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Lu

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Mode : Lu

Avec son squelette torturé de questions et d’articles, la somme donne une impression de morcellement infini – singulière synthèse d’un savoir qui se compose en multipliant les détails et les appendices, telle une mélodie qui hésiterait entre cent thèmes directeurs et qui, en les essayant tous successivement, voire simultanément, finirait par emporter dans un fracas pitoyable le chef, les musiciens et tout l’auditorium. Avec ses surcharges, ses prolongements artificiels, ses tâtonnements et ses ânonnements qui emplissent le texte commenté d’une foule hasardeuse de rapprochements et de comparses (qui semblent n’avoir là rien d’autre à faire que de compléter un tableau d’ensemble où se rencontrent et se chevauchent les citations prestigieuses et les autorités muettes), avec sa technique d’exégèse qui paraît atteindre sa perfection lorsqu’elle a rompu le fil des pensées originales et fait éclater le référent textuel dans le vertige ou la fatuité d’une culture prétendument totale, le commentaire d’Aristote est pour nous comme l’expression complète et, par là même, décisivement rebutante d’une méthode de lecture dont l’unique finalité serait d’essayer toutes les manières possibles de contraindre un originale à singer ses copies.

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On sait aussi qu’une thèse n’est pas un livre, c’est l’accomplissement littéraire d’un rite de passage, les minutes d’un procès d’amphithéâtre dont la principale singularité est qu’elles sont rédigées par l’accusé lui-même durant les années qui précèdent son jugement. On sait aussi qu’un livre peut naître d’une thèse : il suffit que le coupable efface les traces, qu’il parvienne à maquiller la servitude de son travail en un libre divertissement ou, inversement, qu’il sache donner à l’intériorisation de la contrainte administrative la force stylistique de l’obligation intérieure.

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Dans un sensible de langue, nous traçons ce qui se dicte insensiblement sous le nom de philosophie (à charge d’effacer le tracement), pour le meilleur et le pire. Le pire se nomme d’un côté le poétisme, le goût de l’horizon comme horizon, ou du champ comme champ (le goût du phrasement dans le tracé), et le philosophisme, de l’autre côté, pur goût de l’effacement de l’horizon ou du champ des mots qui s’imposent à la pensée, oubli que l’effacement du tracé est une difficile condition du philosopher en langue.

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L’axiome unique de la poésie est : « Tout ce qui participe de l’être (…) a un nom. Le difficile est de l’inventer. » Ce n’est pas pour rien que la poésie utilise, pour cette invention inouïe, les ressources maximales de la différence, y compris sonore, entre noms de la langue héritée. » L’axiome que formule Badiou dans L’antiphilosophie de Wittgenstein (2009) établit que « la poésie est une pensée » par la nomination. « Il faut réintroduire la nomination dans la pensée », contre Wittgenstein. Le poème n’est pas « une instance verbale du silence ». Cela revient, pour la poésie, à enter Joyce (le nom déterminant la phrase) sur Beckett (la phrase produisant son silence contre l’invention des noms). Greffe dont le philosophe pressent la richesse.

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Qu’il y ait de la pensée ou de la vérité formée dans le poème justifie la reconstitution en sa séparation et sa conceptualisation relatives. La reconstitution poétique peut affecter la reconstitution philosophique, pourvu que celle-ci se déploie dans son ordre décideur, c’est-à-dire en intériorité continuée, fidèle au procès du poème. D’où un manuel ouvert. Il y a une intériorité de la philosophie à ses modalités, dont l’art poétique ne traite pas.

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[La langue] n’est pas une oeuvre (ergon), mais une activité (energeia).

[Die Sprache] ist kein Werk (Ergon), sondern eine Thätigkeit (Energeia).

Wilhelm von Humboldt« Über die Verschiedenheit des Menschlichen Sprachbaues und Ihren Einfluss auf die Geistige Entwicklung des Menschengeschlechts » Werke [Werke]vol. 3p. 418
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Ce qui le prouve c’est la nécessité de phantasier pour intelliger, soit que, comme le veulent les Platoniciens, l’action d’intelliger soit l’action de phantasier, — soit que, sans être la même opération que l’opération intelligente, l’opération de phantasier soit requise pour exécuter l’action d’intelliger.

Thomas d’AquinCommentaire du traité de l’âme d’Aristotetrad. Institut supérieur de philosophie de Louvain1923
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En eux-mêmes les noms et les verbes sont semblables à la notion qui n’a ni composition, ni division : tels sont l’homme, le blanc, quand on n’y ajoute rien, car ils ne sont encore ni vrais, ni faux. En voici une preuve : bouc-cerf signifie bien quelque chose, mais il n’est encore ni vrai, ni faux, à moins d’ajouter qu’il est ou qu’il n’est pas, absolument parlant ou avec référence au temps.

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[Il faut entendre épistémè] « comme le dispositif stratégique qui permet de trier, parmi tous les énoncés possibles, ceux qui vont pouvoir être acceptables à l’intérieur, je ne dis pas d’une théorie scientifique, mais d’un champ de scientificité, et dont on pourra dire : celui-ci est vrai ou faux. C’est le dispositif qui permet de séparer, non pas le vrai du faux, mais l’inqualifiable scientifiquement du qualifiable.

Michel Foucault, entretien de 1977

Michel Foucault« Le jeu de Michel Foucault (entretien avec Dominique Colas, Alain Grosrichard, Guy Le Gaufey, Jocelyne Levi, Gerard Miller, Judith Miller, Jacques-Alain Miller, Catherine Millot, Gérard Wajeman) » Dits et écrits [Ornicar ?, Bulletin périodique du champ freudien, n° 10, juillet 1977]t. 3 : 1976-1979Gallimard1994p. 301
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Ce que j’ai appelé dans Les mots et les choses « épistémè » n’a rien à voir avec les catégories historiques. J’entends tous les rapports qui ont existé à une certaine époque entre les différents domaines de la science […] Ce sont tous ces phénomènes de rapport entre les sciences ou entre les différents discours dans les divers secteurs scientifiques qui constituent ce que j’appelle « épistémè d’une époque ».

Michel Foucault« Sur la justice populaire, débat avec les maos » Dits et écrits [1972]t. 1Gallimard1994p. 1239