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Soirée Legovil sur Radio PSG Matin

 

Parigi, ce soir, « en direct en public », sull’aria fritta di Radio PSG Matin, Legovil – c’est-à-dire n’importe qui –, vient expliquer le monde au monde – c’est-à-dire n’importe quoi à n’importe qui. Lien.

Legovil est une revue d’explications, faite en trois jours, à chaque fois dans une ville différente, par absolument qui veut (c’est-à-dire celles et ceux qui se pointent). Dedans : pas de poèmes, mais des explications sous forme de texte, de diagramme, de carte, de schéma.

Le principe du qui-veut s’applique aussi à la soirée : n’importe qui peut venir expliquer publiquement n’importe quoi, et même venir s’expliquer avec soi-même ou quelqu’un d’autre devant tout le monde.

// Au programme pour le moment :
* Une explication de la phrase Le pluvarium est déserté. * La présentation rapide d’un programme d’émancipation pour le siècle : Aller se la jouer loin de sa nature. * L’exposition d’un problème d’ingénierie des vertus : Tout le monde veut que tout le monde soit brave mais personne ne veut commencer. * Une modélisation du Pouvoir selon laquelle tout énoncé de gouvernement émane nécessairement d’une de ces deux instances : le Ministère de la Violence Intérieure et le Ministère de la Violence Extérieure.
* Une petite totalité-comme-complot envoyée depuis Berlin, intitulée Parce que ça veut dire.
* À propos de quelques expressions italiennes.
* Une opinion de fin de soirée reprise et argumentée : « Je pense que tu peux pas convaincre quelqu’un que tu connais pas sans être un enculé. »
* Une tentative de double explication simultanée : « Ce qu’a voulu nous dire Marx et pourquoi j’ai abandonné la poésie. »
* Les codes du langage euphémique entre clients et travailleurs sur les applis de prostitution homosexuelle.
// Peut-être :
* « Qu’est-ce qu’un valoriste et pourquoi sont-ils deux ? »
* « Pourquoi l’explication est une forme d’ancien régime, c’est-à-dire de jeune homme. »

!!! Rappels :
! Tout le monde peut venir expliquer ce qui lui chante, venir s’expliquer avec quelqu’un, interrompre une explication en cours pour en commencer une autre ou simplement la contester.
! Une explication peut être improvisée. Elle n’a pas besoin d’être chiadée. Elle peut aussi être chiadée, mais il est assez interdit de lire un texte. Les poèmes, particulièrement, sont proscrits.
! Toute explication s’expose à être collectivisée ou attaquée. La contestation fait partie de l’explication. La phrase « Non mais laisse-læ finir ! » n’est pas recevable.
! Je n’ai aucun élément qui permette de penser que les fumées seraient dangereuses mais cela ne veut pas dire que ce n’est pas le cas. (Ministre de la Violence Intérieure)
! Nous ne sommes pas en train de réussir dans les outre-mer ; mais nous réussirons dans les outre-mer. (Ministre de la Violence Extérieure)

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Legovil 4 est dans le monde

Le numéro 4 de Legovil est dans le monde.

Legovil est une revue d’explication. Elle est faite en trois jours par une quinzaine de gens qui changent. Celle-ci a été faite à La Cherche (Cherbourg) du 28 au 30 juin 2019 par Ivan Basso, Marie Chiambretto, Joachim Clemence, Sam Commetuveux, Frédéric Danos, Frédéric Deotte, Thomas Ducasse, Brigitte Goffart, Miguel Hélaine, Mikaël Henry, Antoine Hummel, Arthur James, Jean-Baptiste L’Héritier, Virginie Levavasseur, Frédéric Leterrier, Laurent Mauny, Xavier Metz, Jan Middelbos, Olivier Nourisson, Philipp Rabe, Amalia Vargas, et Michel Vachey sans le savoir. 64 pages. 60 exemplaires. 8 € de main à main, 13 € par la poste.
(ou  : legobistable[at]gmail.com)
testanonpertinente.net/Legovil

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Agissez en conséquence

(Compte-rendu d’une conversation collective parue dans Legovil 4)

Impayés. Recouvrement. Trier puis agir. Mettez en place un classement de vos débiteurs en trois groupes et instituez un traitement différencié pour chacun d’eux. L’efficacité globale de votre recouvrement en sera ainsi accrue.

1. Il peut et il veut. Négligence, retard, erreur du débiteur, qui effectue le paiement. Tout rentre dans l’ordre. Votre appel téléphonique vous a fait économiser des frais d’avocat et / ou d’huissier.

2. Il veut, mais ne peut pas. Votre débiteur rencontre d’incontestables difficultés financières, mais ne conteste pas sa dette. Cette catégorie de dossier pose un redoutable problème. Concilier rapidité (car la situation peut se dégrader et le débiteur devenir totalement insolvable…) et gestion du rapport entre le coût du recouvrement et les sommes recouvrées (pour ne pas en plus perdre de l’argent). C’est pourquoi, dans ces dossiers, il est souvent opportun de négocier un paiement échelonné. A défaut de paiement, faites le point avec votre expert comptable. Provision en défaut de paiement ; éventuellement : récupération de la TVA déjà reversée au Trésor. Constituez-vous un bon dossier prouvant les difficultés de recouvrement de votre créance. Copie des relances et des rappels infructueux.

3. Il peut mais ne veut pas. Pas de souci financier en ce qui le concerne, mais il estime être en mesure de refuser de payer. Au-delà de la négociation, face à ce type de client, vous serez peut-être amené à entamer une procédure. Plusieurs possibilités sont ouvertes selon la nature du motif du refus de payer, à étudier avec votre avocat et votre huissier. Pour cette catégorie de dossier, le coût d’éventuelles procédures judiciaires n’est pas à comparer avec les chances de recouvrement mais avec les chances de succès, c’est-à-dire avec la qualité des motifs de refus de payer.

Rangez votre débiteur dans une des trois catégories précédentes. Agissez en conséquence.

(« Avis & Conseil Entreprises »,
14 mars 2006)

Sur l’image ci-dessous, nous avons une représentation graphique inexacte de la typologie d’Avis & Conseil Entreprises. Inexacte, puisque l’item original « il peut et il veut » a été remplacé – inattention ou geste critique ? – par « il veut et il peut ». De plus, notre typologie, mais cette fois au même titre que l’originale, est incomplète. Une typologie complète des débiteurs distinguerait, au point de vue logique, les énoncés en fonction de la place qu’y occupent les verbes déontiques :

Il peut et il veut. ≠ Il veut et il peut.
Il veut mais ne peut pas. ≠ Il peut mais ne veut pas.
Il ne veut pas mais peut. ≠ Il ne peut pas mais veut.
Il ne peut pas et ne veut pas. ≠ Il ne veut pas et ne peut pas.

À ces énoncés on pourrait en ajouter d’autres, sur la base d’une interprétation différenciée des conjonctions et et mais.

Il peut mais il veut. ≠ Il peut et il veut.
Il veut mais il peut. ≠ Il veut et il peut.
Il veut et ne peut pas. ≠ Il veut mais ne peut pas.
Il peut et ne veut pas. ≠ Il peut mais ne veut pas.
Il ne veut pas et peut.≠ Il ne veut pas mais peut.
Il ne peut pas et veut. ≠ Il ne peut pas mais veut.
Il ne peut pas mais ne veut pas. ≠ Il ne peut pas et ne veut pas.
Il ne veut pas mais ne peut pas.≠ Il ne veut pas et ne peut pas.

En algèbre, l’opérateur ‘mais’ conjoint une enveloppe (sommation) et sa négation, soit :

mais = ‘et’ et ‘non’

Cette conjonction n’est pas un gain sec, mais une complication du crédit.

Notons tout de même, quelle que soit la typologie considérée, l’absence du verbe devoir du jeu des déontiques ; c’est que, comme sur les Tables de la Loi (thou shall not kill, du sollst nicht töten…), devoir est tutélaire : nulle dette ne se pense sans un devoir premier. Le poids de la dette est en effet une expression de la gravitas (pour un parallèle avec le poids du péché, se rapporter à Swedenborg, La nouvelle Jérusalem et sa doctrine céleste, la repentance et la rémission des péchés, 1821, §166). Par souci de clarté, rendons visible l’ombre portée de devoir sur vouloir et pouvoir :

Il doit, veut, et peut.
Il doit, veut, mais ne peut pas.
Il doit, peut, mais ne veut pas.

La tutelle rendue patente, profitons-en pour mentionner une autre évidence, qui, à force de flotter, s’oublie peut-être : les déontiques ont ici une valeur auxiliaire. Ils sont au service d’une modalisation d’un unique verbe, qui indique l’horizon résolutif (et rémissif) du problème de la dette : payer (remettre). Soit :

i) Il doit payer (remettre), veut payer (remettre), et peut payer (remettre).
ii) Il doit payer (remettre), veut payer (remettre), mais ne peut pas payer (remettre).
iii) Il doit payer (remettre), peut payer (remettre), mais ne veut pas payer (remettre).

En outre, l’objet du paiement, si on le rétablit, ferme tautologiquement chaque proposition, puisque, en général, ce que le débiteur doit payer, ça n’est rien d’autre que ce qu’il doit. Soit :

i) Il doit payer ce qu’il doit, veut payer ce qu’il doit, et peut payer ce qu’il doit.
ii) Il doit payer ce qu’il doit, veut payer ce qu’il doit, mais [‘et’ et ‘non’] ne peut pas payer ce qu’il doit.
iii) Il doit payer ce qu’il doit, peut payer ce qu’il doit, mais [‘et’ et ‘non’] ne veut pas payer ce qu’il doit.

Il faut particulièrement insister sur le fait que, du point de vue du créditeur lancé dans l’échelle des démarches – du simple coup de téléphone à l’envoi d’un huissier pour entame d’une procédure de recouvrement – l’horizon résolutif se dit dans une actualisation qui, en dernier lieu, annule toutes les modalisations :

Il va payer.

Propitiation ? Pas si sûr. Le créditeur a la main sur sa créature débiteuse. Il peut – par exemple à l’égard du second débiteur – faire preuve de mansuétude. En effet, du point de vue du créditeur, alors que les débiteurs 1 et 3 vont payer ce qu’ils doivent, le débiteur 2 bénéficie d’une rémission négociée : il va payer ce qu’il peut, comme il peut. Cette indulgence à l’égard du deuxième type de débiteur est une prime donnée à l’innocence du vouloir. L’innocence du vouloir entraîne une culpabilité partielle, puisqu’elle procède d’un empêchement, d’une limitation du pouvoir. Le débiteur 2, en tant qu’empêché, est un honnête pécheur ou un tricheur sincère. Il convient de l’aider à retrouver le droit chemin.

La banque me dit allez voir les flics. Je vais voir les flics. Ils me disent allez voir les impôts. Je vais voir les impôts. Ils me disent allez voir la banque. Je vais voir la banque. La banque me dit allez voir les flics. Après quelques tours, j’arrive à m’expulser du manège et je tombe sur le bonhomme Voilà, l’huissier. Il est tellement heureux de tomber sur une bonne foi qu’il se montre immédiatement arrangeant,réduit la facture et débloque mes comptes. Il récompense mon non-ménagement. Il me paie mes tours de manèges.

« Votre débiteur rencontre d’incontestables difficultés financières, mais ne conteste pas sa dette. Cette catégorie de dossier pose un redoutable problème. »

Les difficultés sont incontestables, la dette frontale et aveuglante, le problème difficile : la situation est en ce sens tragique. La bonne conscience prend le tour de la torpeur et de la contrition. Rien ne garantit la réminiscence. « Pour assurer le retour de la réminiscence, il faudrait repartir de l’amorce de sens qu’elle autorise. » (M. Richir, Fragm. Phénom. Tps & Esp., 150). C’est pourtant ce détachement au Sens qui surprend… « La réminiscence franchit le Sens par exception, dans la surprise. » (Ibid., p.151). Si l’impossibilité de payer est ainsi vécue sur le mode de la surprise inquiète, la personne est jugée respectable. L’innocence du deuxième débiteur du point de vue de l’intention, l’innocence de son vouloir, est un élément qui ne desserre pas, lui, le nœud tragique, mais contribue au contraire à le nouer davantage : il y a contradiction du vouloir et du pouvoir. Le conflit devient conflit des forces et des intérêts.

La contradiction tragique du vouloir et du pouvoir est engagée : on voudrait par exemple marier une femme, mais [‘et’ et ‘non’] accéder à ce désir ferait de nous [de la personne entière, non fragmentée par la surprise inquiète] l’ennemi du père, soit – par alliance – l’ennemi héréditaire du père. Il y a une totalité circulaire du problème, une inextricabilité du nœud qui oblige à une analyse plus approfondie. On ne peut pas diviser le problème. Il n’est pas ici question de marchandise, mais de l’objet dans son sens le plus hautement métaphysique : son caractère centralisateur (dont la forme politiquement manifeste se traduit dans l’errance relative autour de la définition de l’ennemi). Le différend économique est une relation politique sans sujet, la pire de toutes parce que la plus implacablement irréductible au circuit de la médiation. L’aboutissement tragique est alors : « totalement insolvable ». La totale insolvabilité du débiteur est le moteur de l’action et son minuteur : il faut agir vite, s’organiser rapidement (pour résister à l’oubli et l’entropie des engagements).

Face au deuxième débiteur, la mise en place d’un échelonnage des remboursements est une façon de découper le noeud, de diviser le problème tragique, de réintroduire une échelle et ses variables hypostatiques. L’horloge discrète du temps échéant se met à tourner légèrement moins vite. Une occasion est offerte de quitter la tragédie pour entrer dans l’espace logique du drame : la tragédie était la convergence fatale des moyens insuffisants et des fins nécessaires, le drame est ce qui se résout quand on met les moyens. On passe de la surprise inquiète au convoi de la négociation.

À quel moment des rapports historiques entre drame et tragédie se trouve-t-on ? Quel est notre rapport à la dette ? La tragédie trouve son aboutissement déjà prescrit dans l’insolvabilité radicale du débiteur, ergo sa liquidation, sa mort en tant que puissance financière et source d’argent. Dans le drame, peut encore se nouer un problème – notamment celui du handicap douloureux du débiteur. La position du problème nous fait passer de la pure angoisse relative à la forme de l’oubli dans l’expérience plus modérée de la perte d’historicité. Quand tu es en état d’insolvabilité, tu es dans la stupeur, alors que quand tu rentres dans le circuit de la médiation du remboursement, tu es juste dans une aliénation relative qui se manifeste comme une perte d’historicité – l’Histoire étant l’élément relatif du drame, par opposition à la transgression tragique comme situation absolue. L’inter-dit supplante le non dit.

Si le débiteur peut mais ne veut pas – cas de figure numéro 3 – les moyens à déployer pour le contraindre sont déjà connus : il faut toucher aux propriétés qui seraient naturellement celles du drame de la saisie. Le deuxième débiteur, lui, tend à échapper à la possibilité de la saisie.

Le seul, dans cette typologie, qui soit coupable totalement, c’est le débiteur numéro 3 : il l’est au plan du vouloir et au plan du pouvoir. C’est le seul à commettre un crime caractérisé, et à appeler une réponse procédurale. Il n’est pas aimable ; on ne traitera pas avec lui à l’amiable. L’abandon du mauvais axe, du mauvais pivot relève d’une question de principe.

« Nous connaissons les gens qui ont des combines pour échapper aux manoeuvres de la machine de recouvrement et de l’échéancière gracile. Nous savons quel est le traitement à leur faire subir. »

Cette
société du Gabon
à qui il était demandé
, par la justice,
3906 € d’impayés.Une lettre lui est envoyée,
comme des pigeons à la figure.
La magnanimité colon n’est plus ; reste
le complexe postcolonial :

On n’a plus l’Empire et en plus,
ils nous la mettent
à l’envers.

forme libidinale de la dette et mort de danton

-- Et toi, pourquoi tu t’intéresses tant, par exemple quand tu parles des créditeurs, à la libido ? Tu dis « la jouissance » comme si tu faisais un poème ou un avis & conseil entreprises.

-- Je ne saurais pas en parler avec précision, mais je crois qu’on a affaire à deux choses. On a affaire à un système. Le système, c’est la typologie du conseil & avis entreprises. Des espèces de fabrication de fils invisibles qui nous tiendraient, et puis en fait quand on a affaire à un humain : qu’il soit huissier, qu’il soit machin, il est encore humain, c’est-à-dire qu’il fait son travail, comme on dit. Et peut-être c’est ça l’espace de la jouissance : faire plus son travail qu’être encore son métier. Walser, à chaque fois qu’il trouvait du boulot – des trucs à la Bartleby : recopier des textes, avec une journée entière pour recouvrer un seul texte – tu vois, à chaque fois Walser il fait son boulot super bien,avec ardeur et zèle, et le lendemain ça l’emmerde, tout à coup il ne fait plus rien, il fait défection mais à son poste, et le surlendemain il quitte son poste. Il va retrouver un autre boulot où reproduire le même schéma : jouir, ne rien faire, voilà. Dans l’amour, pareil : il va faire le ménage chez une femme, et cette femme a des grandes chaussures avec des talons extraordinaires. Il rêve de lui baiser les pieds, d’être le plus bas possible devant celle qui l’embauche. Il jouit de la désirer sublime ; il la déteste d’être si laide ; il quitte l’emploi de la désirer ou de la haïr.

-- Alors Walser, c’était une sorte de sub capricieux ?

-- Oui. Dans Le Commis, dès les premières lignes, il est fait droit au personnage principal, un commis, qui exige qu’on lui produise les conditions optimales pour s’accomplir comme commis.

-- Il veut rencontrer sa jouissance. Sauf qu’après, sa liberté, ce sera celle de tout casser…

-- Recouvrer la liberté… Débiter n’importe quoi, c’est-à-dire parler sans jamais s’acquitter d’une dette vis-à-vis du langage. Tout casser, c’est alourdir sa dette.

-- Je notais hier le verbe « désintéresser ». Désintéresser, c’est : faire cesser l’attente.

-- Être désintéressé, c’est avoir totalement remboursé sa dette, c’est ça ? C’est un terme technique ?

-- Oui… Non… C’est peut-être moi ça… Faire cesser l’attente, ne plus importer. Être léger de toute dette, avoir disparu…

-- On ne s’est pas trop intéressé à la figure de « il peut et il veut ».

-- Oui. Il est enregistré comme débiteur accidentellement. Il a oublié…

-- Il est juste à la bourre, oui. On n’a pas trouvé son adresse, quoi. Il est en retard sur le temps.

-- Alors je pense qu’on touche à un point important. L’homme qui a énoncé la fin historique de la tragédie et annoncé le temps où règne seul le drame interminable, c’est un Allemand, il s’appelle Büchner, et c’est dans un texte qui s’appelle La mort de Danton.

-- De ce point de vue, il faudrait peut-être à nouveau questionner les rapports entre tragédie et drame. Il s’agit d’imaginer une échelle sur laquelle on distingue les événements, d’une part (soudain…, c’est alors que…), des certitudes (il est bien entendu que…), d’autre part.

-- Alors, là, il y a un truc à noter ? La mort ?

-- Oui…

-- Au regard de la dette ?

-- Au regard de la dette. Ce que serait la mort pour un regard drama doit être précisé.

-- Est-ce que Danton est coupable ou innocent dans la pièce de Büchner ?

-- Ce n’est plus la question, justement. Ou plutôt : l’innocence n’est plus ici en question.

-- La question morale a été liquidée ?

-- La question tragique a été liquidée.

-- J’ai ramené un filet, je ne sais pas pourquoi. Je suis vivant dans l’écarté. J’arrive, je vois un filet, je me dis « c’est le débiteur son filet », ou « le recouvreur son filet ». Il me semble que la cessation des temps propres à la surprise inquiète est aussi l’occasion d’une centration de l’échelle sous la forme d’une toile, par exemple. J’ai appris dans la dette qu’il était question de capture jusqu’en dehors d’elle.

Il y avait ce
Monsieur espagnol,
robin des bois des banques
qui enchaînait les crédits pour la cause
anticapitaliste.Il édite un journal avec de l’argent
qu’il n’a pas. Dans ce journal,
il décrit les méthodes pour
financer la cause qu’on a
avec de l’argent qu’on n’a pas.

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Legovil 3 est dans le monde

Le numéro 3 de Legovil est dans le monde.

Legovil est une revue d’explication. Elle est faite en trois jours par une quinzaine de gens qui changent. Celle-ci a été faite à Lyon du 7 au 10 février 2019 par Valentina Barriga, Alice de Boissezon, Pierre Borel, Frédéric Déotte, Audrey Dewet, Thomas Ducasse, Alexandre Dumont, Timothey V. K. Dyèvre, Christophe Dymanche, Leila El Yaakabi, Brigitte Goffart, Élisabeth Préfet, Hugo Hyart, Antoine Hummel, Léa Lanoë, Xavier Metz, Olivier Nourisson, Philipp Rabe, Amalia Vargas, ainsi que Grégoire Sourice en détachement, et Julien Schneider et Juan Diego Otero sans le savoir. 48 pages. 60 exemplaires. 13 € frais de port inclus.

commande : legobistable[at]gmail.com testanonpertinente.net/Legovil

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La personne perd en général

Les raisons personnelles : faire des phrases

Le 6 janvier 2017, j’ai écrit à une dizaine d’ami·es pour leur proposer de venir grossir un pad d’écriture collective en écrivant, à partir de l’énoncé « La personne perd en général », d’autres énoncés, en générant des phrases qui seraient toutes d’emblée considérées comme « valables » ou « justes ». Je cherchais à créer, dans les termes exaltés de cette invitation, « un espace béni où aucune faute n’est possible, un lieu sans histoire où l’erreur n’existe pas ».

Depuis, certain·e·s de ces ami·es sont venu·e·s poser des trucs sur ce pad ; avec d’autres, j’ai eu des conversations à propos de l’énoncé ; d’autres encore ont manifesté un intérêt distant mais bienveillant. Ces attentions m’ont aidé à faire des phrases, à continuer à croire faire des phrases possible, et à tenir une certaine dépense langagière pour nécessaire et enjaillante – alors que mes « raisons personnelles » me portaient à l’époque à croire que parler ne règle rien.

Très vite, le générateur de phrases s’est constitué en attelage : Joachim Clémence m’a rejoint dans mon souci, a fait de mon souci notre souci, et après quelques mois de génération commune, quelques mois à tenter de faire des phrases à deux, nous avons mis en ligne un site, qui existe à cet état stable mais pas arrêté [note du 10 03 2020 : le serveur coûtait trop cher, donc le site n’existe plus].

Faire des phrases, comme programme, ne s’est réduit pour nous ni à un exercice parodique (opposer une grimace aux savoirs logiques), ni à une dérision de toute « forme » (« phraser » venant remplacer « composer »). Faire des phrases, en l’occurrence, tentait de faire aller l’attelage le plus loin possible dans la semoule d’une légalité immanente : l’horizon de cette progression commune a pu être que tout se tienne, comme dans l’idéalité théologique du corpus, juridique du code, philosophique du système ; en revanche, jamais cet attelage ne fut tenu par le genre de loyauté ou de mutualisme qui mène au tous se tiennent.

L’attelage fut tenu par le joug d’un engagement dont je ne trouve pas pour l’instant de formule moins évangélique : que tes soucis soient les miens. Faire des phrases tentait finalement de conjuguer, dans une forme de rationalité sinon guindée, au moins opiniâtre, les soucis les plus divers — poétiques et politiques, notamment — et les raisons personnelles, aussi irrecevables qu’inévitables. L’attelage aura essayé, à partir des générations premières et bordéliques — à partir, en fait, de la pelote à problèmes qu’entraînent un énoncé à ce point généraliste et la contrainte de ne contredire aucun des énoncés qu’il aura générés — de continuer à faire des phrases en commun, c’est-à-dire à se faire du souci commun. En un sens, chérir notre souci aura été joué en partie contre chacun chérir le sien. En un sens, notre seule mission était de continuer, vaille que vaille plus que coûte que coûte – à (s’)en faire. Et ça donne quoi, des phrases vaillantes qui valent bien ce qu’elles valent en un sens et dans tous les autres.

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Legovil 2 est dans le monde

Le numéro 2 de Legovil est dans le monde.

Legovil est une revue d’explication. Elle est faite en trois jours par une quinzaine de gens qui changent. Celle-ci a été faite à Marseille les 18 et 19 août 2018, par Pierre Borel, Marion Breton, Jeanne Carminati, Steven Chevallier, Joachim Clemence, Frédéric Déotte Beghdali, Andrea Garces, Antoine Hummel, Léa Lanoë, Diane Malatesta, Olivier Nourisson, Grégoire Sourice, Lotti Thiessen et Erica Zingano.

Pour commander : legobistable@gmail.com
ou Paypal (10 € frais de ports inclus) :
testanonpertinente.net/Legovil

Mode : ÉcritGenre : Avis

Legovil 1 est dans le monde

Le numéro 1 de Legovil est dans le monde.


Legovil est une revue d’explication. Elle est faite en trois jours par une quinzaine de gens qui changent. Celle-ci a été faite à La Chapelle Fifteen (Paris) par Erica Zingano, Marie Lehir, Benjamin Levi, Gwladys Le Cuff, Olivier Nourisson, Frédéric Déotte, Aline Carpentier, Filipp Rabe, Timothey V. K. Dyèvre, Ivan Basso, Jann Middelbos, Cédric Schönwald.
La maquette a été faite en deux jours à Calais, sur un mode qui radicalise la méthode du couper/foutre en coupant couper. Legovil 1 a été simplement foutue (d’où l’absence de marges intérieures et l’arial 11pt généralisé). C’est une sorte de fanzine sur papier glacé.

Pour commander : numéro épuisé. PDF dispo : Legovil, n°1 (93,5 Mo) testanonpertinente.net/Legovil

Mode : ÉcritGenre : Texte

Se faire des tableaux

Nous appellerons fantômes, après le saint docteur, toutes les images que l’imagination nous présente, soit qu’elle les ait reçues de l’extérieur, soit qu’elle les ait fabriquées à l’aide des matériaux qui lui sont venus du dehors. Nous diviserons ces fantômes en deux classes. La première comprendra les images intérieures que nous nous formons en notre fantaisie des mots et des signes qui, manifestés à l’extérieur, formeraient une parole extérieure : et ces images intérieures, nous les appellerons fantômes-signes. Nous mettrons dans une seconde classe tous les autres fantômes, c’est-à-dire les images intérieures qui représentent en notre fantaisie la chose elle-même, non un signe ou un mot qui exprime la chose : et ces autres images intérieures, nous les nommerons fantômes-tableaux.

J.M.A. Vacant, Études comparées sur la philosophie de Saint Thomas d’Aquin et sur celle de Duns Scot, Delhomme & Briguet, Paris Lyon, 1891, pp. 168-169

Il est assis, il regarde les pavés, il médite ; tout est tranquille, on n’entend aucun bruit, les cartes géographiques et les tableaux synoptiques des peuples du globe se tiennent suspendus à leurs clous, les trois chaises sont encore aux places où on les a laissées ; là-haut, dans leurs chambres, les élèves travaillent.

G. Flaubert, L’Éducation sentimentale

Napoléon reprochait à ses généraux une imagination épique, qui « empêche toute action, toute décision, tout courage » ; une imagination qui « se fait des tableaux ». C’est aussi dans cette imagination malade de l’Histoire que réside, pour Barbey d’Aurevilly, « l’infirmité » de Frédéric Moreau, le personnage de L’Éducation sentimentale.

Cette infirmité crée le procédé de Flaubert, dont la pensée ne fonctionne jamais non plus que sous la forme de tableaux. Comme il n’a d’idées absolument sur rien, et qu’il n’est capable que de décrire, son procédé est infiniment simple. Il cloue et soude des tableaux à d’autres tableaux.

Se faire des tableaux, quand on est plus paumé que général, c’est aussi, par assuétude ou par lassitude, oublier de tailler un conçu avant d’étaler son perçu. Léonard de Vinci, qui pensait que des peintres étaient de leur pratique trop les généraux et pas assez les ingénieurs, a écrit en substance :

C’est vrai que si tu te poses devant un mur plein de taches et que tu t’y absorbes un moment en ima­gi­nant, des fonds et des formes plus ou moins nets y appa­raissent, qui par leur vague rap­pellent tout ce qu’il y a autour (voire des mondes plus loin­tains dans l’espace et le temps), et par leur net des pay­sages connus, moins par­faits que typiques, des reliefs nus, chauves d’antennes, des ter­rains de jeu enfuis du cadastre. En y allant un peu plus fort tu vois aus­si, sur ces pans bario­lés, d’anciennes scènes de com­bat avec leurs répres­seurs et les chiens qui s’affairent au fond sem­blant les imi­ter (comme Dio­gène, dés­œu­vré, sin­geait les armées colo­niales) ; bref un bor­del de faune humaine-non­hu­maine naît de ces taches, un bor­del enga­geant par la force des choses. Il en est de ces murs comme du son des cloches, dont chaque tin­te­ment détache, dans le bas­so du mi-silence urbain, des noms fami­liers et ché­ris ; ils indiquent un plan de découpe, c’est sûr, mais ils ne four­nissent pas les frondes.

Sur le mur de Vinci, Breton dit que chacun fait comparaître et parader les fantômes les plus probables de son devenir. Les fantômes n’existent pas.

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Mode : ÉcritGenre : Explication

Les bungalows

par le Comité de Planification du Sagouinat

Qu’est-ce qu’un bungalow ?

Un bungalow est une unité d’habitation de vacance. On ne réside en bungalow ni comme on prend un appartement, ni comme on descend à l’hôtel. On n’entre pas plus dans un bungalow comme on entre en ménage. Un bungalow est une unité d’habitation de vacance (Freizeitwohneinheit).

Comment sont conçus vos bungalows ?

Dans les règles de l’art du bâtissement de bungalows, avec les siècles de derrière, l’alliage du savoir et du faire colons et gestionnaires à la pointe, l’esprit de pool et le sens du budget — sans oublier : votre concours à nous regarder faire en nous proposant des cafés.

Où se procurer vos bungalows ?

Nous les construisons, par toute tempête et tout soleil, en Dordogne ou chez vous — partoùt se trouve du bois, du matériel de véranda, la plus petite Fraction d’Insolation Possible. Nos bungalows sont conçus pour être annuellappréciables (selon le principe de la Ganzjahrnutzbarkeit). Vous devrez néanmoins nous présenter un projet de vie secondaire et votre disposition à villégiaturer. Nous ne construisons en dur que pour la vie molle. Il est important que vous ne fassiez rien, ou peu, à la mesure du tout dont nous nous occupons.

Comment reconnaître un bungalow ?

Cf. infra.

Un bungalow, il y faut quatre choses qui sont des contraintes-sources et des objectifs-certifications :
1. un nom normé ;
2. une réponse à « où est la porte ? » ;
3. une fenêtre ;
4. un papier quadrillé fin ou millimétré.

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Mode : ÉcritGenre : Explication

La roue quodlibétale

τύχη, túkhê : Chance, fortune, providence.
De τυγχάνω, tugkhánô (« se produire », « atteindre un but, une cible »)

Ça se passe au Τύχη (3), où il y a :

  • 1. moins de tentes que de gens ;
  • 2. d’immenses couchants qui laissent diversement sensible ;
  • 3. à faire ;

  • ☌. du coup, peut-être, des sensibilités à faire.



Fig. 1 : Immense couchant. – Fig. 2 : À faire
Des questions de quolibets sont adressées à un couple de personnes constitué pour l’occasion. Ces questions sont des colles cognitives, des énigmes anthropologiques ou des exercices d’intuition. Elles suggèrent souvent un ordre de réponses exclusif ou clivant : leur binarisme constitue à la fois les balises et les plots de la conversation, ses obstacles pratiques ; la polarité de leurs termes définit le champ d’exercice du jugement.

Placer d’emblée les entretiens sous la tutelle d’énoncés apophantiques plus ou moins explicites permet de jouer les intrigues à partir des assentiments, donc aussi d’interdire un registre modéré de réponse – pyrrhonisme, levée dialectique un peu leste, abstinence et autres sageries.

Quelle est la différence entre un couple et une paire ? Lequel des deux est le plus fonctionnel ? Le plus politique ? Le mieux coordonné ? Une paire est-elle forcément assortie ? Est-il plus long d’accorder une paire ou d’accorder un couple ? En domaine conjugal, la notion d’ordered pair indique-t-elle une hiérarchie ou une précédence ? Une priorité opératoire dans une lutte rangée (agon) ou une exclusive manipulatoire dans un combat dramatisé (mimicry) ?

C’est qui le plus fort ? L’agneau, le chien, le loup, le lion, le renard, le corbeau, la personne ? Question subsidiaire : Qui gagnerait, le soleil ou dix milliards de lions ?

Il existe, en Éthiopie, un peuple, les Dorzé, qui considère que le léopard est un animal chrétien, et qu’à ce titre il respecte les jeûnes hebdomadaires de l’Église copte (le mercredi et le vendredi). Pourtant, les Dorzé protègent leurs troupeaux des attaques de léopards tous les jours de la semaine. Pourquoi ?1

Complétez suivant le modèle : Le drame de l’amour

La comédie
La tragédie
L’épopée

Quand, comment, par quelle procédure, sait-on avec certitude qu’on n’a plus pied ?

Paul est accusé d’avoir rendu malade une jeune fille en lui touchant les mains. Un procès est organisé. Très vite, le reproche réel des juges apparaît : avoir caché à la communauté des pouvoirs chamaniques qui expliquent l’efficace de son geste (inoculation ou contagion). Paul nie d’abord, puis finit par avouer des dons, fournit des détails, fait la genèse de leur acquisition. À l’issue de ces aveux, le tribunal réintègre Paul et lui fait promettre de ne plus faire de ses dons un usage néfaste au sein de la communauté. Paul est-il habile ou sincère, dupe ou non dupe ?2


Le couple de circonstance est requis de répondre en paire, de s’apparier efficacement pour un arraisonnement commun ou au moins une réponse unique. Le nécessaire appariement ne vaut pas pari de conjualité : la paire est temporaire – même s’il n’est pas exclu que s’y gagne une intimité.

Les enregistrements des conversations sont ensuite coupés pour ne pas dépasser une ou deux minutes, puis montés sur un slot de la Roue Quodlibétale, et diffusés au hasard des tourniquements de celle-ci.

Idéalement (juin 2017)
Les entretiens ont lieu :
- en latin tardif ;
- hors des tentes.

Les questions de quolibets ont pour objet de forcer à élucider les raisons personnelles, et pour méthode de prendre au sérieux le quelconque, et du quelconque le bon-vouloir, et du bon-vouloir le qui-vient (à l’esprit), et du qui-vient le plaisant, et du pas déplaisant le qui-charme (la raison et les sens).

Pratiquement (juillet 2017)
Cette micrologie des raisons n’est pas nécessairement une traque acrimonieuse ; les entretiens quodlibétaux sont une pratique sincère, sensible, pas justicière : le tout-venant d’une réponse intuitive, le non-chaloir de sa personne, est mobilisé pour un tout-chaloir général, un pan-chaloir qui, plus ou moins vaillant, dépersonnalise.

Que tout importe également sauve ou pèse, ni plus ni moins que le mal pesé, le mal sauvant, le mal pondéré des rapports personnels. Mais que la conversation vaille, achale, assaille jusqu’au conçu commun dont on pourra faire un à faire, ou que, pesant d’un poids constant, elle nivelle et finisse par faire se valoir tout le relief personnel du diversement sensible, elle procède d’un vouloir savoir très-transitif dont la chaleur opératoire a, aura toujours, dans le dardement de son objet, asséché le projet manipulatoire.

Le chamane

Couple et paire

C’est qui le plus fort ?

Le léopard chrétien

Le drame de l’amour

Avoir pied

Dire que les opérations transitives communes pourraient, sinon sécher d’un coup, chauffer jusqu’au tarissement les projets manipulatoires, c’est moins dénoncer qu’il y a du manipulatoire (ça, c’est un épanchement justicier), que faire (sa)voir à sa personne que le manipulatoire est stagnant, stagnant dans la personne.

C’est parce que je crois que c’est clair que je l’explique mal : j’essaie de me (faire) sensibiliser à ce qui, dans le détail des raisons personnelles, dupe ; et pour moi c’est moins les raisons que le personnel.

Les raisons, là, ne s’interrogent pas depuis l’envie justicière de les découdre, de les isoler, de les observer dans l’élément, rendu à sa pureté, de leur validité éthique. L’opératoire est enchaînant, intriquant, compeloteur. Cherchant les raisons, la dispute opératoire ne traque ni les causes ni les intentions ; elle admet, comme une règle de son jeu et une condition de sa progression – en un mot, comme une de ses raisons – la validité pratique de tels énoncés, et l’invalidité de tels autres. Mais les invalidés perdus, boulés le long des pentes de l’anomie, continuent d’opérer dans la conversation comme d’anciens conjurés écartés du projet. Le terrain est connu et avec lui le risque de trop vite invalider.



Une série de pour moi issue des sensibilités communes :
La conversation eue, c’est
La roue tournant, c’est
La roue montée une fois pour toutes, la tente orientée en fonction des levants, zéniths, azimuts, c’est
La roue droite, c’est
Le kit, c’est
La tente penchée, c’est
La roue tournant, c’est
La personne, c’est
Le hasard, c’est
La roue penchant, c’est
La débrouille, c’est
La tente montée, c’est
Se sensibiliser, c’est
Les couchants, c’est
Τύχη, c’est un rien personnel, un terrain tendu aux épanchaloirs.

  1. Exemple issu de Dan Sperber, Le symbolisme en général, Paris, Hermann, 1974. Voici l’explication de Sperber, qui s’inscrit dans un raisonnement plus vaste sur le statut des savoirs traditionnel et expérientiel : « Toute proposition synthétique en implique et en contredit d’autres. Notre connaissance du monde se construit en articulant des propositions selon ces relations, en n’acceptant une proposition qu’avec ses implications, du moins les plus évidentes, et en évitant de même les contradictions. L’expérience montre que le savoir encyclopédique n’est pas exempt d’incohérences et de contradictions, mais toute la vie pratique dépend d’un effort constant pour les éviter ou les corriger. Les propositions symboliques ne sont pas articulées de la même manière, et ne font pas l’objet d’un pareil effort. Non qu’elles soient incohérentes entre elles, mais leur cohérence est d’une autre nature, et elles co-existent sans difficulé avec des propositions encyclopédiques qui les contredisent, directement ou par implication. Un Dorzé n’est pas moins soucieux de protéger son bétail le mercredi et le vendredi, jours de jeûne, que les autres jours de la semaine. Non parce qu’il soupçonne certains léopards d’être de mauvais chrétiens, mais parce qu’il tient pour vrai, et que les léopards jeûnent, et qu’ils sont dangereux tous les jours. Ces deux propositions ne sont jamais confrontées. Si un ethnologue tracasse un informateur avec cette histoire, celui-ci réfléchit et propose : les léopards ne mangent pas les animaux tués les jours de jeûne ou peut-être ne les mangent-ils que le lendemain. Le problème des grands jeûnes qui durent plusieurs semaines, reste à résoudre. Mais précisément, l’informateur envisage la question comme une énigme, comme un problème auquel existe forcément une solution, et qui ne saurait être mal posé dans ses prémisses. Les léopards sont dangereux tous les jours, il le sait d’expérience ; ils sont chrétiens, la tradition le lui garantit. Il ne cherche pas la solution de ce paradoxe, il sait qu’il en existe une. De même un chrétien à qui l’ont fait percevoir une contradiction dans l’Évangile de Saint-Matthieu entre la généalogie de Jésus, qui descend d’Abraham et David par Joseph, et l’affirmation qui suit immédiatement, selon laquelle jésus n’est pas le fils de Joseph, ne songe pas un seul instant à remettre en question l’un des termes du paradoxe et ne doute pas qu’on puisse le résoudre, même si la solution lui échappe. En revanche, si son voisin Léon affirmait descendre du roi de France par son père et avouait en même temps être le fils d’un autre, il en ferait des gorges chaudes. Il ne ferait pas grand cas de l’argument, cher aux anthropologues, qui repose sur la distinction entre père et géniteur. Edmund Leach y fait appel dans le cas de Jésus (Leach, 1966 b : p. 97) mais les éditeurs de l’Évangile que j’ai sous les yeux préfèrent préciser en note que l’époux de Marie était aussi son parent. Seul un mécréant reprocherait à Matthieu de ne pas l’avoir dit tout de suite. Un chrétien sait qu’il y a une bonne raison à cela, même s’il ne la connaît pas. » ↩
  2. Exemple tiré de Claude Lévi-Strauss, « Le sorcier et sa magie » (in Anthropologie structurale, « Magie et Religion », Chapitre IX), publié sous ce titre dans les Temps Modernes, 4e année, n°41, 1949, pp. 3-24 : « Grâce (au jeune homme, ndr), la sorcellerie, les idées qui s’y rattachent, échappent à leur mode pénible d’existence dans la conscience, comme ensemble diffus de sentiments et de représentations mal formulés, pour s’incarner en être d’expérience. L’accusé, préservé comme témoin, apporte au groupe une satisfaction de vérité, infiniment plus dense et plus riche que la satisfaction de justice qu’eût procurée son exécution. Et finalement, par sa défense ingénieuse, rendant son auditoire progressivement conscient du caractère vital offert par la vérification de son système (puisqu’aussi bien, le choix n’est pas entre ce système et un autre, mais entre le système magique et pas de système du tout, c’est-à-dire le désarroi) l’adolescent est parvenu à se transformer, de menace pour la sécurité physique de son groupe, en garant de sa cohérence mentale. Mais la défense n’est-elle vraiment qu’ingénieuse ? Tout porte à croire qu’après avoir tâtonné pour trouver une échappatoire, l’accusé participe avec sincérité et — le mot n’est pas trop fort — ferveur, au jeu dramatique qui s’organise entre ses juges et lui. On le proclame sorcier ; puisqu’il y en a, il pourrait l’être. Et comment connaîtrait-il d’avance les signes qui lui révéleraient sa vocation ? Peut-être sont-ils là, présents dans cette épreuve et dans les convulsions de la fillette transportée au tribunal. Pour lui aussi, la cohérence du système, et le rôle qui lui est assigné pour l’établir, n’ont pas une valeur moins essentielle que la sécurité personnelle qu’il risque dans l’aventure. On le voit donc construire progressivement le personnage qu’on lui impose, avec un mélange de roublardise et de bonne foi : puisant largement dans ses connaissances et dans ses souvenirs, improvisant aussi, mais surtout, vivant son rôle et cherchant, dans les manipulations qu’il ébauche et dans le rituel qu’il bâtit de pièces et de morceaux, l’expérience d’une mission dont l’éventualité, au moins, est offerte à tous. Au terme de l’aventure, que reste-t-il des ruses du début, jusqu’à quel point notre héros n’est-il pas devenu dupe de son personnage, mieux encore : dans quelle mesure n’est-il pas effectivement devenu un sorcier ? « Plus le garçon parlait », nous dit-on de sa confession finale « et plus profondément il s’absorbait dans son sujet. Par moments, son visage s’illuminait de la satisfaction résultant de l’emprise conquis sur son auditoire. » Que la fillette guérisse après l’administration du remède, et que les expériences vécues au cours d’une épreuve si exceptionnelle s’élaborent et s’organisent, il n’en faudrait sans doute pas davantage pour que les pouvoirs surnaturels, déjà reconnus par le groupe, soient confessés définitivement par leur innocent détenteur. » Les deux récits – ceux de la duplicité supposée des Dorzé et de celle des chamanes – sont repris par Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? La référence au « sorcier de Lévi-Strauss » puise dans le texte cité plus haut, mais dans une autre histoire, celle de Quesalid, un chamane aux trucs exposés et qui essaie d’y survivre : « Tels les Dorzé qui estiment à la fois que le léopard jeûne et qu’il faut se garder de lui tous les jours, les Grecs croient et ne croient pas à leurs mythes ; ils y croient, mais ils s’en servent et ils cessent d’y croire là où ils n’y ont plus intérêt. (…) La coexistence en une même tête de vérités contradictoires (est) un fait universel. Le sorcier de Lévi-Strauss croit à sa magie et la manipule cyniquement, le magicien selon Bergson ne recourt à la magie que là où il n’existe pas de recettes techniques assurées, les Grecs interrogent la Pythie et savent qu’il arrive à cette prophétesse de faire de la propagande pour la Perse ou la Macédoine, les Romains truquent leur religion d’État à des fins politiques, jettent à l’eau les poulets sacrés s’ils ne prédisent pas ce qu’il faudrait, et tous les peuples donnent un coup de pouce à leurs oracles ou à leurs indices statistiques pour se faire confirmer ce qu’ils désirent croire. Aide-toi, le ciel t’aidera ; le Paradis, mais le plus tard possible. Comment ne serait-on pas tenté de parler ici d’idéologie ? (…) L’idéologie est un tertium quid à côté de la vérité et des pannes inévitables et aléatoires de la vérité que sont les erreurs ; c’est une erreur constante et orientée. (…) La notion d’idéologie est une tentative louable et manquée pour parer à la légende d’une connaissance désintéressée, aux termes de laquelle il existerait une lumière naturelle qui serait une faculté autonome, différente des intérêts de la vie pratique. Cette tentative aboutit malheureusement à une cote mal taillée : l’idéologie mêle deux conceptions inconciliables de la connaissance, celle du reflet et celle de l’opération. Peu frappante à première vue, cette contradiction est rédhibitoire, si l’on y réfléchit un instant : la connaissance ne peut pas être tantôt correcte et tantôt biaisée ; si des forces telles que l’intérêt de classe ou le pouvoir la dévient quand elle est fausse, alors les mêmes forces opèrent aussi quand elle dit vrai : elle est le produit de ces forces, elle n’est pas le reflet de son objet. Mieux vaudrait reconnaître que toute connaissance est intéressée et que vérités et intérêts sont deux mots différents pour une même chose, car la pratique pense ce qu’elle fait. » ↩