfois de maîtriser, de manipuler, d’incorporer même, ce qui est un monde manifestement différent (ou autre et nouveau) ; surtout, il est un discours qui n’est pas du tout en relation de correspondance directe avec le pouvoir politique brut, mais qui, plutôt, est produit et existe au cours d’un échange inégal avec différentes sortes de pouvoirs, qui est formé jusqu’à un certain point par l’échange avec le pouvoir politique (comme dans l’establishment colonial ou impérial), avec le pouvoir intellectuel (comme dans les sciences régnantes telles que la linguistique, l’anatomie comparées, ou l’une quelconque des sciences politiques modernes), avec le pouvoir culturel (comme dans les orthodoxies et les canons qui régissent le goût, les valeurs, les textes), la puissance morale (comme dans les idées de ce que « nous » faisons et de ce qu’« ils » ne peuvent faire ou comprendre comme nous). En fait, ma thèse est que l’orientalisme est — et non seulement représente — une dimension considérable de la culture politique et intellectuelle moderne et que, comme tel, il a moins de rapports avec l’Orient qu’avec « notre » monde.

Therefore, Orientalism is not a mere political subject matter or field that is reflected passively by culture, scholarship, or institutions ; nor is it a large and diffuse collection of texts about the Orient ; nor is it representative and expressive of some nefarious « Western » imperialist plot to hold down the « Oriental » world. It is rather a distribution of geopolitical awareness into aesthetic, scholarly, economic, sociological, historical, and philological texts ; it is an elaboration not only of a basic geographical distinction (the world is made up of two unequal halves, Orient and Occident) but also of a whole series of « interests » which, by such means as scholarly discovery, philological reconstruction, psychological analysis, landscape and sociological description, it not only creates but also maintains ; it is, rather than expresses, a certain will or intention to understand, in some cases to control, manipulate, even to incorporate, what is a manifestly different (or alternative and novel) world ; it is, above all, a discourse that is by no means in direct, corresponding relationship with political power in the raw, but rather is produced and exists in an uneven exchange with various kinds of power, shaped to a degree by the exchange with power political (as with a colonial or imperial establishment), power intellectual (as with reigning sciences like comparative linguistics or anatomy, or any of the modern policy sciences), power cultural (as with orthodoxies and canons of taste, texts, values), power moral (as with ideas about what « we » do and what « they » cannot do or understand as « we » do). Indeed, my real argument is that Orientalism is—and does not simply represent—a considerable dimension of modern political-intellectual culture, and as such has less to do with the Orient than it does with « our » world.

Edward Saïd« Introduction » L’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 45-46
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Ce qui m’intéresse maintenant, c’est de faire sentir comment le consensus libéral selon lequel le « vrai » savoir est fondamentalement non politique (et, à l’inverse, qu’un savoir ouvertement politique n’est pas un « vrai » savoir) voile les conditions politiques organisées fortement, encore qu’obscurément, qui prévalent dans la production du savoir.

What I am interested in doing now is suggesting how the general liberal consensus that « true » knowledge is fundamentally nonpolitical (and conversely, that overtly political knowledge is not « true » knowledge) obscures the highly if obscurely organized political circumstances obtaining when knowledge is produced.

Edward Saïd« Introduction » L’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 42
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Si la ligne de fuite est comme un train en marche, c’est parce qu’on y saute linéairement, on peut enfin y parler ‘littéralement’, de n’importe quoi, brin d’herbe, catastrophe ou sensation, dans une acceptation tranquille de ce qui arrive où rien en peut plus valoir pour autre chose.

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Vous trouverez d’autant plus de disparates que vous serez dans une atmosphère raréfiée. Votre synthèse de disparates sera d’autant plus forte que vous opérerez avec un geste sobre, un acte de consistance, de capture ou d’extraction qui travaillera sur un matériau non pas sommaire, mais prodigieusement simplifié, créativement limité, sélectionné. Car il n’y a d’imagination que dans la technique. La figure moderne n’est pas celle de l’enfant ni du fou, encore moins celle de l’artiste, c’est celle de l’artisan cosmique : une bombe atomique artisanale, c’est très simple en vérité, cela a été prouvé, cela a été fait. Etre un artisan, non plus un artiste, un créateur ou un fondateur, et c’est la seule manière de devenir cosmique, de sortir des milieux, de sortir de la terre.

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Car c’est cela l’essentiel : un ensemble flou, une synthèse de disparates n’est défini que par un degré de consistance rendant précisément possible la distinction des éléments disparates qui le constituent (discernabilité){342}. Il faut que le matériau soit suffisamment déterritorialisé pour être molécularisé, et s’ouvrir à du cosmique, au lieu de retomber dans un amas statistique. Or on ne remplit cette condition que par une certaine simplicité dans le matériau non uniforme : maximum de sobriété calculé par rapport aux disparates ou aux paramètres. C’est la sobriété des agencements qui rend possible la richesse des effets de la Machine. On a souvent trop tendance à se reterritorialiser sur l’enfant, le fou, le bruit. A ce moment-là on fait flou, au lieu de faire consister l’ensemble flou, ou de capter les forces cosmiques dans le matériau déterritorialisé.