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Publié en 2015

25 entrées
Mode : Lu

Avant de (croire) choisir, le plus souvent les écrivains confondent la prose avec de la prose. Les défenseurs de « la prose » (laprose) pensent qu’il y a une seule prose, la prose souveraine (le gouvernail sans frein). Or, cette prose est souvent déclarée à venir. Souvent ou toujours. Les défenseurs, les amants de la prose qui vient, croient que la prose unique se tient à hauteur de la vie vraie, indérobée, brutale comme sa misère constitutionnelle, sa vie nue : sa matière trahie ou inesthétisée. En prose critique véhiculaire, la vie voulue, inaccessible et côtoyée, s’appelle toujours la prose du monde, le lieu mythique et profane. Or, la prose mondaine étourdit, fascine l’intellect inquiet. Elle a ses raisons. Elle empêche aussi l’élan du raisonnement en fascinant les yeux ouverts. Le fasciné parle déjà. Il croit souvent sublimer son arrêt (son suspens) en le disant. Les tenants d’une prose après le poème voient en elle l’informe du réel. (Car la vérité du « monde sensible », c’est la misère, selon une gnose de la prose.) L’idée se défait, puisque la prose n’existe pas et s’annonce toujours. Pour Flaubert et Baudelaire, il n’y a pas la prose, il y a des proses, ondulantes. Ou une, ou deux, à faire. Jusqu’ici, malgré Fénelon, malgré le roman et ses puissances, la prose n’a pas été définie une activité qualifiée, ineffaçant l’effacement de la forme ; elle cherche une forme. Elle est indéterminée. Sa force est d’être indéfinie. Une activité formelle spéciale, contestée, plurielle, s’appelle poésie.

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Une fois que la différenciation des genres s’est imposée pour se recompliquer,i.e. depuis que les tragédies en prose, au xviie siècle, ont préparé le terrain au poème en prose, le phénomène aujourd’hui reconstitué par l’histoire littéraire n’a pas empêché Rimbaud de tenir Racine pour le plus grand poète français (ce que ne diraient pas obligatoirement les « performers » de maintenant, à l’inconscient rimbaldien).

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La haine de l’art (la haine de la mort informe, de la brume sans effet, qu’il semble porter), la haine que l’art peut se vouer s’il stylise le chaos malgré lui, s’il met en forme la dispersion, n’est pas le propre de l’art. Une exception le prouve : le poème. La haine de la poésie, si le terme de haine attire, est le propre de la poésie ; elle se défie nativement de son « esthétique », de son charme vorace, du procès de formalisation, de mise en forme signifiante. La méfiance peut avoir nom Dionysos. Et c’est une haine double : a) pour la forme médusante et l’art poétique, le fixatif impliqué dans la formation de la forme ; et b) pour le sens déformant, qui embrume ou endort la possibilité d’un art poétique, d’un geste apollinien.

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La littérature a aussi inspiré la musique dans sa forme. Par exemple, les titres des Märchenbilder (« Images de contes ») pour alto et piano opus 113 (1851) et des Märchenerzählungen (Récits de contes) pour clarinette, alto et piano opus 132 de Schumann (1853) sont des références explicites au Märchen, au conte. La notion de la Märchenerzählung montre que le texte musical raconte à nouveau ce que le conte dit à sa manière. La musique ne met donc pas en rythme et mélodie un récit ; elle raconte dans son médium. Elle est récit au carré, ou sens au carré, et de façon très singulière, car elle a besoin de se multiplier par la littérature (ici la prose des Grimm). Schumann considère d’ailleurs que la meilleure façon de lire les contes est la lecture à haute voix, qu’il pratique beaucoup auprès de ses enfants. Schumann a transposé en musique la « courbe intonative du récit ». La poésie (qui hante les proses) devient le modèle de la musique.

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Récitatif sobre et didactique, au mieux ou dans l’idée sentie. Il navigue entre deux vagues puissantes et quasi-régnantes. D’abord, la vague emphatique ordinaire et « persienne », aux nombreuses variétés, aux plusieurs degrés de talents, qui franchissent le pas, et tendent à confondre chanson et chant, ou plutôt chant poétique et chant musical strict. Ensuite, la vague de prose, qui confond la sobriété et le caractère indifférencié et pédestre des varia de la prose du monde (nourriture de la prière laïque, matin, midi et soir).