De prime abord, la notion d’embarcation insiste sur l’impureté de toute pensée et de toute action, et, dès lors, elle rappelle que l’écriture littéraire, malgré sa tendance historique à refouler ses soubassements pratiques et matériels, n’a rien d’une pratique sacrée. Mais, plus qu’une piqûre de rappel, la notion renvoie plus généralement à ce qui serait la condition partagée des militant⋅es, intellectuel⋅les et artistes : dans un monde devenu rétif à toute appréhension totalisante et dans lequel l’autonomie de la sphère intellectuelle ne va plus de soi, « être embarqué » dit à la fois la perte d’un magistère, la fragilisation d’une assise fixe et la puissance opératoire (tactiques, ruses, coups) ainsi libérée.
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Publié en 2023
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Doit-on admettre si facilement que la seule manière pour les textes littéraires d’être en prise avec le réel serait d’adopter la référentialité des témoignages, études de cas, analyses du quotidien et autres autobiographies ? N’y a-t-il pas lieu de penser que les signes disposent d’une panoplie plus étendue de manières de référer ? […] Cette focalisation est le fait ou d’un attachement à un modèle correspondantiste (il y aurait le langage d’un côté, le réel de l’autre, et entre les deux des ponts jetés par la référence) ou, plus généralement, d’une difficulté à reconnaître que la littérature est autre chose qu’un simple dire ou montrer.
Je suis maladroite et bruyante en général. Mais pendant la sieste je suis un lynx. Je sais comment changer la facon de marcher comment gérer le poids de mon corps quand je passe du bois au granit du granit a la moquette de la moquette au fauteuil. Je conais la manie de chaque porte : Je sais faire les changements de vitesse exacte sur chacune pour les ouvrir zéro grincement. Je sais combien de temps ca prend a chaque personne de s endormir. Je sais ce que réveille chaque personne. Ma mere les tout petits bruits. Mon pere les grands bruits. Xeña le contact. Alicia la lumiere Mon frere je sais pas. J ai jamais habité avec lui. Il s est cassé quand je suis née, Y a juste quelques trucs que je gere pas. Le chat la sonnerie les bruits du bar et le téléfone.
La chambre est toute petite. Ya un canapé rouge, une télé et une grande fenetre qui done sur un tout petit balcon avec deux chaises en plastique. Du balcon on voit un gros morceau de la ville. Colons, présidents, ministres, maires, plein de vieux mecs avec un kink européen en commun ont tout donné pour que la ville ressemble le plus possible au continent de leurs fantasmes. Avant la guerrilla, quand la dictature de droite était prete a sortir du four, quand le peuple crevait de faim, quand le syndicat de la canne a sucre a marché tout le fuking pays allée retour allée retour alée retour pour sindicaliser toulmonde et niker les patrons, quand les terres des gros propriétaires étaient squatées sous le drapeau De La Terre Pour Les Persones Qui La Travaillent, le gouvernement s est dit que ce serait cool, vu les génocides contre les populations originaires et noires qui avaient si bien marché, faire de la bonne pub du pays pour le vendre encore plus a l Europe et aux etats unis. La police tuait les pauvres, les prisons se multipliaient plus facile que la table de 2 des persones disparaissaient du jour au lendemain et l Uruguay était conu comme La Suisse de l Amerique du Sud. Stylé. Quand on regarde la ville du balcon on voit ce petit coté soeur moche et pauvre de Paris. La suisse de l Amérique du Sud en mode maladie terminale.
Ca fait quelques anées que j habite plus dans cete chambre. Apres moi ca a été la chambre de ma seur et mon neuveu, puis ma grand mere, puis maintenant c est la chambre du cancer de ma mere. C est la ou elle passe ses journées, elle a tous ses trucs la. Ses aiguilles, sa laine, la télé. Elle passe toute la journée tous les jours sur le canapé rouge.
Le canapé rouge a toujours existé mais il a pas toujours été rouge. Avant il était gris. Et les chats lont détruit avec leurs grifes et on lui a mis un truc rouge. Ma mere aussi a changé de couleur. A cause de la maladie elle est jaune maintenant, comme un Simpson. Je la trouve stylée en jaune.
Aussi elle est chauve de la chimio. Ma mere était connue pour ses beaux poils. Une chevelure de goddesse. Comme yen a qui ont des culs, des yeux, ma mere avait sa criniere. C est une des seules fois ou je lai vu pleurer, quand je lai acompañé se raser au Salon de Sheila. Sheila tenait la tondeuse avec une main, et elle avait l autre posée sur la tete de ma mere. Elles se regardaient a travers le miroir. Je tenais une des mains de ma mere et une autre coifeuse toute petite tenait l autre. On pleurait toutes les quatre. Bon, a dit Sheila. On a pleure. Maintenant c est fini, Et la tondeuse s est allumé et les yeux de ma mere se sont fermés, Ses cheuveux se décrochaient de sa tete et elle faisait une grimace come si on lui coupait ses membres mais qu elle encaissait la douleur sans se plaindre.
Ma mere va mourir dans deux jours.
Ce sera a cause de ma décision de l emener a l hopital pour lui enlever plein de liquide de l abdomen qui est la a cause du cancer de pancréas qui maintenant s étale partout dans son corps.
Ceci déclenchera un bordel de substances, iones, plaquetes, machin. Son cerveau va etre intoxiqué par son foi, en médecin ca s appelle encéfalopatie hépatique. Ses yeux regarderont plus, elle parlera plus, elle comprendra plus. Elle sera completement ailleur sauf pour dire non a la piqure de morfine et a mettre des couches. La premiere chose qu elle m a dit quand elle a su qu elle était malade : vous me tuez pas avec des drogues, vous me metez pas de couches.
Ma mere va mourir et elle est pas d accord. Elle refuse Les médecins me parlent de fases des maladies terminales d acceptation. Mon cul. Cette personne va s acrocher a cette vie come moi au sol de mon ancienne maison.
Ma soeur Alicia c est la reine du plastique. Elle a plein de petits personages de Star Wars, et play mobile. Des accessoires de barbie de toutes sortes. Avec ma mere on discute presque pas. On est d acord sur presque tout. A chaque fois qu elle parle je pense qu elle a raison. Et moi quand je parle elle me dit toujours que j ai raison. Sauf pour le plastique. Moi j adore le plastique, ca brille ca peut se mouiller ca se casse pas ca a une odeur incroyable. Ma mere déteste. C est de la merde. C est du putain de pétrole. C est la monnaie de l impérialisme elle dit. Je sais que le pétrole c est horrible et l impérialisme aussi. L impérialisme c est les états unis et on déteste les états unis. Elle répete toujours C est a cause des états unis qu on est ou on est. Europe d abord. Europe et les états unis. Moi j aime bien ou on est mais je sais pas ou on serait si on était pas la.
Je dis rien je pense rien mais je vois. Je vois dans les os de son dos je vois dans les poils bébés de son crane je vois dans les larmes qui se faufilent entre mes orteils. Je vois l histoire se répéter et se répéter et Se répéter. Toutes les pistes du passé que J ai pu prendre, une dizaine de toutes petites pieces me font voir clair le résultat du puzzle 1000 pieces. Je la vois kidnaper des membres des forces armées je la vois enfoncer une mitraillette dans le conducteur d un camion remplit d armes je la vois remplir son sac de maternité d armes. Je la vois a la rue avec son premier bébé. Je la vois perdre son premier bébé aux mains des flics. Dormir a la rue. Seule dans la rue. Crever de faim dans la rue. Enceinte de bébé numéro 2, cherchant toutes les nuits un nouveau refuge dans un nouveau petit coin caché de la rue. Partir enceinte au Chili. Acoucher cachée dérriere un matelas pour se protéger des balles. Crever de faim dans le refuge. Partir se réfugier en France avec un bebé maigre et un bébé en moins.
Les médecins ont raison pour une putain de fois.
Elle a grave dépassé la moyenne de survie.
Je la vois dans le hlm a Nanterre s enfermant dans les toiletes la tete enfoncée dans une serviete attendant que ses yeux arretent de pleurer pour se maquiller les bleus pour partir travailler dans l atelier de couture pour donner a manger au gamin qui est son fils qu elle a vu la derniere fois quand il avait dix mois qui vient d arriver en France apres huit ans et a sa meilleure amie, sa gamine de sept ans, qui veut etre danseuse de ballet et s acheter des fouets et faire tout ce que font les autres gamines de sept ans et au mec qui étudie la filo donc pas le temps de travailler qui est son mari qui lui a mit les coups qui l ont rendu experte en silence et maquillage.
Je dessine des petites vagues
Sur son crane jaune.
Mes petites vagues essayent
D absorber un peu la douleur
De me la partager
Sil vous plait sil te plait sil nous plait
Qu elles absorbent
Qu elles absorbent
Qu elles absorbent
Y a un truc chez moi avec la france et le francais. Pas chez mes potes du quartier, pas a l école, ya de la france et du francais nule part ailleurs. Mes seurs plein de fois parlent en francais avec ma mere, qui leur répond en español. Des fois quand elles veulent parler de moi, ou d un truc qu elles veulent me cacher, elles comencent a parler en francais bouboubou dadada grgrgr pouti poutou. Moi je comprend rien mais je comprend. Ya beacoup de livres chez moi qui sont en francais. Je les ouvre et je lis et c est trop drole.Ca n a rien avoir avec coment mes seurs et ma mere parlent quand elles parlent en francais. Ya plein de petits trucs mignons sur les letres, des accents a l envers, des petits toits de maison, des machins sous les c, des doubles partou pp tt mm ss ff ee 11 nn.
Quand je joue a la secrétaire je prépare d abord bien mon bureau. Je mets un tas de livres en francais, des cahiers de l école et une banane.
Ring ring. La banane sonne. Oui alo ? Oui monsieur je fais ca tout de suite.
Et la je prends un livre en francais et je le récite a voix haute :
EH BIÊNN ! MONNSSIÉOURR DÉ RASTIGGNAK, TRAHITÉSS CÉ MONNdÉ CoMÉ il MÉrItÉ dÉ LeTRE
Et le job est fait, Je passe a la tache suivante. Ring ring. Je suis une bone secrétaire
On prend le bus. Blindé. Puant. Bien sur le son a fond sur le programe de radio de Petinati. Tous les conducteurs de bus toujours écoutent Petinati. C est un mec qui apelle des couples pour regler leurs drama d amour en live. Les mecs il leur parle normal, les meufs il leur parle come des enfants de cinq ans qu il veut baiser. Ma mere des qu elle rentre dans les bus, avant de payer le tiket elle insulte Petinati. J ai la tunique de l école trempée de transpiration. Des que la porte du bus s ouvre pour laisser des gens descendre ou monter, ma mere me fait un geste de poule pour me dire de ventiler mes aisselles.
Ya toujours des personages dans le bus. La y a un vieux monsieur qui pue la pisse et marmone des trucs. Un bourré qui chante des chansons de peñarol. Une dame folle qui crie SUSANA ! SUSANA ! au fond du bus. Une mere qui tape son enfant parce quil arete pas de bouger. Les gens collés au fenetres qui ouvrent que un centimetre. La radio a fond. Raconte a oncle Petinati, tu fais quoi quand tu te sens toute seule dans ton lit avec tes petits doudous ? Une masse de gens descend. Air. Place. Un siege. Assied toi ma petite. Je m assoi dan les sieges qui sont a l envers et regardent vers le fond. Je vois la vitre poussiéreuse de l arriere du bus et un autre bus derriere. On dirait a chaque arret qu il va défoncer notre bus. La chaleur m endort tout en me donant un peu la gerbe. Mes yeux von en arriere tous seuls, mes paupieres s entreferment. Je me réveille a chaque fois a cause de la folle qui arrete pas de crier SUSANA !
On se leve pour descendre. La dame qui crie SUSANA ! prend ma mere par le poiñet et la retient dans le bus. J ai peur, je crie NO ! MAMA !. La folle regarde ma mere dans les yeux et crie SUSANA !. Ma mere fait rien, elle la regarde juste. Je prend ma mere de l autre poiñet et la tire vers moi. MAMA ! De l autre coté la folle tire aussi et crie SUSANA ! Le conducteur du bus cri DEGAGEZ MA PORTE ! La folle raproche sa tete de ma mere. SUSANA ! JE PENSAIS QUE T ETAIS MORTE. C EST TOI ! T AS PAS CHANGÉ SUSANA ! JE PEUX PAS CROIRE ! La folle se jete dans les bras de ma mere. Ma mere me lache et met ses bras autour de la folle. La folle se calme. Elles se séparent La folle me regarde. Ta mere était la meilleure. Bien sur elle est vivante je savais moi. Qui aurait pu la tuer ?
On descend du bus. Ma mere dit rien.
Je lui demande Cest qui Susana ?
Elle me regarde.
Rien.
C est toi ?
Rien.