Quand je voyais un objet extérieur, la conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d’un mince liséré spirituel qui m’empêchait de jamais toucher directement sa matière ; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps incandescent qu’on approche d’un objet mouillé ne touche pas son humidité parce qu’il se fait toujours précéder d’une zone d’évaporation.
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Publié en 1987
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Je m’imaginais, comme tout le monde, que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction spécifique sur ce qu’on y introduisait.
Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble poussière des abbés de Combray, enterrés là, faisait au chœur comme un pavage spirituel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre équarrissure qu’ici elles avaient dépassées d’un flot blond, entraînant à la dérive une majuscule gothique en fleurs, noyant les violettes blanches du marbre ; et en deçà desquelles, ailleurs, elles s’étaient résorbées, contractant encore l’elliptique inscription latine, introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres d’un mot dont les autres avaient été démesurément distendues.
Si vero consideretur iste ordo materialiter secundum esse rerum participantium imperfectius aliis hunc finem, sic non potest esse a primo, cum ipsum eodem modo assit omnibus. Sed sic causa huius ordinis est amplior et amplior obumbratio lucis primi intellectus universaliter agentis, ut docet Isaac in libro ‘De definitionibus’, quod semper posterius oritur in umbra praecedentis, et vocat umbram differentiam coartantem amplitudinem luminis procedentis a priore et eius intellectualitatem natura extranea permiscentem, per quae illa natura cadit a lumine primi. Huius autem casus causa est ipsa processio, inquantum est distantia ab eo, a quo aliquid procedit, quae distantia est secundum gradus eius, quod est esse in potentia : distans enim et recedens a puro actu necessario est in potentia, et ideo deficit in eo actus primae lucis ; et quod immediate est a primo, minus habet de potentia, et per consequens in eo minus cadit hoc lumen a puritate suae naturae, et quod mediate est ab ipso, magis habet de potentia, et ideo magis occumbit in eo actus huius luminis, et quanto per plura media aliquid distat, tanto magis obumbratum est.
Primi vita nobilissima est quae secundum rationem intelligendi a nobilissimo principio, quod est priam et / plena lux intellectus universaliter agens, ita procedit quod nec per aliquam immissionem in extranea natura a plenitudine illius lucis obumbratur.
[…]
Delectabilissima vero est haec vita et gaudio plena, quia uniuscujusque finis naturalis et proprius est delectabilissimus et dulcissimus. Finis autem universorum est attingere actualiter primum principium. Hujusmodi autem primum principium attingit quidem natura in participatione bonitatis sua in umbra materiae et privationis et non in ratione intellectus.
Cette autre parole, qui se détourne avec insolence du contenu de la culture, n’en utilise pas moins les mots et la syntaxe du discours culturel. Comment pourrait-il en être autrement ? Et, du même coup, comment peut-elle échapper à son orbite ? Par ce procédé très simple et très redoutable, bien connu des poètes et des astronautes, qui consiste tout bonnement à la prendre de vitesse.
Nous avons dansé ensemble toutes les figures que l’on peut imaginer : passion, tendresse, folie, trahison, colère, grotesque, ennui, amour, mensonges, joie, naissances, coup de tonnerre, clair de lunes, meubles, articles ménagers, jalousies, grands lits, lits étroits, adultères, dépassements des limites, bonne foi – et encore --, larmes, érotisme, rien qu’érotisme, catastrophes, triomphes, contrariétés, injures, bagarres, angoisse, angoisse, désir, ovules, sperme, menstrues, départs, slips – et encore --, mieux vaut en finir avant que ça ne déraille – impuissance, lubricité, horreur, approche de la Mort, la Mort, nuits noires, nuits d’insomnie, nuits blanches, musique, petits déjeuners, des seins, des lèvres, des images, tourne-toi vers la caméra et regarde ma main, je la tiens à droite de la brochure, peau, chien, les rituels, le canard braisé, le bifteck de baleine, les huître abîmées, tricheries, cachotteries, viols, beaux habits, bijoux, attouchements, baisers, épaules, hanches, lumière étrangère, rues, villes, rivales, séducteurs, des cheveux dans le peigne, les longues lettres, les explications, tous les rires, le vieillissement, les ennuis de santé, les lunettes, les mains, les mains, les mains – voici que je termine ma litanie --, les ombres, la douceur, je t’aide, la côte à l’horizon, la mer – et maintenant, le silence.
Le plus dur, c’est l’heure du loup, entre trois et cinq heures. Quand viennent les démons : les regrets, l’ennui, la peur, le malaise, la fureur. Ça ne sert à rien d’essayer de les endiguer, ça devient encore pire. Quand mes yeux sont fatigués de lire, j’ai la musique. Je ferme les yeux et je donne libre cours aux démons : venez, je vous connais, je sais comment vous fonctionnez, allez-y jusqu’à ce que vous en ayez assez, je ne résiste pas. Les démons deviennent alors de plus en plus rageurs et au bout d’un moment, le fond cède, ils se montrent ridicules, ils disparaissent et je m’endors pour une heure ou deux.
En général, les gens vont et viennent comme autant de symphonies d’odeurs : poudre, parfum, savon au goudron, urine, sexe, sueur, pommade, crasse, relents de cuisine. Certains sentent l’être humain en général.
Et mon cœur de quatre ans dévoré d’amour comme le cœur d’un petit chien.