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Publié en 1980

26 entrées
Mode : Lu

Les affirmations sur l’« islam » sont énoncées avec une confiance et une sérénité vraiment olympiennes. Il n’y a aucune dislocation, aucune discontinuité ressentie entre la page de Gibb et le phénomène qu’elle décrit, car chacun d’eux, selon Gibb lui-même, peut en dernier ressort se réduire à l’autre. Ainsi, l’« islam » et la description qu’en fait Gibb ont une simplicité calme et discursive, avec comme élément commun la page bien ordonnée de l’érudit anglais.

The statements about « Islam » are made with a confidence and a serenity that are truly Olympian. There is no dislocation, no felt discontinuity between Gibb’s page and the phenomenon it describes, for each, according to Gibb himself, is ultimately reducible to the other. As such, « Islam » and Gibb’s description of it have a calm, discursive plainness whose common element is the English scholar’s orderly page.

Edward SaïdL’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 471
Mode : Lu

Les représentations de l’orientalisme dans la culture européenne reviennent à ce que nous pouvons appeler une cohérence discursive, qui a non seulement pour elle l’histoire, mais une présence matérielle (et institutionnelle). Comme je l’ai dit à propos de Renan, cette cohérence est une forme de praxis culturelle, un système d’occasions d’affirmer des choses sur l’Orient.

The representations of Orientalism in European culture amount to what we can call a discursive consistency, one that has not only history but material (and institutional) presence to show for itself. As I said in connection with Renan, such a consistency was a form of cultural praxis, a system of opportunities for making statements about the Orient.

Edward SaïdL’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 455
Mode : Lu

De nos jours, nous avons pris l’habitude de voir en celui qui a une compétence particulière sur certains domaines de l’Orient, sur certains aspects de sa vie, un spécialiste des « aires culturelles » (area studies) ; or, jusqu’aux alentours de la Seconde Guerre mondiale, l’orientaliste était considéré comme un généraliste (ayant naturellement de grandes connaissances spécifiques) doué d’un talent très développé pour faire des affirmations totalisantes. Je veux dire par là que, lorsqu’il formulait une idée sans grande complexité, par exemple à propos de grammaire arabe ou de religion de l’Inde, l’orientaliste était compris (et se comprenait) comme affirmant aussi quelque chose sur l’Orient dans son entier, par là même le totalisant. Ainsi, toute étude séparée d’un élément du matériau oriental allait aussi confirmer d’une façon résumée la profonde « orientalité » de ce matériau. Et, puisqu’on croyait généralement que l’Orient présentait une profonde cohésion organique, cela avait un sens parfaitement correct, pour le savant orientaliste, de considérer que le témoignage matériel dont il s’occupait devait l’amener, en fin de compte, à une meilleure compréhension du caractère, de l’esprit, de l’éthos ou de la conception du monde des Orientaux.

Because we have become accustomed to think of a contemporary expert on some branch of the Orient, or some aspect of its life, as a specialist in « area studies, » we have lost a vivid sense of how, until around World War II, the Orientalist was considered to be a generalist (with a great deal of specific knowledge, of course) who had highly developed skills for making summational statements. By summational statements I mean that in formulating a relatively uncomplicated idea, say, about Arabic grammar or Indian religion, the Orientalist would be understood (and would understand himself) as also making a statement about the Orient as a whole, thereby summing it up. Thus every discrete study of one bit of Oriental material would also confirm in a summary way the profound Orientality of the material, And since it was commonly believed that the whole Orient hung together in some profoundly organic way, it made perfectly good hermeneutical sense for the Orientalist scholar to regard the material evidence he dealt with as ultimately leading to a better understanding of such things as the Oriental character, mind, ethos, or world-spirit.

Edward SaïdL’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 427
Mode : Lu

[Le non-Européen que connaît l’Européen] est soit un personnage comique, soit un atome dans une vaste collectivité désignée dans le discours courant ou dans le discours cultivé comme un type indifférencié appelé Oriental. L’orientalisme a contribué à créer ce type d’abstractions par son pouvoir de généralisation, qui convertit des exemplaires d’une civilisation en porteurs de ses valeurs, de ses idées et de ses positions, que les orientalistes, pour leur part, avaient trouvées dans « l’Orient » et transformées en monnaie courante culturelle.

[The non-European known to Europeans] is either a figure of fun, or an atom in a vast collectivity designated in ordinary or cultivated discourse as an undifferentiated type called Oriental, African, yellow, brown, or Muslim. To such abstractions Orientalism had contributed its power of generalization, converting instances of a civilization into ideal bearers of its values, ideas, and positions, which in turn the Orientalists had found in « the Orient » and transformed into common cultural currency.

Edward SaïdL’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 421
Mode : Lu

L’orientaliste regarde l’Orient de haut, avec l’intention de saisir dans sa totalité le panorama qui s’étale sous ses yeux : culture, religion, esprit, histoire, société. Pour cela, il doit voir chaque détail à travers le dispositif d’un ensemble de catégories réductrices (les Sémites, l’esprit musulman, l’Orient, etc.). Puisque ces catégories sont avant tout schématiques et visent l’efficacité, et puisque aucun Oriental ne peut se connaître lui-même comme le connaît un orientaliste, toute vision de l’Orient en vient à reposer, en fin de compte, pour sa cohérence et sa force, sur la personne, l’institution ou le discours dont elle est la propriété. Toute vision globale est fondamentalement conservatrice, et nous avons noté de quelle manière, dans l’histoire des idées de l’Occident sur le Proche-Orient, ces idées se sont maintenues sans tenir compte des témoignages qui les contredisaient. (En réalité, nous pouvons dire que ces idées produisent des témoignages qui prouvent leur validité.)

The Orientalist surveys the Orient from above, with the aim of getting hold of the whole sprawling panorama before him—culture, religion, mind, history, society. To do this he must see every detail through the device of a set of reductive categories (the Semites, the Muslim mind, the Orient, and so forth). Since these categories are primarily schematic and efficient ones, and since it is more or less assumed that no Oriental can know himself the way an Orientalist can, any vision of the Orient ultimately comes to rely for its coherence and force on the person, institution, or discourse whose property it is. Any comprehensive vision is fundamentally conservative, and we have noted how in the history of ideas about the Near Orient in the West these ideas have maintained themselves regardless of any evidence disputing them. (Indeed, we can argue that these ideas produce evidence that proves their validity.)

Edward SaïdL’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 400-401
Mode : Lu

Dans la mesure où les savants occidentaux reconnaissaient l’existence des Orientaux de leur temps, des courants de la pensée et de la culture orientales de leur époque, c’était soit comme des ombres muettes que l’orientaliste devait animer, amener à la réalité, soit comme une espèce de prolétariat culturel et intellectuel utile pour que l’orientaliste exerce son activité supérieure d’interprétation, nécessaire pour qu’il joue son rôle d’homme et de puissante volonté culturelle. Je veux dire que, lorsqu’on discute de l’Orient, celui-ci est tout absence, alors qu’on ressent l’orientaliste et ce qu’il dit comme une présence ; mais il ne faut pas oublier que c’est justement l’absence de l’Orient qui rend possible la présence de l’orientaliste. Il est clair que ce fait de substitution et de déplacement, comme il faut l’appeler, exerce sur l’orientaliste lui-même une certaine influence qui lui fait rabaisser l’Orient dans son travail, même après qu’il a consacré beaucoup de temps à l’élucider et à l’exposer.

To the extent that Western scholars were aware of contemporary Orientals or Oriental movements of thought and culture, these were perceived either as silent shadows to be animated by the Orientalist, brought into reality by him, or as a kind of cultural and intellectual proletariat useful for the Orientalist’s grander interpretative activity, necessary for his performance as superior judge, learned man, powerful cultural will. I mean to say that in discussions of the Orient, the Orient is all absence, whereas one feels the Orientalist and what he says as presence ; yet we must not forget that the Orientalist’s presence is enabled by the Orient’s effective absence. This fact of substitution and displacement, as we must call it, clearly places on the Orientalist himself a certain pressure to reduce the Orient in his work, even after he has devoted a good deal of time to elucidating and exposing it.

Edward SaïdL’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 359
Mode : Lu

En même temps que d’autres peuples désignés de diverses manières  : arriérés, dégénérés, non civilisés, retardés, les Orientaux étaient vus dans un cadre construit à partir de déterminisme biologique et de remontrance moralo-politique. L’Oriental était ainsi relié aux éléments de la société occidentale (les délinquants, les fous, les femmes, les pauvres) qui avaient en commun une identité qu’on peut décrire comme lamentablement autre. Les Orientaux étaient rarement vus ou regardés  ; ils étaient percés à jour, analysés non comme des citoyens, ou même comme des personnes, mais comme des problèmes à résoudre, ou enfermés, ou encore — alors que les puissances coloniales convoitaient ouvertement leur territoire — conquis. Ce qui compte, c’est que le fait même de désigner quelque chose comme oriental impliquait un jugement de valeur déjà prononcé et, dans le cas des habitants de l’Empire ottoman en décadence, un programme d’action implicite. Puisque l’Oriental était membre d’une race sujette, il devait être un sujet  : c’est aussi simple que cela.

Along with all other peoples variously designated as backward, degenerate, uncivilized, and retarded, the Orientals were viewed in a framework constructed out of biological determinism and moral-political admonishment. The Oriental was linked thus to elements in Western society (delinquents, the insane, women, the poor) having in common an identity best described as lamentably alien. Orientals were rarely seen or looked at  ; they were seen through, analyzed not as citizens, or even people, but as problems to be solved or confined or—as the colonial powers openly coveted their territory—taken over. The point is that the very designation of something as Oriental involved an already pronounced evaluative judgment, and in the case of the peoples inhabiting the decayed Ottoman Empire, an implicit program of action. Since the Oriental was a member of a subject race, he had to be subjected  : it was that simple.

Edward SaïdL’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 356-357
Mode : Lu

Avec le temps, la « sexualité orientale » est devenue une marchandise aussi normalisée que toute autre dans la culture de masse, avec ce résultat que les écrivains et les lecteurs pouvaient l’obtenir sans avoir besoin d’aller en Orient.

In time « Oriental sex » was as standard a commodity as any other available in the mass culture, with the result that readers and writers could have it if they wished without necessarily going to the Orient.

Edward SaïdL’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 332
Mode : Lu

L’orientaliste peut imiter l’Orient sans que la réciproque soit vraie. Ce qu’il dit de l’Orient doit donc se comprendre comme une description dans un échange à sens unique : tandis qu’ils parlent et agissent, lui observe et prend note. Son pouvoir consiste à avoir existé au milieu d’eux comme un locuteur indigène, pourrait-on dire, et aussi comme un écrivain secret. Et ce qu’il écrit est destiné à être un savoir utile non pour eux, mais pour l’Europe et ses différentes institutions de diffusion. Car il y a une chose que la prose de Lane ne nous laisse jamais oublier : que le moi, le pronom de la première personne qui se déplace en Egypte à travers les coutumes, les rituels, les fêtes, l’enfance, l’âge adulte et les rites funéraires, est, en réalité, à la fois un déguisement oriental et un procédé orientaliste destiné à capter et transmettre des informations de valeur, qui ne seraient pas accessibles autrement. Comme narrateur, Lane est à la fois objet montré et montreur, il gagne de deux côtés du même coup, faisant preuve de deux sortes d’appétit : un appétit oriental qui le pousse à nouer des camaraderies (du moins à ce qu’il semble), et un appétit occidental pour acquérir des connaissances utiles et qui fassent autorité.

The Orientalist can imitate the Orient without the opposite being true. What he says about the Orient is therefore to be understood as description obtained in a one-way exchange : as they spoke and behaved, he observed and wrote down. His power was to have existed amongst them as a native speaker, as it were, and also as a secret writer. And what he wrote was intended as useful knowledge, not for them, but for Europe and its various disseminative institutions. For that is one thing that Lane’s prose never lets us forget : that ego, the first-person pronoun moving through Egyptian customs, rituals, festivals, infancy, adulthood, and burial rites, is in reality both an Oriental masquerade and an Orientalist device for capturing and conveying valuable, otherwise inaccessible information. As narrator, Lane is both exhibit and exhibitor, winning two confidences at once, displaying two appetites for experience : the Oriental one for engaging companionship (or so it seems) and the Western one for authoritative, useful knowledge.

 

Edward Saïd« Pèlerins et pèlerinages, anglais et français » L’Orientalisme [1978]chap. 2 : L’orientalisme structuré et restructurétrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 284-285
Mode : Lu

Ma thèse est qu’on peut comprendre les aspects essentiels de la théorie et de la praxis orientalistes modernes (dont découle l’orientalisme d’aujourd’hui), non comme un accès soudain de savoir objectif sur l’Orient, mais comme un ensemble de structures héritées du passé, sécularisées, réaménagées et reformées par des disciplines telles que la philologie qui, à leur tour, ont été des substituts (ou des versions) du surnaturalisme chrétien.

My thesis is that the essential aspects of modern Orientalist theory and praxis (from which present-day Orientalism derives) can be understood, not as a sudden access of objective knowledge about the Orient, but as a set of structures inherited from the past, secularized, redisposed, and re-formed by such disciplines as philology, which in turn were naturalized, modernized, and laicized substitutes for (or versions of) Christian supernaturalism.

Edward Saïd« Redessiner les frontières » L’Orientalisme [1978]chap. 2 : L’orientalisme structuré et restructurétrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 219