Aller au contenu↑

Recherche

Publié en 2004

27 entrées
Mode : Lu

Les problèmes que soulève la théorie moderne de la démocratie libérale sont, nous le verrons, plus fondamentaux qu’on ne l’a cru. Il nous est apparu qu’ils ne sont qu’autant d’expressions d’une difficulté essentielle qui apparaît aux origines mêmes de l’individualisme au XVIIe siècle : celui-ci est en effet l’affirmation d’une propriété, il est essentiellement possessif. Nous désignons ainsi la tendance à considérer que l’individu n’est nullement redevable à la société de sa propre personne ou de ses capacités, dont il est au contraire, par essence, le propriétaire exclusif. À cette époque, l’individu n’est conçu ni comme un tout moral, ni comme la partie d’un tout social qui le dépasse, mais comme son propre propriétaire. C’est dire qu’on attribue rétrospectivement à la nature de l’individu les rapports de propriété qui avaient alors pris une importance décisive pour un nombre grandissant de personnes, dont ils déterminaient concrètement la liberté, l’espoir de se réaliser pleinement. L’individu, pense-t-on, n’est libre que dans la mesure où il est propriétaire de sa personne et de ses capacités. Or, l’essence de l’homme, c’est d’être libre, indépendant de la volonté d’autrui, et cette liberté est fonction de ce qu’il possède. Dans cette perspective, la société se réduit à un ensemble d’individus libres et égaux, liés les uns aux autres en tant que propriétaires de leurs capacités et de ce que l’exercice de celles-ci leur a permis d’acquérir, bref, à des rapports d’échange entre propriétaires. Quant à la société politique, elle n’est qu’un artifice destiné à protéger cette propriété et à maintenir l’ordre dans les rapports d’échange.

[T]he difficulties of modern liberal-democratic theory lie deeper than had been thought, that the original seventeenth­ century individualism contained the central difficulty, which lay in its possessive quality. Its possessive quality is found in its conception of the individual as essentially the proprietor of his own person or capacities, owing nothing to society for them. The individual was seen neither as a moral whole, nor as part of a larger social whole, but as an owner of him­ self. The relation of ownership, having become for more and more men the critically important relation determining their actual freedom and actual prospect of realizing their full potentialities, was read back into the nature of the individual. The individual, it was thought, is free inasmuch as he is proprietor of his person and capacities. The human essence is freedom from dependence on the wills of-others, and freedom is a function of possession. Society becomes a lot of free equal individuals related to each other as pro­prietors of their own capacities and of what they have acquired by their exercise. Society consists of relations of exchange between proprietors. Political society becomes a calculated device for the protection of this property and for the maintenance of an orderly relation of exchange.

Mode : Lu
Variations sur le sujet seul Hic panis est corpus meum. (Hoc) Corpus meum est corpus meum. Substantia panis est corpus meum. Hic est corpus meum. Caro mea est cibus.
Variations sur le verbe Hoc fit corpus meum. Hoc mutetur (vel transubstantietur) in corpus meum.
Variations sur le temps et le mode du verbe Hoc sit corpus meum. Hoc erit corpus meum.
Variations sur le prédicat Hoc est corpus Christi.
Variations liées à l’acte Nutrio vos corpore meo. Haec est caro mea.
Variations multiples, notamment, avec sujet non déictique et attribut non déictique Panis est corpus Christi.
Variations sur la référence temporelle du sujet Quod fuit panis est corpus Christi. Quod erat panis vel vinum post consecrationem est corpus Christi.
Sujet composé d’une préposition et d’un cas oblique Ex pane fit corpus Christi. Ex pane factum est corpus Christi. De pane fit corpus Christi.
Variations sur le verbe lui-même Panis fit corpus Christi. Panis fit. Panis incipit esse corpus Christi. Panis est factus corpus Christi. Panis fiet corpus Christi. Panis factus est corpus Christi. Panis convertitur in corpus Christi. Panis mutatur in corpus Christi. Panis vertetur in corpus Christi. Panis transit in corpus Christi. Panis transubstantiatur in corpus Christi. Panis transubstantiabitur in corpus Christi. Panis transformabitur in corpus Christi.
Variations sur le temps et le mode du verbe substantif Panis fuit corpus Christi. Corpus Christi fuit panis. Quod est corpus Christi , fuit (erat) panis. Quod est panis, erit corpus Christi. Panis erit corpus Christi. Panis potest esse corpus Christi. Panis potuit esse corpus Christi. Panis poterit esse corpus Christi. Panis incipiet esse corpus Christi.
Divers Corpus Christi fit. Corpus Christi fit hic. Corpus Christi incipit esse. Panis potest converti a Deo. Pane fit corpus.
Irène Rosier-Catach« Variation sur les formules » La parole efficace. Signe, rituel, sacréLe Seuil2004p. 453-454Annexe I
Mode : Lu

L’une des thèses essentielles de la théorie de la causalité-pacte, qui la distingue de la théorie de la causalité physique, est que le sacrement ne devient pas efficace en raison d’une « vertu surajoutée », naturelle ou surnaturelle, qui lui serait attribuée au moment de l’instauration du sacrement. Cette conception met en jeu une analyse très particulière de la catégorie de la relation, qui s’appuie sur le parallèle entre le sacrement qui devient signe et cause de la grâce et la pièce de monnaie qui devient prix de quelque chose.

Un passage du De Trinitate d’Augustin est à l’origine de cette conception particulière de la relation, et c’est là que l’on rencontre la formule « ut denarius fit pretium  » (comme la pièce de monnaie qui devient prix), que nous avons rencontrée chez Fishacre, et que reprennent de très nombreux auteurs. Le problème que pose Augustin est le suivant : si certains qualificatifs relatifs attribués à Dieu ne sont pas éternels, comment peut-on maintenir que ces qualificatifs ne sont pas des accidents ? Si quelqu’un ne peut se voir attribuer le nom de maître qu’à partir du moment où il a un serviteur, le nom relatif Seigneur, appliqué à Dieu, n’est-il pas inscrit dans une temporalité, puisque la créature dont Dieu est le Seigneur n’a pas toujours existé ? La réponse est double. En premier lieu, explique Augustin, il suffit de dire que « Dieu n’est pas éternellement Seigneur ». Sinon, l’on devrait admettre que la créature est éternelle, puisque « celui-ci ne serait pas éternellement maître, si celle-ci n’était pas éternellement servante ». Mais cela n’implique nullement que, en devenant Seigneur, Dieu soit réellement modifié. Un accident relatif advient effectivement au sujet en le modifiant : ainsi, quelqu’un qui est dit ami l’est quand il commence à aimer ; il subit une modification dans sa volonté et se trouve alors accidentellement transformé. Mais quelque chose peut être dit de manière tardive (relative) sans subir de modification dans sa forme ou sa substance : c’est ainsi qu’une pièce de monnaie peut être dite prix de… sans pourtant être transformée. On peut donc attribuer une valeur à une pièce de monnaie sans qu’elle en soit altérée dans son être ou sa forme. À plus forte raison, conclut Augustin, peut-on admettre que Dieu reçoive un qualificatif relatif à la création, donc liée au temps, sans que l’accident concerne en rien Dieu lui-même :

Comment donc prouverons-nous que Dieu échappe à toute qualification accidentelle ? Par cela seulement que sa nature échappe à tout ce qui la pourrait modifier, si les accidents relatifs sont ceux qui adviennent avec un changement dans leur sujet. Par exemple, ami est dit de manière relative. On ne commence à être qu’en commençant à aimer : il se produit donc un changement dans la volonté pour qu’on puisse être dit ami. Mais une pièce de monnaie, quand elle est dite prix [de], est dite ainsi de manière relative, et pourtant elle n’est pas modifiée quand elle devient prix ; et pas davantage quand on la dit caution ou autres noms semblables. Eh bien, si une pièce de monnaie peut, sans changer aucunement, être si souvent dite de manière relative, sans que, en recevant ou perdant cette qualification, son être ou sa forme de pièce de monnaie en soit modifiés, avec quelle plus parfaite aisance devons-nous admettre, à propos de cette immuable substance de Dieu, qu’elle puisse être dite quelque chose relativement à la créature, et que, malgré la nouveauté temporelle de cette désignation, l’on ne doive pas penser que quelque chose advient accidentellement à la substance de Dieu, mais à la créature que la désignation concerne ?

Mode : Lu

À l’inverse des théologiens, [Roger Bacon] soutient […] que la vérité de l’institution n’est pas immuable, interprétant la nature intentionnelle ou ad placitum de l’imposition comme un « bon plaisir » non seulement du premier instituteur du langage, mais de tout locuteur. Posant que le signe se définit de manière essentielle et première par la relation à celui pour qui il signifie, il place par là même la relation au signifié en dépendance de la première. Cette relation au signifié devient ainsi sujette à variation, puisqu’elle se modifie en fonction des utilisateurs du signe. Bacon met ainsi très clairement l’accent sur l’usage, au détriment de l’institution première, puisque pour lui chaque locuteur est comme un nouvel instituteur du langage.

Mode : Lu

Qu’est-ce que l’entêtement ? C’est rester au soleil alors qu’on sent déjà le grésillement des brûlures. C’est manger encore un carré de chocolat alors que chocolat ne désigne plus qu’une pâte sucrée qui tapisse ma gorge. C’est déchirer un papier en pensant ainsi faire disparaître ce qui est écrit, ou mieux : faire en sorte que cela n’ait jamais été écrit. C’est ne pas se couvrir alors qu’il fait froid parce qu’on a décidé qu’il fait chaud. C’est forcer son chien à porter des lunettes de soleil dans le seul but de prendre une photo. C’est refuser d’organiser un pique-nique parce qu’on n’a pas de panier en osier et de nappe à carreaux rouges et blancs. C’est dire, à six ans, qu’on ne fera jamais de cheval et le dire aussi à dix. C’est enfermer sa sœur dans sa chambre pour éviter d’avoir à lui expliquer pourquoi on ne peut pas l’emmener. C’est attendre que ce qu’on vous dit corresponde exactement à ce que vous avez envie d’entendre.

Antonia s’était décrétée que puisqu’elle allait mourir, il était inutile qu’elle range sa chambre. Quand on le décrète, c’est qu’on a tout de même un peu compris qu’en effet, en regard du fait assez simple qu’en disparaissant vous ferez tout disparaître avec vous et que donc il n’y aura plus rien, le rangement d’une chambre amenée à disparaître avec le reste pèse peu. Antonia attendait donc la mort assise en tailleur au milieu de sa chambre. Si tout disparaissait, par la même occasion, Isabelle disparaîtrait, la cité disparaîtrait, les caves et jusqu’à l’essoreuse à salade et le cadenas. Oui, cette cité pourrie serait rayée définitivement de la carte et les gens qui l’habitent supprimés un par un et leurs sales petits trafics avec. De toute façon, un jour ou l’autre, on allait faire sauter les bâtiments de cette cité, ils s’effondreraient dans leur propre poussière, parce que ça faisait trop longtemps qu’ils existaient, et tous les adultes qui y étaient restés, tous ces pauvres abrutis par la télé et le chômage longue durée, tous ces appartements qui sentaient la pisse et les croquettes pour chat, tous les tiroirs de tous les meubles pleins à ras bord de photographies de vacances lamentables prises dans des endroits misérables où on est resté baba devant le feu d’artifice du 14 Juillet, qui a recommencé tous les 14 Juillets de toutes les années depuis des années, premier 14 Juillet, deuxième 14 Juillet, troisième 14 Juillet, et quatrième et cinquième et sixième et septième 14 Juillet, ou pire : les photos de mariages, les photos de baptêmes, les photos d’anniversaires de mariages et les photos d’anniversaires de baptêmes et les anniversaires tout court, et tout le monde raide dans son costume parce que personne ici ne sait porter le costume, que tout le monde est en pyjama toute la journée ou en survêt ce qui est la même chose, tous les bibelots débiles rapportés et qui s’étaient cassés dans les valises, tous les appareils électroménagers en double, ou en triple, parce qu’ils sont pas chers, les services à raclette, les services à fondue, les machines à gaufres, les machines à croque-monsieur, les croque-gaufre-grill et tous les 3 en 1, les appareils à pop-corn, les friteuses comme ci et les friteuses comme ça, les batteurs, les batteurs-mélangeurs, les moulins à légumes, les presse-agrumes, les trancheuses et les bouilloires, les machines à glace, les robots compacts, les cafetières à expresso, les cireuses aspirantes, les pistolets nettoyeurs, les aspirateurs à eau et tous les portables, tous, avec leurs musiques stupides, leurs messages encore plus stupides et leurs jeux à la con, toutes les consoles de jeux, oui, et toutes ces pouffiasses de Lara Croft, ces bouffonnes de Buffy et de Scully, ces connards du Loft et toutes les télés qui exploseraient en même temps, ça, ça serait un feu d’artifice, tout ça s’écroulerait d’un coup sans qu’on ait prévenu personne, ils crèveraient tous au milieu de leurs aspirateurs et de leurs friteuses et elle avec, parce que c’était vraiment la plus bête de tous, elle, Antonia, et qui avait plus rien à faire, juste à attendre que le dernier poisson pané surgelé du dernier des congélateurs explose avec tout ce qu’il y avait autour, l’emballage, les meubles, les pères et les mères, les enfants, les animaux et la cité.

Mode : Lu

The black radical tradition is in apposition to enlightenment. Appositional enlightenment is remixed, expanded, distilled, and radically faithful to the forces its encounters carry, break, and constitute. It’s (the effect of) critique or rationalization unopposed to the deep revelation instantiated by a rupturing event of dis/appropriation, or the rapturous advent of an implicit but unprecedented freedom.

Fred Moten« Knowledge of freedom »CR : The New Centennial Review, n° 42004p. 269-310