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Publié en 1977

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Mode : Lu

Ce qu’il y a de plus beau, c’est qu’en me promenant dans la cour je vois et j’entends des oiseaux : toute une bande de pierrots insolents qui font parfois un tel chahut que je m’étonne de ne pas voir foncer dans le tas un agent de police : « bang ».

Rosa Luxemburg« Lettre à Mathilde Jacob (23 février 1915) » J’étais, je suis, je serai. Correspondance 1914-1919Maspero1977p. 71
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Certes, il pourra sembler étrange que nous refusions d’accorder à l’enfant la « personnalité » puisque c’est là la garantie essentielle que l’on peut revendiquer et qu’il peut revendiquer pour lui. Mais il ne s’agit pas de cela. Nous entendons avec « personne » cette détermination abstraite et artificielle de l’individu qui est beaucoup plus la marque de sa servitude que de sa libération, au sens où toutes les formes de responsabilité personnelle progressive débouchent sur la requête de prise en charge des formes, soit d’asservissement, soit de dérivation. Un lycée aux lycéens, ce n’est tout de même pas, tout le monde s’en rend compte, un idéal approprié à une libération de l’enfant !
[…]
Or, il y a une façon de réclamer ou de promouvoir l’autonomie de l’enfant qui ne fait que reconduire l’ensemble des illusions que les adultes, en ce qui les concerne, commencent à reconnaître comme telles, et dont ils ont tant de mal à se débarrasser : illusions humanistes de l’autonomie de la personne, alors que de plus en plus le pouvoir de décision leur échappe ; de la propriété personnelle du corps, alors que nous souffrons de l’étau, comme disait Reich, des cuirasses corporelles ; de la défense contre l’étranger, alors que c’est le défaut de communication qui nous caractérise.
La personnalisation est le corollaire de la privatisation, toutes deux étant une dépossession de l’enfance. Dans des directions concourantes, bien qu’en apparence opposées, on personnalise à tour de bras, soit qu’on veuille accélérer l’accès de l’enfance à la responsabilité, soit qu’on veuille la conserver dans une irresponsabilité quiète, qu’on parle le langage politique d’une révolution de jeunes déjà mûrs, ou celui d’une pédagogie attentive aux moindres « envies ». En affirmant, sans critique de l’illusion personnaliste, le droit des enfants à l’autonomie, on ne fait que céder à l’illusion d’obtenir enfin, avec eux et grâce à eux, cette société libérale et réciproque qui est la grande utopie des états modernes et sert de couverture à leur despotisme réel. Utopie libérale, parce qu’elle feint de s’appuyer sur des personnes libres qui n’auraient qu’à s’exprimer pour s’entendre ; despotique, parce que la « vérité » de ce monde de personnes n’est que la répercussion de la discipline qui les a formées. Famille progressistes, permissive, sociétés d’enfants qui seraient viables dans leur autonomie interne, relèvent d’un même postulat : celui de l’enfant-personne capable de désirer spontanément ou d’inventer les modèles d’organisation que les adultes n’ont jamais pu faire fonctionner pour eux-mêmes.

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L’enfant est l’être qui, soit par la famille, soit par la société, doit être intégralement pris en charge. Là est notre idée fixe, là notre délire. Folie de pédagogie enseignante ou médicale, qui entre dans chaque foyer, qui fait de chaque fonctionnaire social, voué à la récupération des âmes perdues, un nouveau missionnaire, jamais découragé par l’échec que le système même secrète, de même que le système scolaire est fait pour provoquer l’échec.

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Car il est bien entendu que le Morgan de James, « l’extraordinaire petit garçon » n’est qu’un enfant ordinaire, dès que celui-ci, sortant du triangle familial, commence, avec qui que soit d’autre dont il a la confiance et l’amour à exister, « primeseautier, spontané, amusant », avec une « fraîcheur fertile en bouffées d’humour ». Enfant qui, « ayant observé, touchant le comportement des hommes, plus de choses qu’on peut le supposer », n’en conserve pas moins sa propre « chambre à superstitions ». L’enfant non dupe, hors de tout marchandage ; et cela, il n’y a que le rapt, sous quelque forme qu’il emprunte, qui puisse le rendre visible.

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Klosswski dit : ma syntaxe, c’est la peau de Roberte, la peau enfermant le volume du corps singulier portant un nom propre. Or cela, ce que dit Klossowki, n’est pas la perversion ? La dureté, la tension de la grammaire et du lexique opèrent comme la production d’un écran tendu à rompre, cet écran se referme sur lui-même en un corps volumineux, le corps de Roberte, ce corps est attachable à un sujet qui viendra en occuper l’intérieur. Et alors toute variation fixe de la grammaire, du lexique fera signe, frisson, passage d’intensité sur le corps propre de la victime. Cette variation fixe n’est pas nécessairement l’agression ou plutôt l’expérimentation sadienne, elle permet toutes les expérimentations, la peau grammaticale rend la monnaie de toutes les pièces qu’on y découpe, monnaie déjà presque vivante. La tension syntaxique de Klossowski, ouvrant le théâtre de ce qu’il nomme le suppôt, le volume interne du sujet, n’est-elle pas la préparation à toute perversion ? Puisqu’elle constitue le supposé corps, le corps imaginaire qui servira de repère pour un usage vain, destructeur des émotions intenses ?

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En invoquant le désir, on n’a encore rien dit, car il s’entend fort bien, Diotime l’enseignait déjà au crédule Socrate, comme Penia, le manque ; et cela suffit pour que la représentation conserve tous ses droits. Elle sera seulement plus nostalgique, mystique : riche tradition, en Occident, de la théologie négative du désir. Mais l’humour procède d’un Eros qui est tout Poros, rien que moyen de moyenner, comme d’une logique sans aporie et d’une politique sans utopie. A ce désir, il faut des dieux beaucoup plus retors que celui qui s’est proclamé la vérité, et des divinations sans pêché.

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Lyotard résumant Antisthène  : « Qu’il n’y a nulle définition de chose, mais seulement nominale, que toute proposition définitionnelle est de type déictique  : ceci est Socrate, que les jugements en général sont de forme non pas attributive, mais événementielle, comme  : Socrate musicien (= Socrate est en train de s’adonner aux Muses). Partant, qu’il n’y a pas de contradiction possible entre deux interlocuteurs, car ou bien ils parlent de la même chose, et il faut alors qu’ils emploient les mêmes mots, ou bien si leurs énoncés diffèrent, c’est qu’ils désignent des choses différentes. (…) Et qu’il n’y a pas non plus d’erreur en dépit de ce qu’on vient de dire  : car si l’un appelle femme un homme, c’est qu’il parle d’un autre objet, lequel n’est pas moins réel que celui dont il s’agit, puisqu’il en parle. Il n’y a pas d’erreur parce qu’il n’y a pas de non-être. L’être est le nommé  ; toute nomination est institution d’une « perspective », c’est-à-dire d’être.

Singulière logique, obstinément attentive aux actes « élémentaires » de langage, les considérant comme autant de prises de perspective ou de décision sur les choses, jamais comme des adéquations à un objet dont on pourrait savoir d’ailleurs ce qu’il est. Aristote la raille comme une logique des juxtapositions  : rien n’est plus exact. Les diversités pascaliennes en sont proches.

Ce qui « menace » (mais Pascal craint-il de perdre le magistère du vrai ?) la position pascalienne, c’est la même affirmation qui est refoulée sous les noms de scepticisme, cynisme, nominalisme, pragmatisme, empirisme – « perspectivisme » (nietzschéen) : il n’y a pas d’intelligible, ni réel ni conçu, définissable en général. Il n’y a pas de pensée. Car pour qu’un jugement puisse être vrai, il faut qu’un métalangage vienne l’autoriser  ; or il n’y a pas de maître pour proférer ce métadiscours.

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Telle serait la diablerie en matière de théorie (fort éloignée du diabolisme) qu’on y préfère laisser courir la puissance d’inventer plutôt que consolider par des preuves les nouveautés qu’on propose. Encore est-ce peu dire : on préfère se mettre en situation d’avoir à inventer plutôt que de rester en position d’avoir à prouver. C’est ainsi qu’on « décide » de cesser de répondre, qu’on se fait irresponsable, et qu’on s’exclut de la société savante. L’intelligence théorique se fait insensible aux arguments, aux sic et non, aux valeurs du savoir, aux mathèmes. Elle désire le nouveau, nur aus wissenschaftlicher Neugierde ; mais alors quelle singulière « scientificité », qui se laisse aller [sich hingeben] à cette convoitise (le radical -gierde est très fort : Du sollst nicht begeheren deines Nächsten Weib), qui se livre à cette convoitise pour le neuf, comme à une débauche ! La débauche en matière de savoir est de poursuivre l’idée soweit et führt, aussi loin qu’elle mène, de désirer le soweit, l’espace même où file l’idée en tant que cet espace ne cesse de s’ouvrir, le fil de l’idée, son Gang, déployant au-devant d’elle de nouvelles surfaces de pensée, de possibilités d’énoncés inouïs.